N° 641 | du 7 novembre 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 novembre 2002

Des débats en perspective pour la prévention spécialisée

Joël Plantet & Katia Rouf

Thème : Prévention spécialisée

Tous les dix ans, la prévention spécialisée célèbre sa grande messe. Une décennie après Strasbourg (1992), le Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNAPLS) organisait à Marseille du 17 au 19 octobre 2002 ses assises : plus de 2 500 professionnels s’y sont — plus ou moins — retrouvés. Où en est, aujourd’hui, la « prév » ?

Gare de Lyon, 17 octobre 2002, 8 heures du mat. Le TGV pour Marseille est archi-bourré d’éducateurs. Ça discute des réalités de terrain, des assises de la prévention spécialisée, mais aussi du dernier disque de Bashung. La moyenne d’âge est plutôt élevée : nombre de directeurs, de chefs de service et de travailleurs sociaux se sont déplacés à l’invitation du Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNLAPS). Le thème : « Auprès des jeunes dans la rue, un engagement éducatif pour demain ». L’objectif ? L’adoption d’une convention nationale pour les dix années à venir.

Marseille, début d’après-midi. Présentation des enjeux. Avec un représentant de l’association des départements de France (ADF), les présidents du CNLAPS et du conseil général des Bouches-du-Rhône se félicitent que le politique et l’associatif se regroupent et proposent un référentiel. Établi par l’ADF, un cadre de référence départemental sur la prévention spécialisée, distribué à chaque congressiste, établit que celle-ci « contribue à la paix sociale, à la lutte contre la violence, l’exclusion, la marginalisation, la délinquance, et la montée du sentiment d’insécurité ».

Mais quelques inquiétudes émergent d’emblée : « Les politiques auront-ils les mêmes moyens après la décentralisation ? », interroge Christian Guillaumey, président du CNLAPS (lire l’interview). «  La prévention spécialisée ne doit pas être le parent pauvre de la région et le conseil général donnera l’ensemble des moyens aux associations pour qu’elles puissent faire leur métier sur le terrain », promet Jean-Noël Guérini, président du conseil général des Bouches-du-Rhône.

Il n’en reste pas moins que son vice-président, René Olmetta, délégué à la prévention spécialisée, ne cache pas son inquiétude au vu des nouvelles politiques : « Les conseils généraux feront leur boulot dans le domaine de la prévention, mais il ne faudrait pas que les mesures gouvernementales affaiblissent le pouvoir des autres partenaires : l’éducation nationale, les caisses d’allocations familiales (CAF) et la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) »… Le cadre politique est posé.

Depuis presque deux ans, à partir de journées régionales, le CNLAPS a engagé un travail collectif sur les modes d’intervention, les finalités et les principes de la prévention spécialisée. Il en ressort un document intitulé Pour une convention nationale de la prévention spécialisée : les valeurs de la PS y sont analysées, mais le texte évoque également la professionnalité des salariés : référentiel, évaluation, utilisation de la validation des acquis par l’expérience (VAE)… Le métier d’éducateur et les diplômes de niveau III pourraient, préconise encore l’écrit, être revalorisés par une équivalence à bac + 3, de même que les salaires…

Sous l’immense dôme de la cité phocéenne, par petits groupes, les professionnels affluent. À l’intérieur, sur une large tribune, des panels d’une dizaine, voire d’une douzaine de personnes se succéderont sur des sujets divers, animés par Bernard Loche, ex-présentateur de Saga cités, émission de France 3 emblématique parce que récemment sacrifiée sur l’autel de l’audimat.

« La presse se manifeste et la prévention spécialisée est enfin désignée positivement, même si c’est dans le cadre d’interrogations sur la sécurité ou la prévention de la délinquance », s’était réjoui le n° 8 de la lettre préparatoire du 17 mai 2002, Assises 2002 infos. En effet, Le Monde daté du 22 mai 2002 suivant accordait au sujet une pleine page, sous le titre Les acteurs de la prévention démunis face au débat sur la violence ; localement, la presse a bien sûr couvert l’événement : le travail de ces « travailleurs de l’ombre » est qualifié de « pas évident, mais jamais impossible » dans Marseille plus, quotidien gratuit… Et les éducs de prév’se voient qualifiés de « militants de l’espoir » dans le magazine Accents, organe du conseil général, il est vrai fortement partie prenante dans l’organisation de l’événement avec la puissante association départementale pour le développement des actions de prévention (ADDAP 13)…

Comment définir, en 2002, l’action de l’éducateur de rue ? « La relation éducative est engagée dans cette dynamique de « reliance » pour permettre à chacun de cheminer dans sa situation tout en étant mieux considéré par les structures sociales et institutionnelles », avait généreusement défini Christian Guillaumey en ouverture des assises.

Mais qu’en est-il actuellement ? La validation des acquis professionnels (VAP), le changement du quart des effectifs de la branche professionnelle dans les dix ans à venir et l’émergence de l’idée de référentiel posent de manière aiguë la question du professionnalisme et celle de la formation. En outre, depuis la dernière agora de 1992, les publics en difficulté se sont diversifiés — jeunes en errance, mineurs étrangers isolés… —, la mobilité sociale s’est réduite et les appartenances de classe se sont renforcées. Nous sommes dans un contexte où les valeurs dites républicaines manquent de transparence, quand elles ne sont pas carrément bafouées. L’invalidation politique du « monde populaire », selon l’expression du sociologue bordelais Didier Lapeyronnie, est permanente. Les zones dites sensibles ou difficiles sont, de fait, des zones de paupérisation.

Pourtant, depuis quelques mois et probablement de plus en plus dans les temps à venir, les équipes de prévention sont sollicitées pour participer à l’élaboration des contrats locaux de sécurité (CLS), dans lesquels il leur est d’ailleurs parfois demandé d’avoir une lecture plus « souple » du principe de l’anonymat ! Alors, pour ceux qui considèrent que diabolisation de la jeunesse et criminalisation de la pauvreté sont mamelles de la politique actuelle, la dimension militante de ce métier semble plus indispensable que jamais. De même, l’importance des notions de communauté éducative et d’action collective n’aura de cesse d’être surlignée.

Par ailleurs, la reconnaissance des ressources des jeunes doit, sans trêve, compenser l’image dévalorisée qu’ont ceux-ci d’eux-mêmes, et celle qui leur est renvoyée. Le psychanalyste Pierre Kammerer invite à « prendre en compte la souffrance de l’autre — enfant, parent… —, le trouble de l’image qu’il a de lui-même qui le pousse vers la dépression ou des comportements de lutte contre la dépression » : la propre histoire de ces personnes en souffrance les a souvent dévalorisées, et la société les escamote, les abandonne ou les infantilise. Celles-ci ont alors un sentiment d’inutilité sociale : l’économie parallèle peut leur offrir une réponse, un support narcissique — l’argent — et des épreuves initiatiques que leur refuse la société. « Ce qui fonctionne du côté des éducateurs est le soutien au narcissisme vivifiant envers et contre tout, le seul moyen de rétablir l’image de soi, qui permet de garder une pensée critique », assure-t-il.

Bref, l’éducateur de prévention n’a cessé d’être défini comme un passeur, un professionnel engagé, un mécanicien, un acteur, un militant, mais aussi comme un guetteur des évolutions et un homme ou une femme de culture (s).

En ces temps appuyés de « parentalité », de « reparentalisation », pourquoi pas de « parentalitude » (dixit un intervenant facétieux), les missions des éducateurs de rue doivent bien évidemment intégrer l’aide au (x) parent (s). En outre, la rue est autant un espace d’expérimentation et de sociabilité que d’économie parallèle, prenons donc en compte les ressources qu’elle peut proposer : la notion de non-institutionnalisation prendra alors tout son sens.

Et n’oublions pas, souligne un conseiller technique, Pascal Le Rest (lire sa chronique parue dans LS n° 642), que notre mission consiste à « créer du changement social »… Mais, supputera un petit papier du mur d’expression, « seuls les politiques peuvent traiter avec courage les causes de la désaffiliation… Nous sommes prêts à les aider dans leur tache… nous avons déjà anticipé depuis fort longtemps ! », ou plus loin : « les financements des associations de prévention spécialisée sont trop inégaux… il faut légiférer »…

Exprimées en tribune, quelques — rares — expériences de terrain ont été les bienvenues, privilégiant le plus souvent une dimension collective : chantier éducatif sur un centre commercial, ou encore redynamisation d’un comité de quartier… De même, deux échos européens — allemand et portugais — ont quelque peu élargi l’horizon. Mais quoi ? Des frémissements se font sentir dans les rangées. Et, sous forme de grief, annonciatrice de turbulences à venir, une question se faufile : pourquoi les participants récitent-ils, voire lisent-ils platement leur texte, et comment se fait-il qu’il ne soit jamais vraiment répondu aux questions du public… ?

Des plénières dangereusement magistrales

Certes, lors de ces deux premières journées, l’engagement éducatif avait été interrogé à la tribune, de même qu’avait été soulignée l’importance de la collaboration de la prévention spécialisée avec l’école, ou encore rappelées les valeurs qui sous-tendent le travail social. Mais les (trop) copieux panels, masculins à de rares exceptions près, à qui la parole a d’ailleurs été parcimonieusement consentie, ont conféré une impression de décalage entre réalités de terrain et regards de chercheurs, voire méta-analyses. Pas de mariage a minima entre les deux, cherchez l’erreur. Un Dôme plein à craquer, mais un public plongé dans l’obscurité : « Ceux qui sont sur scène seraient-ils la lumière de ceux qui restent dans l’ombre, les 2500 autres ? », se moque un dazibao du mur d’expression. Le moins que l’on puisse écrire est que la formule n’a pas brillé par son interactivité : le public transmet des questions écrites à une régie qui les synthétise, les trie avant de les renvoyer vers l’animateur. Aucun micro ne circule dans les travées.

Dans un contexte aussi… solennel, aussi pesant, les mécontentements se font rapidement entendre : « C’est catastrophique » soupire un participant. « Il faudrait plutôt interroger les questions plutôt que de balancer des évidences », râle un autre éducateur. Sur le mur d’expression off, dans l’atrium, on pourra encore lire : « La seule interactivité possible en plénière à 2500 acteurs, c’est d’applaudir ou de siffler pour affirmer ou infirmer ce qui est à débattre durant ces trois jours » ou bien « en plénière, parle-t-on de la prévention spécialisée ou… sur la prévention spécialisée ? Institutions dans la salle, éducateurs collés au mur d’expression ! ».

Le « show » du comité organisateur est dénoncé de plus en plus bruyamment, de même que l’impossibilité de débattre, la posture réductrice, voire « humiliante » dans laquelle sont tenus les professionnels de la base, les éducateurs lambda. L’appel à reprendre une « parole confisquée » se fait de plus en plus pressant. Un des « anciens » de la prévention, Victor Girard, rédige une question écrite sur la « violence subie » par les travailleurs sociaux dans cette privation de parole, question qui ne sera pas lue…

Des tracts syndicaux circulent, rappelant eux aussi une autre réalité : l’intersyndicale d’Eure-et-Loir évoque les récents déconventionnements à l’initiative du conseil général ; la CGT distribue ses propositions « pour une véritable mission de service public en prévention spécialisée » ; celle-ci « est-elle soluble dans le libéralisme ? », interroge directement Sud Santé-Sociaux, tandis que l’association de prévention spécialisée Nord (APSN) exprime ses appréhensions devant les orientations gouvernementales. Quelques collectifs associatifs s’inquiètent eux aussi de l’insécurité sociale, de la criminalisation de la pauvreté et de la précarisation des associations du secteur sanitaire et social…

« Zou, boulégan [Allez on se bouge] », comme on dit à Marseille. La somme des mécontentements ayant suffisamment enflé, il a bien fallu que l’abcès tente sa percée. Le troisième et dernier jour des assises, une bonne centaine de personnes se rassemblent sur la base commune de leur « ras-le-bol de ne pas pouvoir s’exprimer ». On propose des échanges d’adresses et de soutien ; les contrats locaux de sécurité (CLS) et les modalités d’implication, de même que la question de l’anonymat inquiètent, semble-t-il, bon nombre d’éducateurs.

Avec virulence, certains pessimistes comparent ces assises à des « funérailles de la prévention spécialisée ». Divers agacements se font entendre, le CNLAPS étant une des principales cibles : ne se situe-t-il pas insuffisamment en opposition contre la politique sécuritaire du gouvernement Raffarin ? A-t-il la volonté de dire non au contrôle social ? Et quelle est sa position par rapport aux déconventionnements ? Un éducateur ardennais déplore que le comité n’ait pas retenu les conclusions de son groupe préparatoire ; on dénonce la forte présence des services employeurs…

Le groupe en colère finit par regagner l’espace de la plénière et réclame un micro. Brouhaha. Les reproches fusent : « On se sent infantilisés », « il n’y a pas de débat », « on vient là pour reprendre un souffle, mais je ne suis pas sûre qu’on ait pu le trouver »… L’absence des femmes en tribune est considérée comme « sidérante, en 2002 »… Le colloque est au final perçu par certains comme une belle « opération de comm’ qui rend la PS plus propre, bien gentillette »… Bref, résume quelqu’un, le CNLAPS peut-il représenter la prévention spécialisée sans l’instrumentaliser ?

Des projets concrets

Pour pallier cette absence de parole, quelques espaces avaient tout de même — heureusement ! — été ouverts. Réalisés par les équipes éducatives ou les jeunes eux-mêmes, des courts-métrages ont ainsi permis d’illustrer ou d’introduire agréablement les propos : celui des jeunes de l’Estaque, par exemple, sur les coulisses des assises, en a fait sourire plus d’un. Sur d’autres pellicules, des éducateurs ont parlé de leurs valeurs, du partenariat, de la transmission ou de la complexité de leur tâche.

Dans l’Atrium, un « bar des assises », le « mur d’expression off », les micros et vidéos-trottoirs, la radio associative, les stands auront été, dans ce contexte, un utile — mais insuffisant — contrepoint d’échanges, de discussions et de présentation de projets. On a pu s’y balader, rencontrer les uns et les autres, suivre la démonstration d’un logiciel de suivi de public, s’intéresser au travail d’une association s’appuyant sur la prévention routière pour l’insertion de publics en difficulté — ou de celui du dispositif
Fais-nous rêver dont l’objet est la promotion du lien social par le sport…

Participer à des forums sur les éducateurs au collège ou sur la reproduction des phénomènes d’inadaptation sociale, visionner des vidéos sur le sport au service de l’insertion ou sur des paroles de jeunes filles. Au milieu des assises, une comédie musicale pas seulement hip hop, mise en scène par des jeunes de prévention avait remporté un vif succès : trois mille spectateurs, dont deux mille jeunes !

Le sport au service de l’insertion

Depuis un an, l’ADDAP 13 et l’École de la deuxième chance de Marseille proposent l’action Adéquation. L’objectif ? L’insertion sociale et professionnelle des jeunes de 17 à 22 ans relevant de la prévention spécialisée. Préparé aux formations ou emplois liés au sport, à l’animation, aux loisirs et aux métiers connexes (marins pompiers, techniciens cycle…), chaque jeune bénéficie d’un projet individualisé et d’un suivi éducatif renforcé. « Notre positionnement n’est pas d’obéir à la seule logique de l’offre économique (pourvoir mécaniquement aux offres d’emploi existantes, sans se préoccuper du profil du jeune et de son intérêt pour ces postes), mais bien plus de permettre une adéquation entre les désirs et potentialités des jeunes et les offres de formation et d’emploi existantes », précisent les responsables du projet.

Dans un premier temps, le programme propose une redynamisation — physique et mentale — avec régularisation administrative. Le jeune va ensuite vers une pré-qualification et une remise à niveau, avec un parcours jalonné par des objectifs à caractère sportif (une course Marseille-Cassis par exemple), à caractère d’encadrement (mise en place de manifestations sur les quartiers), ou de qualification sociale (BAFA, brevets fédéraux…). Cela avant la qualification finale à l’emploi. Adéquation se félicite d’avoir obtenu 80 % de réussite au terme de la première expérience.

Contacts : Frédéric Mas, ADDAP 13 Centre - Tél. 04 91 33 60 83 ou Laurent Beuzeboc, École de la deuxième chance Tél. 04 96 15 80 40.

Paroles de filles, un film

Djamila, Hagère et Lorenzia ont entre 17 et 19 ans et vivent à Toulouse. Elles parlent de leur quartier, un de ces quartiers stigmatisé comme s’il s’agissait d’un monde à part, d’un monde dangereux. « Si tu vas te balader en ville, tu fais attention à la manière de t’habiller pour ne pas être assimilée à la racaille, tu évites de te promener avec plusieurs copains pour ne pas être pris pour une bande », avertit l’une. « Au lieu de construire les écoles et les collèges dans le quartier, ils auraient dû les faire hors du quartier pour qu’on connaisse l’extérieur », regrette l’autre. « À la télé, on cible les mauvais points, jamais on dit que dans le quartier les jeunes ont fait une expo par exemple. Jamais », déplore la troisième.

Le film a été réalisé par une femme issue de l’immigration, Saleha Bousseda. « J’ai souhaité faire résonner les voix des filles, condamnées à être adultes et toujours mineures », explique-t-elle. « Avant, le choix était de s’enfuir, aujourd’hui ça devient différent. Nous sommes aujourd’hui plus fortes pour affronter le quartier et la famille ».

Ces images ont été diffusées dans de nombreux collèges (en classe de troisième) et dans les écoles d’éducateurs : « Dans les débats qui suivent le film, ce ne sont pas les filles qui parlent le plus. Elles se mettent en retrait. C’est important que dans cette vidéo ce soit justement trois filles qui s’expriment », note une enseignante présente à la projection. Un document passerelle.

Circuit jeunes - 6, rue du Roussillon - 31100 Toulouse.Tel. 05 61 40 63 60

Un rendez-vous paradoxalement tonique

Alors, quelle synthèse, à l’issue de ces trois jours ? Chef de service dans une association des Bouches-du-Rhône (membre de l’ADDAP 13) et responsable des outils d’expression (mur, micro et vidéos-trottoirs…), François Saussac nuance le mécontentement des éducs, en rappelant le travail préalable associant les équipes.

D’une telle rencontre, il ressort bien sûr des points positifs : l’enjeu, aujourd’hui — après l’arrêté de 72, après la décentralisation — est bien, selon lui, de limiter les disparités de moyens dans les équipes de prévention. Celles-ci revendiquent la mise en place d’une législation, suivie de moyens, pour que chaque département puisse fonctionner tant au niveau humain que financier au regard de leurs besoins. Présents à Marseille, les territoires d’outre-mer ont par exemple clairement souligné leur besoin de développer des actions de prévention. Une proposition a surgi : « Pourquoi n’existerait-il pas en éducation spécialisée l’équivalence de la polyvalence de secteur ? Une prévention spécialisée obligatoire ? ».

Les participants ont réaffirmé leur attachement aux associations, réclament des moyens souples et la fédération des structures associatives. Comme l’ADDAP 13 ? « L’ADDAP13 peut sembler un gros dinosaure mais elle met à notre disposition des moyens importants : 160 professionnels qualifiés, des forces importantes, autant d’hommes, de partages d’expériences qui créent une richesse. Pour certains, ça paraît un peu centralisateur mais en même temps une association unique crée de l’efficacité dans la proximité techniciens/politiques. Politiquement — et c’est normal —, en échange, on nous demande une lisibilité de l’action », explique François Saussac.

Pour d’autres, le constat sera plus rude : « La parole des acteurs de PS a été totalement confisquée au profit de quelques beaux parleurs en pleine lumière. Une très belle opération de communication… Plus grave, l’inscription de la PS dans la protection de l’enfance est très fortement remise en cause dans nombre de départements qui préfèrent la considérer dans la lutte contre la délinquance et la politique de la ville dans la droite ligne du tout répressif et de la criminalisation de la jeunesse et de la misère », résume en rentrant chez lui un internaute, Cédric, sur Oasis .

Une motion a donc été élaborée par les mécontents : après avoir réaffirmé un « attachement inconditionnel » aux principes fondamentaux — anonymat, libre adhésion, absence de mandat —, ceux-ci y dénoncent clairement « la logique sécuritaire dans les politiques gouvernementales, qui criminalise la misère et la jeunesse » et s‘élèvent contre « le saupoudrage des moyens des services éducatifs au profit du tout répressif ». Ils appellent les acteurs de la prévention spécialisée à « prolonger ces débats, se positionner et interpeller les logiques en œuvre ». Une coordination nationale des éducateurs de prévention en colère est en cours de constitution.

Quelques ombres encore : peu de jeunes professionnels, pourquoi ? Autre chose, on n’aura, pendant ces trois jours, que peu entendu parler du droit des usagers : pourtant, distribuée aux participants, une étude du Conseil technique des clubs et équipes de prévention spécialisée (CTPS) émettait une dizaine de recommandations, la dernière étant « garantir la place de la personne et le respect des libertés fondamentales dans la mise en œuvre des politiques publiques ».

Démagogie, tentative de séduction, vraie-fausse fragilité ? En conclusion de ces assises chahutées, Jean-Louis Borloo, ministre délégué à la Ville (qui n’est pas, soit dit en passant, le ministre de tutelle de la prévention spécialisée) intervenait à la suite d’un conseiller régional dont le discours avait apparu comme particulièrement maladroit et sécuritaire, ce qui lui avait valu d’être copieusement sifflé.

Comment éviter pareille mésaventure ? En adoptant une posture provocante, fort prisée d’une partie de la salle : « Je n’ai pas l’intention, je vous le dis tout de suite, d’être l’accompagnateur chloroformé des dysfonctionnements de la République. Je n’ai pas l’intention dans les années qui viennent d’être un intermittent du spectacle de la politique de la ville… […] Alors, peut-être que moi je sauterai, dans le gouvernement, peut-être que je n’y resterai pas, mais il y a une chose que je vous garantis, c’est que je me considère moi aussi comme l’éducateur de rue de ce gouvernement, et il va bien falloir que… », avant d’être interrompu par les applaudissements.

Le ministre a dressé un tableau assez juste de « la territorialisation de la pauvreté et du drame » : parc de logements « d’une insalubrité absolument hallucinante », éducation prioritaire insuffisamment financée, surendettement des villes cumulé avec celui des ménages (auquel il s’est engagé à remédier)… Il a flatté, dans le sens du poil, ses auditeurs : « Ces métiers de l’humain dont vous faites partie, il va falloir ensemble qu’on les valorise, qu’on trouve des solutions, y compris dans ceux qui sont précaires, pour les enrichir »… Avant de terminer (plus démago que jamais ?) : « En tous les cas, vous pouvez m’engueuler tant que vous voudrez, moi je resterai à votre disposition ! ». Malin comme un ministre.

Au final, même si ces assises ont donné lieu aux insatisfactions ci-dessus notifiées, même si la richesse de la parole de la base a été efficacement squeezée, il n’en reste pas moins que les enjeux de la prévention spécialisée ont été abordés. La question des filles et celle du rajeunissement du public — plusieurs fois abordées au cours des interventions —, doivent être mieux prises en compte par la prévention spécialisée et le vice-président du conseil général en convenait dans son discours de clôture, avant de conclure : « Il faut réaffirmer très clairement que la prévention spécialisée relève complètement de la protection de l’enfance. C’est bien parce qu’il y a risque pour une enfance en danger que les conseils généraux doivent s’impliquer fortement dans cette mission ». De même, de nouveaux territoires de la prévention — ruraux, par exemple — ont été défrichés.

La discussion n’est pas close, loin de là. À la suite du rapport Brévan-Picard sur les nouveaux métiers de la ville, un groupe interministériel et inter-institutionnel s’est constitué — auquel le CNLAPS participe —, qui travaille à l’élaboration d’un rapport d’orientation pour la prévention spécialisée. Il devrait être prêt dans les prochaines semaines.


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