N° 1133 | du 23 janvier 2014

Faits de société

Le 23 janvier 2014

Délitement, détricotage, ravaudage

Joël Plantet

À la mesure de la montée des inégalités sociales, le vivre-ensemble est en crise. Les tensions sociétales s’ajoutent les unes aux autres. La défiance envers le politique s’accroît. Dans cette ambiance délétère, le travail social a plus que jamais sa place.

Récemment, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) pointait une France déboussolée et proposait aux pouvoirs publics de repenser notre modèle de société. En première ligne, les travailleurs sociaux constatent au quotidien le désarroi des publics et le démantèlement progressif de la protection sociale. Les relations entre les jeunes et la police ne s’améliorent pas : l’étude Polis-autorité livrait en décembre quelques données accablantes : 34 % des adolescents ne font pas confiance à la police, et 40 % d’entre eux la jugent agressive et raciste. S’il y avait émeute, un jeune sur cinq y participerait. Cette critique massive existe depuis plus de trente ans, mais jamais ce manque de confiance n’avait été ainsi mesuré (près de 14 000 adolescents interrogés). Là encore, la volonté politique se fait attendre.

En fin d’année, ce sont les préfets qui ont tiré la sonnette d’alarme sur l’état d’« exaspération » du pays. La déferlante de plans sociaux engendre un sentiment d’accablement et provoque des réactions de résignation ou d’énervement. Récemment, une myriade de collectifs se sont mobilisés contre la politique fiscale du gouvernement. « Le corps social est en proie à la crispation, à l’exaspération et à la colère », notent les hauts fonctionnaires.

De même, l’institut CSA avait pointé en novembre l’impression massive de « déclin », de « crise sans précédent », d’aggravation des inégalités sociales, et de citoyens amers ne se reconnaissant plus dans leurs institutions. L’abstention électorale et le Front national ont le vent en poupe. La parole xénophobe se « libère », décomplexée, et les digues s’effondrent. L’Insee constate que les populations les plus modestes se restreignent sur leur alimentation et sur leurs soins. Un boulevard s’ouvre à l’intolérance, et l’opposition aux salles de consommation à moindre risque, agressivement et commodément appelées « salles de shoot », l’a largement prouvé.

Parallèlement, les débats publics s’hystérisent, et les chaînes d’information continue y sont pour quelque chose, jouant avec les hiérarchies, zappant, saturant l’espace, refusant toute réflexion. Cette « BFMisation de la vie publique » (dixit le Monde daté 8-9décembre) aplatit dangereusement la parole politique et sociale, éloigne toute idée de débat, maximise l’audience en appauvrissant ses contenus. Flippant.

Dans ce paysage oppressant, l’éducation française décroche : fin 2013, le système éducatif reculait à la 25e place du classement international PISA de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur le niveau scolaire. L’OCDE considère que, loin de les rectifier, l’école accentue les inégalités sociales entre les élèves. Le coaching de parents paumés s’intensifie comme jamais, et les crédits des politiques de soutien à la parentalité se sont vus doublés en octobre. Une enquête du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) fournissait des pourcentages jamais atteints du nombre de parents disant rencontrer souvent des difficultés dans l’éducation de leurs enfants.

Le travail social, lui, ne peut qu’avoir une nette conscience de tous ces paramètres inquiétants et de leurs effets destructeurs sur le vivre-ensemble. Alors, s’ils ne sont pas asphyxiés par les contraintes administratives ou par l’évaluation (« l’épidémie de l’évaluation », dénonce Roland Gori), s’ils ne sont pas acculés à un professionnalisme sans humanité, s’il leur est permis d’innover, les travailleurs sociaux pourront renouer avec le sens à leur action.