N° 752 | du 12 mai 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 mai 2005 | Cédric Morin

Démolition d’immeubles HLM :

La résistance des habitants de la Daunière

Thème : Politique de la ville

Comme de nombreuses communes de banlieues avec la loi Borloo, la ville des Ulis a débuté sa restructuration urbaine, avec au programme la création d’un centre-ville et la destruction de plusieurs immeubles HLM. Si tout se passe au mieux dans deux cités, à la résidence de « la Daunière », la mesure se heurte à la fronde des habitants. Chronique d’une situation qui pourrait bien se produire ailleurs, avec la montée en puissance de la loi de cohésion sociale

« Les Ulis : ghetto sale et difficile », chante Sinik, un rapeur local, mais ce n’est pas le point de vue des habitants de la résidence de « la Daunière », qui se défendent bec et ongle, contre la démolition d’une partie de l’ensemble HLM. Sur cette résidence, 156 logements sont concernés par le programme de restructuration urbaine débuté aux Ulis, une commune de l’Essonne. Au total, 283 familles ulissiennes seront relogées et les destructions d’immeubles auront lieu en deux temps, dans trois cités de la ville : la résidence de « la Daunière », « les Hautes-Plaines » et « les Amonts ». À « la Daunière », dont le bailleur est les 3 F, l’amicale des locataires est devenue le fer de lance d’une rébellion de longue haleine. Elle passe tout autant par un refus individuel de collaborer aux mesures, que par des actions de résistance collective comme l’élaboration de contre-propositions à chaque initiative du bailleur ou le sabotage des réunions de conciliation.

Comme l’illustrent les grandes banderoles aux balcons et à quelques mètres de la mairie, l’ampleur de la contestation et la pugnacité des habitants forcent le respect. À titre d’exemple, quand le bailleur a soumis son questionnaire pour connaître les souhaits en matière de relogement, il a eu une douzaine de retours. Pour sa part, le contre questionnaire diffusé immédiatement par l’amicale des locataires, a obtenu lui, 80 réponses. Cette forte mobilisation casse l’image préconçue d’une banlieue dortoir, où personne ne se connaît, et que tous cherchent à fuir. « Le pire dans ce projet reste que nos immeubles ne sont pas insalubres, loin de là. Ils veulent nous expulser pour réaliser une opération immobilière », s’insurge Guy Bardin, 34 ans, employé funéraire et ancien travailleur social, sans pour autant argumenter plus ses propos. Il habite l’un des appartements visés et s’impose comme l’un des moteurs de l’amicale des locataires.

L’ambition affichée de la mairie est de construire un véritable centre-ville à l’emplacement des bâtiments de la résidence de « la Daunière ». Pour « les Amonts » et « les Hautes-Plaines », il s’agit d’augmenter la mixité sociale, dans une agglomération qui en a bien besoin. La commune créée il y a 30 ans, à partir des ZUP de deux villes limitrophes, Orsay et Bures-sur-Yvette, totalise 26 000 habitants et près de 60 % de logements sociaux. Elle s’est construite autour d’un centre commercial et en dépit des efforts d’aménagement urbain depuis 20 ans, les Ulis reste l’exemple type des agglomérations qui ont poussé comme des champignons à la fin des années soixante. « Ce projet s’inscrit dans le cadre d’une restructuration globale de la Ville, qui est indispensable. Sur les cités des Amonts et des Hautes-Plaines, le processus est enclenché et tout se passe bien ; il n’y a que sur la résidence de « la Daunière », où nous connaissons des difficultés et où nous nous heurtons à l’incompréhension des locataires », explique Denise Karminski, la maire adjointe en charge des affaires sociales. Une autre différence saute aux yeux et explique la rébellion des habitants de la résidence de « la Daunière », la cité est propre et arbore un cadre de vie en plein centre-ville, où il fait bon vivre, a contrario des deux autres cités beaucoup plus dégradées et excentrées.

Une commission pour gérer les situations difficiles

Pour répondre aux difficultés importantes liées aux mesures de relogement, une cellule d’accompagnement social a été créée, mais ce sont les bailleurs qui ont la charge de mettre en œuvre la mesure. Cette commission réunit les différentes équipes de travailleurs sociaux intervenant sur le secteur et dans le champ du logement : ceux du CCAS, de la CAF, du Conseil général, les chargés d’accompagnement social des bailleurs… « Le relogement des habitants est une mission qui relève en premier lieu du bailleur, néanmoins l’accompagnement des situations problématiques a été ajouté à ma fiche de poste. Nous n’intervenons que sur la demande du bailleur, et dans les situations où le relogement classique n’est pas envisageable. Par exemple, quand il s’agit de familles lourdement endettées ou de personnes âgées ne pouvant plus vivre seules.

La restructuration est donc aussi l’occasion de détecter des problèmes », explique Magali Morand, conseillère en économie sociale et familiale au service habitat de la mairie. « Cette cellule d’accompagnement s’inscrit dans la continuité de la commission sur les loyers impayés, que nous avons mise en place en 1999 avec les mêmes partenaires. L’objectif de cette dernière est d’agir en amont du FSL, pour éviter que les situations s’enveniment, et nous intervenons dès que le locataire a deux mois de retard. Nous avons donc un bon réseau et une culture du travail partenarial dans le secteur, sur la question du logement », poursuit Claudine Merchez, la directrice de la Maison départementale des solidarités.

Aux « Hautes-Plaines », comme aux « Amonts », les mesures de relogement ont commencé et l’ensemble des habitants a rencontré les chargés d’accompagnement social mandatés par le bailleur. Les bailleurs de ces deux sites sont Logirec et la Sic, et la situation est sans commune mesure avec celle de « la Daunière ». Aux « Amonts », il ne reste que deux familles pour lesquelles une solution de relogement n’a pas été trouvée, et la deuxième phase de la restructuration sur la cité, concernant deux bâtiments, devrait débuter sous peu. À « la Daunière », seule une douzaine de familles accepte de collaborer à la mesure, et l’opposition des habitants qui donne à la cité le visage d’un irréductible village gaulois, s’explique, en partie aussi, par les méthodes d’accompagnement établies par le bailleur. La Sic et Logirec ont choisi pour accompagner les habitant dans leurs démarches de relogement, de passer par une maîtrise d’œuvre urbaine et sociale, mise en place par des travailleurs sociaux indépendants du bailleur.

Par ailleurs sur ces deux sites, les bailleurs n’ont pas perdu de temps. Les demandes de permis de démolir ont été déposées dès le mois de mai dernier, et, les mesures d’accompagnement ont pu commencer immédiatement. « Tous les habitants ont eu très vite des entretiens individuels avec les chargés d’accompagnement social, ils ont donc su, presque immédiatement, où ils allaient aller », explique Magali Morand. Aux 3 F, le bailleur a opté pour une autre méthode d’accompagnement, en désignant en interne un chargé d’accompagnement social dépêché sur place. « Par ailleurs, ce bailleur a fait le choix de réunions collectives d’information pour expliquer l’opération plutôt que de commencer directement par des entretiens individuels », poursuit Magali Morand. En plus le bailleur des 3 F, qui a refusé de répondre aux questions de Lien Social a déposé plus tardivement que les autres son dossier à l’Agence nationale pour la rénovation urbaine. Les entretiens individuels ont donc été planifiés beaucoup plus tardivement et, face à une situation d’incertitude insupportable, la colère s’est amplifiée.

D’autres facteurs expliquent la levée de bouclier des habitants. En premier lieu bien sûr, la nature même de l’initiative, car les habitants ne souhaitent pas quitter leur logement. La cité connaît l’un des plus faibles turnovers de la commune, en décembre 2004, seul 1 % des appartements était vaquant sur le site, et les locataires ont le sentiment de faire les frais d’une mixité sociale imposée (lire l’analyse de Cyprien Avenel, sociologue). Un sentiment d’injustice accru dès le lancement du projet, par l’impression de n’être absolument pas pris en compte, ni associé à une restructuration qui les concerne en premier lieu. « Nous avons été informés début mai d’une concertation sur la destruction des immeubles, par une affichette du bailleur agrafée dans le hall. Il n’y a eu aucune communication au préalable, et c’était avant même que le projet soit officiellement lancé. Nous avions l’impression de vivre un plan social mis en œuvre par un patron voyou », poursuit Guy Bardin. Ironie du sort, courant mai, Guy Bardin avait prévu la projection d’un film qu’il a réalisé sur une expulsion locative. La projection de la fiction, devenue réalité, a attiré un nombre inespéré d’habitants. Elle est devenue l’acte fondateur de la résistance au projet, et l’occasion de donner un second souffle à l’amicale des locataires qui vivotait, et compte désormais plus de cinquante membres actifs.

Aujourd’hui, entre l’opposition farouche des habitants et l’incapacité du bailleur à établir une médiation, la situation semble complètement bloquée. Les travailleurs sociaux de la mairie et de la Maison des solidarités se dédouanent de la situation, en rappelant que c’est au bailleur de mettre en œuvre les mesures de relogement. Le bailleur, pour sa part, souligne que c’est la mairie qui est à l’origine de la mesure, et que le statu quo est dû en premier lieu au comportement des locataires, ce que ces derniers ne démentent pas. « Tous les quinze jours, le bailleur organise une réunion de concertation et d’information, mais dans les faits, l’objectif est chaque fois de convaincre quelques-uns d’entre nous d’accepter ses propositions. C’est pourquoi nous venons chaque fois nombreux pour gêner le bon déroulement de la manœuvre.

En somme, c’est vrai que nous refusons de collaborer à notre expulsion, mais si tous les habitants sont unanimes, c’est peut-être à la mairie et au bailleur de se remettre en cause », poursuit Guy Bardin. Dynamique et réactive, l’amicale des locataires sort tous les 15 jours une nouvelle affiche pour maintenir la mobilisation, et organise régulièrement des manifestations ; la dernière en date était le 20 mars dernier. « Les gens se parlent beaucoup plus depuis le printemps 2004 dans la cité, toutes les générations sont concernées, et c’est un traumatisme important. Il ne faut pas oublier que certaines personnes âgées sont là depuis trente ans, et elles ne pensaient partir que les pieds en avant », ne décolère pas Guy Bardin, en soulignant que la cité n’a jamais connu autant de lien social qu’à l’occasion de cette lutte.

Une impasse totale

Ainsi du côté des habitants, il n’est pas question de baisser les armes et aucun n’envisage de changer de position. Il n’existe pas de demi-mesure, et l’évolution de la situation passera nécessairement par l’enclenchement du processus de relogement. « Nous savons pertinemment, et nous l’avons vu à travers les propositions faites à ceux qui ont accepté de collaborer, que les conditions de relogement seront bien en dessous de celles dans lesquelles nous vivons. Les appartements sont plus petits, excentrés et dans des quartiers parfois difficiles », poursuit Guy Bardin. De plus, les appartements HLM libres sur la commune, sont peu nombreux, et, force est de constater que ces restructurations et les besoins induits n’ont pas été anticipés en amont. Il existe en moyenne 300 logements disponibles sur la commune, par an, soit un peu moins que le nombre nécessaire pour reloger « ces victimes » de la mixité sociale. Mais attention, car il existe déjà une liste d’attente de 1000 demandes.

Ainsi, même si les familles en voie de relogement sont prioritaires, elles n’auront guère de choix et seront pratiquement contraintes d’accepter les propositions qui leur seront faites. En outre, elles ne croient pas à la possibilité, évoquée par le bailleur, de les reloger sur d’autres communes. Par ailleurs, la cité compte un nombre important de retraités, et, pour l’immense majorité des locataires, il est impensable de se reloger par ses propres moyens. Comme partout en région parisienne, le prix du foncier a explosé aux Ulis ces dernières années et ce phénomène se répercute, bien entendu, sur le montant des loyers privés.

Ainsi, à très court terme, les habitants de « la Daunière » pourraient avoir intérêt au statu quo. En théorie tout du moins, car en réalité, ils sont pris dans un véritable cercle vicieux. Plus le temps passe et moins ils auront de choix dans les propositions de relogement qui leur seront faites. De plus, l’incertitude est très anxiogène et le nombre de dépressions comme d’arrêts de travail, va crescendo à « la Daunière », depuis le printemps dernier. Là encore, même si les travailleurs sociaux sont pris entre deux feux, d’une part, les missions de relogement dictées par leurs employeurs et d’autre part, la révolte des habitants, on peut s’étonner qu’aucune mesure d’accompagnement psychologique n’ait été proposée. « Nous connaissons la plupart des locataires concernés par la restructuration et pour certains, les troubles psychologiques sont antérieurs aux mesures de restructuration », explique Claudine Merchez.

Du côté du service habitat de la mairie, on estime que c’est aux habitants de solliciter un soutien psychologique, s’ils en éprouvent le besoin, mais la question semble au moins avoir déjà été évoquée. « Mon rôle est d’accompagner au mieux les familles en difficulté, mais face aux contre-coups psychologiques des mesures, nous sommes impuissants. Ceux qui souhaitent peuvent venir nous voir à la mairie, mais jusque-là nous n’avons vu personne sur cette question. Par ailleurs, nous envisageons de mettre en place un soutien psychologique individuel ou collectif par le biais d’une association, mais rien n’est encore décidé », explique Magali Morand. Pourtant, il y a urgence et plus la situation s’enlise, plus l’issue sera douloureuse pour les familles concernées. En outre, l’intervention d’un tiers dans le conflit peut permettre une médiation, le dénouement d’une situation inextricable dont aucune institution n’est coupable, mais dont toutes les parties sont responsables. Au détriment des seuls usagers.


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