N° 779 | du 5 janvier 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 janvier 2006

Des expériences de prévention dans différents domaines

Marianne Langlet

La prévention et les contradictions du quotidien scolaire

Isabelle Dumont, chargée de recherche à l’association Fort dans le Nord Pas de Calais [1], a développé une méthode pour harmoniser au mieux le programme de prévention et le quotidien scolaire.

« En évaluant un programme de prévention livré clé en main dans les établissements scolaires, nous nous sommes aperçus, qu’en fonction du climat scolaire, les effets n’étaient pas du tout identiques d’un établissement à l’autre. Dans certains, les élèves se sentaient mieux après le programme de prévention et dans d’autres, c’est le contraire. Pourquoi ? » interroge Isabelle Dumont.

Dans le Nord-Pas-de-Calais, cette universitaire en sociologie/ethnologie est chargée de recherche à l’association régionale pour la qualité et la cohérence des formations en toxicomanie (Fort). Elle souligne les incohérences des programmes de prévention avec le quotidien des établissements scolaires. « Le programme de prévention pourra, par exemple, tendre à développer une prise de parole, à savoir demander de l’aide, favoriser l’élève en tant qu’acteur, or, dans l’environnement scolaire, aucun espace n’est prévu où l’élève puisse s’exprimer librement ».

Elle se souvient d’un établissement où les élèves avaient eu la sensation d’être trompés par leur professeur. « Pendant les animations de prévention, un échange libre avait eu lieu avec l’enseignant, la disposition des tables avait été changée pour faciliter la communication, puis, une fois les interventions terminées, les tables étaient replacées comme avant et le professeur reprenait sa casquette d’enseignant. L’échange n’était plus possible, les élèves se sentaient floués. Il y a là une violence institutionnelle forte vis-à-vis des adolescents ».

Face à ces constats, l’association tente d’identifier les représentations qu’ont les élèves du climat scolaire de leur collège. À partir de questionnaires aux élèves, Isabelle Dumont a développé un outil qui, sur 83 variables projetées sur une courbe, permet de dégager les points forts et faibles de l’établissement tel qu’il est perçu par les élèves. « Nous cherchons ensuite à intégrer le programme de prévention dans le quotidien en prenant en compte les spécificités de l’établissement ». Si les messages de prévention délivrés ne sont pas appliqués au quotidien par les adultes encadrants ou si le programme n’est qu’une parenthèse dans la vie du lycée, la prévention n’a plus de sens.

L’association Fort évalue les activités du lycée, réunit et informe les professeurs de la teneur du programme de prévention pour en faire une partie intégrante du quotidien scolaire. Un enseignant de français d’un lycée suivi par l’association a ainsi décidé de travailler sur le roman « l’Assommoir » d’Emile Zola tout en interrogeant ses élèves : vers qui l’héroïne aurait-elle pu se tourner pour demander de l’aide au lieu de sombrer dans l’alcoolisme et d’en mourir ? Les élèves ont écrit un récit, une forme littéraire également au programme, réinventé la fin du personnage en lui faisant demander de l’aide, une dimension du programme de prévention du lycée. Face à cette cohérence des adultes, le message de prévention trouve toute sa place. Il est, dès lors, mieux entendu par les adolescents.


Arcréation : des masques comme outil de prévention

L’association Arcréation – Mot de passe [2] est née en 1987 de la rencontre entre deux psychanalystes, Annick Eschapasse et Smaïn Hadjadj, autour d’une réflexion sur les actions de prévention. « Aujourd’hui, les adolescents ont l’information sur les conduites à risque. La question est de savoir ce qu’ils en font ! Notre travail est de permettre à l’enfant de s’approprier ces connaissances, les rendre conscientes et opérationnelles », explique Smaïn Hadjadj.

Annick Eschapasse avait développé la création de masques maquillés sur le visage depuis 1975 dans le champ de la pédopsychiatrie, Smaïn Hadjadj travaillait auprès des toxicomanes. Ensemble, ils ont eu l’idée de transposer l’utilisation de ces masques dans le domaine de la prévention. Aujourd’hui, l’association emploie neuf psychologues cliniciens de formation analytique et intervient dans une quarantaine d’établissements scolaires dans l’Essonne, le Val d’Oise et Paris.

Comme aime à le répéter Annick Eschapasse, le masque maquillé est un « pré-texte à penser », il « permet le partage et l’élaboration d’une parole pour prévenir la souffrance psychique de l’adolescent et les conduites à risque ». « C’est un moment de liberté. On peut dire tout ce que l’on pense sans le dire à tout le monde, s’exprimer par le masque, dessiner sa joie, sa tristesse », raconte Sophie, 15 ans. Les adolescents sortis de ces ateliers, qui se déroulent sur sept séances hebdomadaires, expriment le soulagement d’avoir parlé. « Nous ne travaillons pas à partir d’un produit ou d’un symptôme, mais sur une parole car si l’on prévient l’usage de cannabis et que le jeune n’en consomme plus, le symptôme du mal-être reste. Il peut se déplacer ailleurs, par exemple dans une conduite suicidaire. L’objectif de notre travail est de consolider les défenses psychiques de l’adolescent » conclut Annick Eschapasse. .


Le théâtre pour prévention

L’association la Corde raide
 [3] intervient dans les établissements scolaires et les foyers de jeunes travailleurs, les centres sociaux, les lieux d’insertion ou de formation professionnelle. Elle propose, par le biais du théâtre, une prévention du mal-être chez des jeunes en difficulté avec une possible orientation vers le soin.

«  J’te vois encore une fois fumer cette merde, j’te défonce ! » dit Mourad. La salle éclate de rire. Mourad a interrompu la scène où une mère trouve un bout de shit dans les affaires de son fils. Il a pris le rôle du grand frère et propose un dialogue plus direct que celui de la mère : « Cela te bousille le cerveau, cette merde. Je sais, j’ai essayé et j’ai arrêté ». Mourad est un adolescent du quartier de Boulogne-Billancourt convié à une soirée de théâtre forum. Le principe est de présenter au public une petite pièce jouée par des comédiens où le spectateur peut, à tout moment, interrompre la scène et reprendre le personnage de son choix pour proposer une autre approche de la situation présentée. La Corde raide est l’une des associations organisatrices de cette soirée.

Centre de multi-prévention et de soins concernant les conduites à risque et leur prévention à l’adolescence, lié à un centre de soins spécialisé en toxicomanie (CSST), la Corde raide intervient auprès de jeunes en difficulté ou engagés dans une conduite addictive. « Les programmes de prévention classiques sur l’usage des produits se passent souvent sous forme d’échange-débats. Nous avons fait le constat que les plus captifs au discours sont toujours ceux qui en ont le moins besoin. Comment toucher les autres, déjà expérimentateurs et en difficulté ? Ceux-ci connaissent bien les produits, sont informés sur les dangers et n’ont aucune demande vis-à-vis des programmes de prévention classiques » interroge Jean-Marc Campiutti, responsable de l’association la Corde raide.

Face à cette question, l’association a développé des « ateliers de communication » qui utilisent le théâtre comme moyen d’échange et de dialogue avec les jeunes sur leurs difficultés à l’école, avec les adultes, les produits. Ces ateliers sont organisés à la demande de l’établissement scolaire pour un groupe ciblé qui inquiète l’institution. « Il s’agit le plus souvent de jeunes qui se montrent provoquants et dont l’usage du produit psychoactif correspond à une volonté de marginalisation – explique Jean-Marc Campiutti. Ces adolescents sont sur des conduites d’auto-sabotage : comme ils n’arrivent pas à maîtriser leur réussite, ils construisent leur échec. Notre travail est de restaurer une image d’eux-mêmes plus positive ». Isabelle Barbanti est comédienne, art-thérapeute, elle mène ces ateliers : « Le théâtre met en scène des émotions. Pour l’acteur qui s’offre au regard des autres, il y a donc une mise en danger. Mais cela se passe dans le cadre très précis des règles du théâtre, qui sert d’outil de revalorisation ».

L’association organise cinq ou six séances dans l’établissement scolaire, mais son objectif est que les adolescents poursuivent les ateliers sur son site où une prise en charge psychothérapeutique individuelle ou familiale est proposée. Toute la difficulté est d’amener ceux qui dérapent et pensent maîtriser leur consommation, à reconnaître qu’ils ont besoin d’aide. En ce sens, Isabelle Barbanti explique que le théâtre permet parfois de « craqueler la coquille, engendrer un mouvement de l’ordre de la prise de conscience ».


Le testing : un outil de prévention interdit

« Nous sommes dans le flou artistique » déplore Valère Rogissart, responsable de la mission Rave de Médecins du monde. En avril dernier, les autorités publiques ont interdit l’utilisation d’un test, surnommé testing, utilisé par les bénévoles des missions à l’entrée des fêtes techno depuis 1999. Ce test permettait, en une dizaine de minutes, d’informer l’usager sur la teneur et la dangerosité du produit psycho-actif qu’il s’apprêtait à consommer. Surtout, il offrait la possibilité d’entrer en contact avec le jeune consommateur. « Nous pouvions, le temps du test, discuter de ses connaissances du produit, des risques qu’il prenait, parler de ses modes de consommation… bref, d’engager une discussion impossible ailleurs » rappelle Valère Rogissart.

Aujourd’hui, par peur de représailles, les sept équipes sur le terrain n’utilisent plus ce test mais poursuivent néanmoins leurs actions d’information et de prévention. Le contact est toutefois plus difficile a établir. « Avec ce test, notre volonté n’était évidemment pas de donner une autorisation de consommer – souligne Valère Rogissart, mais bien au contraire d’entrer dans des discussions vraies sur les problèmes liés à la consommation. Les personnes étaient très demandeuses de ce genre d’échanges ». Les autorités ont jugé le test insuffisamment fiable.

Médecins du monde reconnaît qu’il ne permet pas de définir l’ensemble des composants du produit mais déplore que son rôle de médiation soit occulté. L’utilisation du testing, comme outil de réduction des risques, implique une reconnaissance de la consommation qui n’est pas à l’ordre du jour des politiques.


[1Association Fort, Isabelle Dumont : 03 28 38 92 60

[2Arcréation – Mot de passe - 66 rue du Cardinal Lemoine – 75005 Paris - Tél. 01 46 34 23 25

[3La Corde raide - 6, place Rutebeuf - 75012 Paris. Tél. 01 43 42 53 00


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