N° 656 | du 6 mars 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 mars 2003

Des mères isolées sur les hauteurs d’Alger

Cédric Morin

Le centre d’accueil de Darna reçoit des femmes et leurs enfants victimes du terrorisme ou d’un climat social écrasant. En l’espace de quelques mois, elles apprennent à se reconstruire et à préparer un nouveau départ

Sur les hauteurs d’Alger, le centre Darna est l’un des seuls foyers d’accueil pour les mères isolées d’Algérie. Ici, vivent une vingtaine de familles monoparentales. La diversité des profils des femmes accueillies au centre témoigne de l’ampleur du problème, et de la gravité de la situation des femmes isolées dans le pays. Des centres d’accueil comme celui-ci sont moins d’une dizaine en Algérie, la situation en exigerait des centaines, voire des milliers, selon Myriam Ben Hamza, la présidente de l’association Darna, qui gère le centre d’accueil.

Certaines résidantes collectionnent les bagages universitaires, d’autres sont analphabètes. Toutes les générations, toutes les régions du pays se croisent : des montagnardes des villages retirés et touchés en premier lieu par le terrorisme, aux Algéroises et Oranaises influencées par la culture occidentale. Les habitudes de vies, les codes sociaux sont très différents entre les femmes des villes, et celles des montagnes et villages. Bien souvent c’est ici que ces mondes étanches se croisent pour la première fois. Quelques-unes travaillent, mais la majorité n’ont jamais quitté l’appartement où elles étaient confinées par un père ou un mari. Certaines sont voilées, d’autres sont maquillées et habillées à l’occidentale, quelques-unes font les deux. Seules deux résidantes n’ont pas d’enfants, les autres sont filles-mères ou divorcées. « La diversité des parcours de vie des hébergées est représentative de la condition de la femme algérienne », explique Myriam Ben Hamza, qui est également la présidente de Rachda.

Rachda est un collectif d’associations organisé lui-même sous une forme associative, dont Darna est membre. Son objectif est d’accéder à l’égalité des sexes sur le long terme, et de lutter concrètement par des actions de terrains contre la discrimination dont sont victimes les femmes. Ces actions prennent la forme de manifestations, de campagnes d’information et d’éducation… L’association, qui compte plus de mille adhérentes réparties dans des comités couvrants tout le territoire, mène également des actions caritatives et sociales. À l’instar du centre d’accueil de Darna, ou des permanences d’orientation juridique, des collectes de médicaments, de vêtements, et de toutes les aides concrètes apportées aux femmes algériennes et à leurs familles. « La lutte contre la discrimination sexuelle qui ronge le pays passe aussi par des actions sociales concrètes. Elles permettent de créer une dynamique et surtout de sortir quelques femmes de la grande précarité — explique Myriam Ben Hamza- La situation est très difficile pour les femmes isolées en Algérie, elles sont dans le dénuement le plus total. Elles sont mises au ban de la société qui les rejette et veut ignorer leur existence. Il n’y a aucun système de prise en charge sociale, il n’y a pas d’allocations. Célibataires, avec ou sans enfant, il leur est impossible de trouver un travail ou un logement ».

Darna en arabe veut dire « notre maison ». De l’extérieur, le centre a des allures de camp retranché. À chaque angle de l’enceinte trône un mirador, et l’imposante porte de fer de l’unique entrée est constamment fermée. Si jusqu’ici il n’y a jamais eu de problèmes, dans le regard des riverains, l’hostilité du quartier est palpable. Elle est à l’image de celle de la majorité de la société pour ces femmes victimes du terrorisme, ou tout simplement répudiées par un mari ou rejetées par un père tout-puissant. Installé à Mohammadia, dans une des banlieues pauvres de la capitale, le centre Darna est à proximité d’une mosquée. Lors de son ouverture en catastrophe pour accueillir une quarantaine de victimes de viols collectifs et de tortures dans une ville gazière du sud du pays, les islamistes ont fait circuler des pétitions dénonçant l’installation de maisons closes. Aucune des femmes n’était une prostituée. Elles travaillaient comme personnel de maison chez des étrangers, et subvenaient donc seules à leurs besoins. Autant de raisons pour leurs bourreaux de sévir avec une rare barbarie à deux reprises en 48 heures. L’une d’elle sera enterrée vivante, toutes ont été violées et torturées.

Dans une parodie de justice, la cour qui a jugé l’affaire le 15 juin dernier n’a pas retenu comme chef d’accusation le viol, et a condamné seulement une partie des accusés à une peine maximale de deux ans de prison. « Ces femmes sont arrivées détruites physiquement et psychologiquement. Ce sont des femmes fortes, très solidaires, et en arrivant, elles n’avaient plus rien. Le drame s’est passé un Vendredi saint, et tous les vendredis, elles revivaient collectivement par des cris, des pleurs les scènes d’horreur qu’elles ont vécues. Elles ont été soutenues au quotidien par le médecin et la psychologue. Aujourd’hui elles sont reparties, certaines à Hassi Messaoud, et d’autres dans leur région d’origine », se souvient Malika Silem, la directrice de l’association. La plupart des femmes de Hassi Messaoud sont encore en contact avec l’association, qui par ailleurs, a fait appel de la décision du tribunal par l’intermédiaire de son collectif d’avocates.

Cibles privilégiées des islamistes, les femmes victimes du terrorisme se comptent par milliers depuis le début de la guerre civile, il y a une quinzaine d’années. Menacées de mort et torturées, elles se retrouvent seules au sein d’une société qui a peu de sollicitude pour leur calvaire. Simples citoyennes ou engagées contre la terreur intégriste, la majorité de ces algériennes vivent dans le dénuement le plus total. « En Algérie, une part importante des femmes ne s’est jamais voilée. Dans la période de plomb des années 90 ce sont principalement elles qui ont résisté. Dans les villages, des enseignantes se faisaient égorger en pleine classe, mais elles continuaient leurs cours. Une policière a été assassinée par ses propres amis d’enfance en bas de chez elle. Circuler non voilée est un danger permanent, partout il y a des regards inquisiteurs qui annoncent l’horreur », explique Myriam Ben Hamza.

En ce moment, il n’y a pas à Darna de femmes victimes du terrorisme. Les hébergées ont toutes été répudiées par un mari, chassées par un père, ou victimes de violences conjugales. En plus des crimes des terroristes, les femmes sont victimes de lois qui ne laissent aucun droit à l’épouse algérienne répudiée. « Ici les femmes se battent sur tous les terrains. En plus de l’intégrisme, qui viole et tue à tours de bras, il y a l’oppression du code de la famille en vigueur depuis 1984. Cette loi place juridiquement et socialement la femme comme inférieure à l’homme, la relègue au rang d’une marchandise », explique Khalida Toumi Messaoudi, l’ancienne présidente de Rachda, aujourd’hui porte-parole du gouvernement.

L’équipe qui anime le centre est composée de deux éducatrices, une directrice, une cuisinière, une médecin et une psychologue. « Ces femmes ont eu des parcours de vie marqués par la violence, certaines ont vécu très longtemps dans la rue. Le rendez-vous chez la psychologue est un passage obligatoire qui permet de faire le point, de verbaliser ce qu’elles ont vécu. Cela permet aussi pour les nouvelles arrivées de marquer symboliquement un nouveau départ », explique Malika Silem, la directrice de l’association. Si chaque membre possède une compétence propre, toute l’équipe participe à la mission éducative. Ainsi comme dans de nombreuses structures françaises, la cuisinière tient un rôle très important. « Les femmes discutent beaucoup avec moi, la cuisine est une pièce de vie centrale. Elles se laissent aller aux confidences, me demandent des conseils pour les enfants… Il m’arrive de faire le lien avec les éducatrices quand c’est nécessaire », explique-t-elle.

Lamya est arrivée au foyer il y a quelques semaines. Elle a 22 ans, et elle est sur le point d’accoucher. Après un mariage religieux consommé dans la hâte, son mari l’a abandonnée. Confrontée au pire dilemme que puisse connaître une mère, elle hésite à confier son enfant à l’assistance publique. « Avec moi il n’a aucun avenir. Sans père, il sera la risée de ses copains d’école et je ne pourrai pas le nourrir. Il sera plus heureux dans un orphelinat ». Elle n’a pourtant pas l’air convaincue. Chaque année, des milliers de nouveau-nés sont abandonnés dans ces situations. Seul, le mariage religieux n’a pas de reconnaissance légale, mais il est très répandu dans les milieux populaires. Une fois abandonnée, la « mal mariée » n’a plus de floraison à offrir, ce qui amenuise grandement ses perspectives d’avenir. Sportive, Lamya ressemble à beaucoup de jeunes filles ayant grandi pendant la guerre civile. En dépit d’un parcours jonché de galères, elle reste combative et déterminée. « Ma mère est morte quand j’avais 8 ans, mon père m’a obligé à arrêter l’école mais j’ai continué à étudier en cachette. Ma vie était rythmée par les corvées ménagères et les raclées jusqu’au jour où il m’a jetée dehors, dans la même période, mon frère aîné a disparu dans le maquis. » Lamya a connu les rues particulièrement dangereuses la nuit à Alger. Elle a dormi pendant de long mois sous la statue d’Abdel Kader, dans le centre ville de la capitale.

Dalila, elle a 32 ans. Elle a fui son mari, un cousin par alliance qui la frappait. Elle et ses enfants. Fonctionnaire de police, elle a souvent déposé plainte avec des fractures ouvertes comme preuves à la clé, et en plus, les témoignages de ses voisins et collègues. Sans pour autant avoir obtenu une seule fois réparation devant les tribunaux. « Le médecin légiste s’arrangeait systématiquement pour ne pas enregistrer la plainte », raconte-t-elle. Comme les autres femmes du foyer qui travaillent, elle laisse pour la journée ses enfants à la crèche située en dehors du foyer. Mohamadia est une commune excentrée de la banlieue d’Alger, et chaque matin Dalila a plus de trois heures de transport pour rejoindre son lieu de travail. C’est aussi le cas pour Anissa, une institutrice de 36 ans, que son mari a répudiée après lui avoir fait subir des années de violence conjugale.

L’objectif du centre est l’insertion professionnelle, sociale et par le logement des hébergées. Des conditions très difficiles à remplir, car le chômage en Algérie concerne près de 30 % de la population totale, et affecte particulièrement les jeunes et les femmes. L’accès au logement est aussi souvent un difficile eldorado. Pénurie de logement oblige, la plupart des familles algériennes vivent à plusieurs générations sous le même toit. Face aux crises conjuguées du logement et de l’emploi, l’association tente tant bien que mal de faire jouer ses réseaux de solidarité.

La plupart des hébergées n’ont jamais travaillé, et il leur faut apprendre en premier lieu un métier. Dans ce dessein, derrière le réfectoire où elles prennent leur repas, est aménagée une salle. Là sont dispensés des cours de couture, de broderie, d’informatique, de coiffure. « Au début il s’agit juste d’activités pour les occuper, mais nous faisons en sorte de leur apprendre un métier qu’elles pourront exercer par la suite », explique Malika Silem. Les cours sont dispensés par les éducatrices, ou des militantes bénévoles proches de Rachda. L’objectif de l’équipe de Darna est à terme d’ouvrir ces formations aux femmes du quartier, et de créer une dynamique à même de favoriser la réintégration des résidantes dans la société algérienne. Les années passées à la rue, ou à recevoir des coups sont autant de traumatismes que les résidantes de Darna doivent apprendre à dépasser pour réintégrer une vie normale. « Les femmes arrivent ici souvent terrorisées par ce qu’elles ont vécu. Bien souvent elles ont besoin de soins physiques, mais aussi psychologiques. Notamment pour réapprendre à élever leurs enfants dans des conditions normales. Nous ne faisons pas de suivis éducatifs individuels dans le sens où vous l’entendez en Europe, mais nous entretenons une dynamique entre les mères pour qu’elles se soutiennent, s’entraident. », explique Malika Silem.

Subventionnée principalement par des associations de femmes italiennes, l’association sait, elle aussi, faire preuve de solidarité internationale. Une femme réfugiée d’Irak vient d’arriver au centre avec ses trois enfants, complètement démunie, elle a été orientée ici par Mg Teissier, l’évêque d’Alger. Elle est impressionnée par la propreté des locaux et ravie d’avoir à sa disposition, comme toutes les autres, un petit chalet avec l’eau courante et un coin cuisine. Après des années de persécution, elle hésite à dire qu’elle est chrétienne, tandis que Myriam Ben Hamza la rassure, et insiste sur la laïcité du centre. Dans le chalet d’en face, c’est une jeune fille-mère qui est arrivée depuis quelques jours. Voilée, elle porte le hijab, une longue robe ample que tentent d’imposer les islamistes. Elle vient d’abandonner son nouveau-né et traumatisée, elle reste recluse dans son studio. Il est 17 heures au moment où les voix des enfants commencent à animer la cour.

Pendant la période de Ramadan, toutes les femmes sont rentrées au foyer à cette heure pour le premier repas de la journée. Elles attendent avec leurs enfants la rupture du jeûne annoncé par la voix lancinante du muezzin qui du haut du minaret, inonde les alentours. Toutes les résidentes sont pratiquantes, et les veillées du Ramadan sont des moments de fêtes que personne ne rate. La salle commune est décorée pour l’occasion. Dès le jeûne rompu par quelques cuillères de chorba et du pain, la communauté se resserre devant la télévision. Là elles prennent quelques moments de détente avant de coucher les enfants. Pour beaucoup, c’est aussi une manière de décompresser avant de se retrouver confrontées pour la nuit à l’angoisse de l’avenir. « Elles se relèvent souvent pour discuter avec l’éducatrice qui assure les nuits, elles ont besoin de parler. Car elles savent que le centre n’est qu’une halte, que dans quelques semaines elles seront confrontées à de nouvelles épreuves », explique Malika Dercem.


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