N° 903 | du 30 octobre 2008

Critiques de livres

Le 30 octobre 2008 | Jacques Trémintin

Des violences et des médias

Isabelle Garcin-Marrou


éd. L’Harmattan, 2007 (283 p. ; 24,50 €) | Commander ce livre

Thèmes : Violence, Médias

Si les hommes ont toujours montré des compétences pour se porter mutuellement secours, ils ont tout autant su construire des relations basées sur l’agression réciproque, chacun étant à la fois à la merci des autres et susceptible de les agresser. Toutes ces violences ne font pas que meurtrir les individus et fragiliser la société… elles nourrissent aussi les médias.

L’auteur commence par nous plonger dans un épisode qui montre comment la presse peut se montrer, à un siècle d’écart, étonnamment répétitive. Nous sommes entre 1890 et 1914 : des bandes de jeunes délinquants, surnommés les « apaches » pour leur sauvagerie, font régner un climat de violence. Une certaine presse se déchaîne alors, en appelant au vote de lois répressives et en mettant en cause le laxisme de l’Etat et la démission des familles. La seule différence qui sépare nos propres journaux de leurs ancêtres, c’est une certaine euphémisation des propos. Il y a un siècle, les journalistes n’hésitaient pas à condamner le « stupide esprit de sensiblerie humanitaire » et le « respect absurde de la dignité humaine » qui empêchent d’armer le bras de l’Etat.

Certains de leurs descendants se contentent juste de le penser très fort, tout en spectacularisant les violences urbaines et amplifiant le sentiment d’insécurité. Mais pas plus hier qu’aujourd’hui, les médias ne sont uniformes. Le journal L’Aurore fit, en 1910, son mea-culpa : « Si les apaches sont les rois du jour, c’est nous qui l’avons voulu. » Et d’établir une corrélation entre l’appétit voyeuriste des lecteurs, la responsabilité des journaux dans la surmédiatisation des faits divers et l’empressement des jeunes délinquants à donner matière à remplir les rubriques.

Isabelle Garcin-Marrou ne se contente pas de plusieurs exercices comparatifs révélateurs. Elle nous propose aussi une grille de lecture philosophique d’une grande pertinence. Deux penseurs ont théorisé la place de l’Etat dans la société. Pour l’anglais Thomas Hobbes (1588-1679), la fin de la guerre de tous contre tous ne peut intervenir que par le renoncement de la liberté de chacun, au profit d’un souverain au pouvoir absolu, garant de la sécurité de tous et seul à même de définir le bien et le mal.

Pour le néerlandais Baruch Spinoza (1632-1677), cet Etat n’est légitime qu’en tant qu’il est plébiscité par les citoyens qui le composent et qui gardent donc le droit inaliénable de critique à son égard. On retrouve dans la presse cette référence hobbesienne, quand elle renvoie les jeunes délinquants au registre de l’animalité ou de la transgression irréductible à la vie en société et qu’elle requière contre eux une répression sans aucune tentative de compréhension. On y retrouve la référence spinozienne, quand elle préconise certes que l’Etat garantisse la paix entre ses citoyens, mais quand elle tente aussi de comprendre les motivations des comportements de désobéissance et qu’elle cherche à resituer les responsabilités sociales.


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