N° 625 | du 13 juin 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 juin 2002

Des malades mentaux citoyens comme tout le monde

Propos recueillis par Guy Benloulou

A Caen (Basse-Normandie), l’association Advocacy propose à des usagers de la psychiatrie de vivre comme tout le monde… Selon Jean Morin, cadre infirmier et secrétaire adjoint de cette même association : « La politique prend mieux en compte les droits des usagers »

Advocacy propose aux usagers de la psychiatrie de vivre comme tout un chacun en s’organisant. Est-ce une chose facile à réaliser ?

Bien sûr les usagers de la psychiatrie ne se montent pas en association comme n’importe quel citoyen ! Il faut les écouter pour prendre la mesure des difficultés, des résistances pratiques et idéologiques qu’ils rencontrent. Rencontrer un financeur potentiel lorsque l’on est sous tutelle, décider de l’attribution de l’argent collectif lorsque l’on est habitué à gérer un maigre budget, prendre une place de citoyen quand on ressent la dévalorisation, l’exclusion et la solitude, organiser son travail alors qu’il suffirait de suivre des conseils avisés… c’est conquérir un autre espace, prendre une place à laquelle les usagers ne sont pas préparés. On a souvent dénoncé la ségrégation mais on méconnaît a contrario les maléfices de la dépendance que l’on fait peser sur eux, les attitudes induites à leur égard par notre façon de penser les soins, que l’on soit un professionnel, un proche ou un intervenant social.

Des expériences associatives actuelles, il ressort partout que l’accompagnement militant doit être structuré en association et trouver un soutien des pouvoirs publics pour tenir ses objectifs. Certains groupes d’entraide ont déjà existé, des clubs hors les murs dans la lignée de la psychothérapie institutionnelle, comme l’ex-association Trames. Ils se sont épuisés faute de reconnaissance. Depuis quelques années, grâce entre autres à l’engagement de certaines personnalités, la politique en santé mentale tend à mieux prendre en compte les droits des usagers et à promouvoir le « Do it yourself » de nos prédécesseurs anglo-saxons.

Comment cela se passe chez vous ?

Advocacy Basse-Normandie [1] et Auser (Association des usagers solidaires et réagissants) ont créé un espace convivial citoyen à partir d’une subvention allouée par la Fondation de France et une autre dernièrement par la Caisse d’épargne. Chaque lundi une réunion rassemble l’ensemble des participants pour organiser la semaine : sorties, activités internes (courrier, infos, café rencontres,…) et externes (informatique, une émission radio Oser être fou sur TSF 98, un film avec l’association Moderniser sans exclure,…). Vient qui veut, la permanence est assurée par un ex-patient en CES et un emploi-jeune, mais aussi grâce à l’insertion dans le quartier. Mais il ne s’agit pas que d’une alternative aux structures extra-hospitalières. C’est aussi un lieu où l’on peut se plaindre, chercher un appui pour faire aboutir une demande, trouver un tiers pour intervenir dans une affaire, s’informer de ses droits et les défendre, essayer de prendre part à la vie publique, économique et politique. Alors, on voit bien ce qui peut déranger et même légitimement inquiéter comme une possible augmentation des recours juridiques qui pèseraient négativement sur les relations entre partenaires du soin.

Ne risquez-vous pas d’une part la « dérive comportementaliste » à l’américaine, et d’autre part une surévaluation des capacités de vos usagers ?

La dérive à « l’américaine » n’est souhaitée par personne en France. Nous-mêmes faisons surtout de la médiation-conciliation, dans les affaires de tutelle essentiellement. Mais il y a des risques, au-delà des contre-pouvoirs légitimes et nécessaires, des risques de crispation identitaire, de mise en place de système de protection lourds pour les institutions et surtout sans bénéfice pour les personnes. On voit déjà comment le strict respect des textes sur la liberté des patients contribue à l’augmentation des hospitalisations sous contraintes. Mais peut-on y échapper ? En ce moment, le droit d’accès au dossier médical focalise les réflexes de défense, stimule la tentation d’établir un double dossier. Où serait le bénéfice pour les usagers ?

Du côté de ceux qui soutiennent les associations d’usagers les dérives pourraient être de cacher ses propres intérêts derrière ceux des patients-usagers, de continuer de manière déguisée de parler à leur place ou d’idéaliser la folie. Pratiquement, chacun est particulièrement soucieux d’une possible mise en danger des usagers en les surexposant ou en surestimant leurs possibilités. Heureusement, les usagers savent nous dire leurs limites ! Par rapport à ces risques de dérive, la seule garantie est de faire fonctionner deux associations : l’une rassemblant des bénévoles divers encadrés par un comité scientifique, l’autre associant majoritairement des usagers.

Est-ce alors une remise en question d’une psychiatrie plus traditionnelle ?

Non, la psychiatrie traditionnelle est remise en cause depuis longtemps, parfois de façon inquiétante et pour d’autres raisons que l’intérêt des patients. L’hospitalisation ne représente déjà plus qu’un temps de plus en plus court dans la vie d’une personne souffrant de difficultés psychologiques et les alternatives sont encore à développer sur l’ensemble du territoire. L’enjeu au niveau de l’hospitalisation est surtout de l’adapter à l’évolution de notre société, de faire mieux converger l’offre de soins et les besoins de la population. En ce sens, la « forteresse psychiatrique » avec ses malades sans droits ni devoirs autres que d’être complaisants, est déjà condamnée. Mais des traces subsistent dans l’attitude de ceux qui savent et ne partagent pas leur savoir, quand on n’a de comptes à rendre à personne… Comment expliquer que les usagers ne soient pas présents dans les conseils d’administration ? L’extra-hospitalier devrait aussi évoluer en visant la sortie sans jeter pour autant l’ex-patient dans la jungle. Les associations d’usagers et les espaces conviviaux ont ici leur place. Dire qu’ils annoncent la fin de la psychiatrie institutionnelle serait une mystification comme la fin de la folie.

Votre initiative peut-elle être transférable dans d’autres secteurs ?

Côté médico-social des coopérations existent déjà. Les personnes en foyer d’accueil, CAT, IMP devraient pouvoir bénéficier d’espaces hors institutions, installant de la circulation et une solidarité citoyenne. Les travailleurs sociaux paraissent, eux, plus coupés de la psychiatrie et il y a tout un travail de mise en réseau, de liens à tisser. Ce, d’autant qu’ils rencontrent fréquemment des personnes pour lesquelles ils n’ont pas de solution, quand le matériel est plus ou moins assuré par des aides mais que cela ne suffit pas pour vivre ! Il faut aussi que les Directions des services sociaux suivent car on ne peut se borner à donner une adresse. Dans un premiers temps l’accompagnement est nécessaire.


[1Advocacy - 5, rue Singer - 14000 Caen. Tél. 08 70 29 48 59


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