N° 987 | du 30 septembre 2010

Critiques de livres

Le 30 septembre 2010 | Jacques Trémintin

De la question sociale à la question raciale ?

Sous la direction de Didier & Eric Fassin


éd. La Découverte, 2010 (274 p. ; 10 €) | Commander ce livre

Thème : Racisme

Le déni des discriminations raciales qui, jusqu’à récemment, a toujours prévalu peut s’expliquer par au moins deux raisons. C’est d’abord le mythe d’une République une et indivisible qui était censée assurer l’égalité de tous ses membres. C’est ensuite les sous-catégories des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des nationaux et des étrangers, qui disparaissaient derrière la représentation écrasante d’une classe ouvrière mobilisée et combattante. Toutes les études, les unes après les autres, portant sur les conditions insalubres de logement, la limitation à certaines activités professionnelles parmi les moins gratifiantes, la concentration dans certaines zones géographiques les plus dégradées, l’importance de l’échec scolaire, etc… ont démontré la sur-représentation des minorités nationales ou des générations qui en étaient issues.

Dès lors, on n’a pas pu continuer à ignorer la correspondance entre la hiérarchie sociale et la hiérarchie ethnique. Mais, après avoir été aveugles aux discriminations raciales, il se pourrait bien que nous soyons aujourd’hui aveuglés par elles. L’antiracisme est soupçonné de faire le jeu du communautarisme. La victime est blâmée : si elle se fait rejeter, c’est parce qu’elle se comporte mal, qu’elle revendique son particularisme ou refuse de s’assimiler (elle porte la barbe ou le voile islamique). On va jusqu’à prétendre que le discours contre les ségrégations desservirait la cause de ceux qui en sont victimes. Et de dénoncer l’existence d’un racisme anti-blanc qui prévaudrait au sein de ces minorités. Hier invisibles, ces discriminations seraient aujourd’hui surexposées. À peine ouverte, la fenêtre d’opportunité qui devait permettre de les traiter semble menacée de se refermer.

Il n’en reste pas moins qu’appartenir à une minorité visible, c’est subir de graves préjudices. La discrimination consiste à rejeter la personne à partir précisément de ce qu’elle est. A l’image de ces préjugés proportionnels aux nuances de couleur plus ou moins foncée de la peau, qui ont pour effet induit la production d’un marché florissant d’onguents et de crèmes réputés permettre de blanchir l’épiderme. Mais « la vision continuiste de l’histoire qui lie de manière trop linéaire discriminations coloniales et contemporaines comme étant le produit d’un même racisme inchangé est inadéquat » (p.79). Un cordon antiraciste protège l’hygiène morale des sociétés contemporaines. Pour autant, la nation française continue à chercher sa voie entre la tentation coloniale d’assimilation et le communautarisme anglo-saxon. Qu’il est difficile de tricoter l’ambition universaliste et la reconnaissance de l’autre dans ce qu’il a d’unique et de singulier…


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