N° 836 | du 12 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 avril 2007

Démocratiser les métiers du social

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Jean-Marie Pierre, trésorier de l’École normale sociale de l’Ouest, association qui assure la formation des assistants de service social et des éducateurs de jeunes enfants sur Nantes et Angers le reconnaît : les frais d’études auxquels sont soumis les étudiants en travail social sont trop élevés. À défaut d’obtenir la gratuité, il préconise le développement de la voie de l’apprentissage, seule à même de permettre aux plus défavorisés d’accéder à ces métiers

Que pensez-vous, en tant que trésorier d’une association gestionnaire de deux écoles de travail social, des montants demandés aux étudiants, tant en ce qui concerne les frais d’inscription aux concours que ceux demandés pour la scolarité ?

Les frais de sélection et de scolarité de nos écoles sont effectivement élevés et empêchent nombre de candidats de se présenter. Actuellement, mis à part l’université (et encore… !), il est très difficile de faire des études gratuites. Mais à moins de décrocher un sponsor, ce qui est risqué en termes d’indépendance et de privatisation, nos seules sources de finances sont la Région, quelques collectivités territoriales et… les étudiants. Les ressources tirées des épreuves d’admission nous ont rapporté 70 000 € en 2005. Les frais d’inscription et de scolarité représentent 13 % de nos produits. C’est là une variable d’ajustement qui nous permet d’équilibrer nos comptes.

Pour autant, ce n’est pas le fait du prince. La Région des Pays-de-la-Loire qui nous finance à 80 % et nous contrôle depuis 2005, s’intéresse à ce que les étudiants nous versent et nous demande de détailler les services rendus. Nous travaillons en très bonne intelligence avec notre tutelle qui, ayant conscience des difficultés de financement, a adopté une politique volontairement favorable à la formation professionnelle dans le secteur social et médico-social. Je dirai même qu’elle semble avoir pour les étudiants « les yeux de Chimène ». Nous avons dû ainsi avancer toutes les épreuves de sélection en début d’année civile (nous avons eu début 2007 : 1300 candidats pour 60 places à Angers et autant à Rezé-les-Nantes), pour que les dossiers de bourses soient déposés rapidement et permettre ainsi aux futurs boursiers de connaître les moyens financiers dont ils disposeront à la rentrée.

Quelles autres solutions imaginer : gratuité des études, augmentation des bourses ?

Le trésorier que je suis ne peut que souhaiter la disparition des frais de concours, d’inscription et de scolarité. Je suis disposé à m’en passer si la Région prend à sa charge le manque à gagner… Je ne sais pas si c’est vraiment le choix qu’elle entend faire dans les années à venir, étant donné la période de resserrement des budgets sociaux dans laquelle nous nous trouvons. Il y a, par contre, une solution à laquelle le ministère est actuellement en train de réfléchir pour les assistants sociaux, comme elle existe déjà, entre autres, pour les moniteurs éducateurs et les éducateurs spécialisés : l’apprentissage. Il y a des réticences dans la profession, certains évoquant un problème au regard du secret professionnel. C’est un faux procès. Je ne vois pas en quoi un apprenti serait moins tenu à ce secret que les stagiaires actuels. Bien sûr, tout le monde ne pourra se former ainsi.

Cela restera limité à un nombre relativement restreint. Mais, cela permettrait notamment d’ouvrir ces formations à des catégories socioprofessionnelles relativement modestes. Il faut pour cela pouvoir s’appuyer sur des employeurs acceptant de dépasser un possible « délit de faciès » et de construire avec des jeunes issus des minorités des projets de professionnalisation. Il y a actuellement, en seconde année de formation, vingt deux apprentis éducateurs dans les Pays-de-la-Loire : on constate déjà un frémissement dans le recrutement, on voit arriver des enfants d’ouvriers.

Quels sont les obstacles qui nuisent au développement de cette solution ?

Cette nouvelle approche de la professionnalisation ne demande pas, pour se développer, que des adaptations réglementaires. Il faut aussi que se produise une véritable révolution des mentalités. En France, il y a une méfiance traditionnelle à l’égard de l’apprentissage. Bien sûr, il y a des ingénieurs qui ont obtenu leur diplôme de cette manière. Mais culturellement, le français moyen ne veut pas que son enfant s’engage dans cette voie parce qu’elle est identifiée pour l’essentiel à une réponse à l’échec scolaire et qu’on considère qu’elle est réservée aux « pauvres ».

La conséquence, c’est que ceux qui se lancent dans la formation par ce moyen peuvent ressentir un complexe d’infériorité par rapport à ceux qui la suivent par la voie directe. Tout va dépendre de la bonne volonté des employeurs. Même s’ils reçoivent des aides, cela représente pour eux un coût supplémentaire non négligeable, ne serait-ce que pour remplacer l’apprenti quand il est en regroupement à l’école, ou le maître d’apprentissage quand il est en formation. Un certain nombre de conseils généraux n’apparaissent pas d’emblée opposés. Mais c’est la fonction publique.

Il faut encore convaincre tout le secteur associatif. Cette nouvelle forme de professionnalisation nécessitera aussi une mutation chez les formateurs qui sont généralement issus de la voie directe et qui ne sont pas d’emblée familiarisés avec cette nouvelle approche. Il faut éviter que l’apprentissage ne soit stigmatisé et perçu comme une voie de facilité, voire de sous qualification, et rappeler que les apprentis passeront les mêmes diplômes et seront soumis aux mêmes épreuves. Bref, il va nous falloir déployer une grande force de conviction pour encourager cette voie, osant imaginer qu’un jour prochain de nombreux candidats admis à une formation en voie directe choisissent l’apprentissage !


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