N° 960 | du 11 février 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 février 2010

« De plus grandes difficultés psychiatriques »

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Rencontre avec Monique Pacot, directrice de la Villa Préaut.

Il est fréquent de parler du public que vous accueillez comme étant de plus en plus difficile. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas sûre que les jeunes que l’on reçoit soient plus difficiles qu’avant. Lorsque j’ai commencé ce métier, il y a trente ans, les adolescentes étaient beaucoup plus confrontées à la toxicomanie et elles hésitaient bien moins qu’aujourd’hui à partir en fugue le soir avec leur copain, dans une voiture volée. Ce qui a changé peut-être, c’est de plus grandes difficultés psychiatriques, comme la boulimie ou l’anorexie avec une tendance aussi plus marquée à l’auto-agression plutôt qu’à l’hétéro-agression. Mais ce qui a aussi changé, ce sont les réactions des professionnels qui sont devenus plus rigides. Tous les prétextes sont bons parfois pour exclure et ne plus s’occuper des jeunes les plus en difficulté.

Et puis, on n’accepte plus de prendre autant de risques qu’autrefois. Pourtant, avec ce public, il faut savoir apporter parfois des réponses déstabilisantes et hors normes. Cela nous est arrivé, par exemple, avec l’accord de l’inspecteur ASE et du magistrat, d’accepter l’admission d’une jeune qui fuguait tout le temps, en lui demandant d’être présente au moins deux fois par semaine. Cela a fonctionné. Mais nous ne savions pas où elle était le reste du temps. Ce lien ténu a permis de la stabiliser ensuite. Nous avons pris là des risques importants, mais c’était un pari. Nous l’avons gagné, mais nous aurions pu le perdre.

Justement, comment réussissez-vous à prendre en charge des jeunes qui mettent en échec tant d’équipes ?

Nous partageons des moments forts avec elles. Nos éducateurs ne se contentent pas de prendre un rendez-vous à la mission locale, derrière l’ordinateur de leur bureau. Ils sont au milieu des jeunes et vivent au quotidien avec elles. Et puis, tout le monde est sur le pont quand quelque chose ne va pas, moi en premier en tant que directrice. Je fais plus d’éducatif que d’administratif. Autre atout important, nous avons su tisser des relations partenariales de grande qualité. Nous avons d’excellentes relations avec la brigade des mineurs, ce qui nous permet parfois d’exonérer nos jeunes qui ne sont pas toujours responsables des actes de délinquance dans le quartier. Nous avons aussi des liens de confiance avec l’hôpital psychiatrique qui n’hésite pas à admettre une ado de la Villa, sans craindre que l’on demande une mainlevée juste après son hospitalisation. Il est vrai que nous avons la chance d’avoir un médecin-psychiatre présent plusieurs fois par semaine qui peut servir d’interface.

Vous n’allez pas prétendre qu’en trente ans, vous n’avez jamais eu de crise grave qui vous aurait contraints à exclure une adolescente, comme par exemple à la suite de l’agression d’un adulte ?

Nous avons dû procéder à des exclusions, la raison la plus grave étant que la jeune fille avait délibérément mis le feu à la Villa. Pour ce qui est des agressions, c’est plus celles entre jeunes auxquelles nous avons à faire face. Cela est arrivé qu’un adulte se prenne un coup, mais c’était en contenant une jeune pour la protéger de ses auto-agressions. Cela se termine alors le plus souvent par la jeune fille en pleurs dans les bras du professionnel. Cela peut aussi se passer à la suite d’une réaction maladroite de l’éducateur. Mais, jamais, d’agression délibérée et froidement préméditée, pour faire mal. Des menaces, il y en a. Lorsqu’un professionnel ne se sent pas en sécurité, nous ne le laissons jamais seul face à la jeune avec qui il peut être en difficulté dans une confrontation où aucun ne veut perdre la face. Cela nous est aussi arrivé de permuter la jeune de groupe, puisque nous avons la chance d’avoir trois unités de vie dans des maisons différentes mais mitoyennes.

Vous en demandez beaucoup à votre équipe. Comment est-elle aidée de son côté ?

Cela fait plus de vingt ans que nous faisons fonctionner un espace de supervision. La participation à ces séances est obligatoire. Elle a lieu sur le temps de travail, une fois toutes les trois semaines, pour chacun des groupes de vie, ainsi que pour le service de suite. Plusieurs intervenants se sont succédé, avec plus ou moins de succès. Mais ce travail est apprécié par les professionnels qui peuvent ainsi exposer leurs difficultés et ne pas se retrouver seuls face à leurs questionnements.


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