N° 884 | du 15 mai 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 mai 2008

De l’interaction au lien fraternel

Propos recueillis par Marjolaine Dihl

Entretien avec Régine Scelles [1], professeur des universités en psychopathologie et psychologue clinicienne. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages sur le thème de la fratrie et du handicap

Qu’est-ce que le lien fraternel ?

Il faut différencier liens et interactions. Le lien est ce que l’on intériorise tandis que les interactions sont le comportement interactif dans le quotidien, dans la réalité des relations. Il peut ne pas y avoir d’équivalence entre les deux notions. On peut avoir beaucoup d’interactions, tout en ayant des difficultés à sentir exister en soi un lien à l’autre. En général, c’est superposable, mais ce n’est pas le cas systématiquement. En cas de handicap, l’étrangeté du frère empêche parfois de savoir ce qu’on ressent vraiment pour lui. En particulier, à l’âge adulte on peut avoir beaucoup d’interactions et une grande souffrance parce qu’on ne sait pas si on fait cela par loyauté familiale ou parce qu’on a vraiment des liens forts… Cela concerne tant la personne handicapée - qui peut se dire, à part mon frère je n’ai personne - que l’autre qui s’interroge s’il agit par affection pour son frère ou par loyauté familiale vis à vis des parents.

En raison des interactions liées au handicap, le lien fraternel est-il renforcé ?

Dans toutes les fratries, qu’il y ait handicap ou pas, le lien est « électif » (c’est-à-dire que je n’aime pas tous mes frères et sœurs de la même manière) et « évolutif » (c’est-à-dire que je ne les aime pas tous pareil et pas de la même manière tout au long de la vie). C’est vrai pour tous les enfants et c’est très bien comme ça ! Dans les familles comprenant une personne handicapée, il y a souvent une espèce de contre attitude vis à vis de cette dernière qui consiste à dire : « Elle, on l’aime plus que les autres membres de la famille. » Les enfants pour faire plaisir aux parents peuvent aussi le déclarer.

Cela dit, dans ma pratique, je constate les mêmes palettes d’affectivité entre enfants handicapés et non handicapés que dans n’importe quelle fratrie. Il faut vraiment différencier ce que l’enfant montre à l’adulte pour le rassurer de ce que l’enfant pense vraiment. Pour que maman et papa ne pleurent pas trop, je leur dis que j’adore mon frère handicapé, que je ne l’abandonnerai jamais et que c’est le « meilleur » de tous mes frères. Cela rassure beaucoup les adultes. Pourtant, le handicap ne fait pas qu’on l’aime plus… Ou qu’on l’aime moins d’ailleurs ! Ce n’est pas parce qu’il est handicapé qu’il n’est pas rêveur, pénible, colérique, dur ou très doux…

Vos travaux traitent de la notion de complexe préœdipien. De quoi s’agit-il ?

L’enfant se construit par identification et différenciation avec son frère. C’est en faisant comme lui ou différemment de lui que chacun parvient à se penser « frère de »… Qu’il soit l’aîné ou pas, le frère est toujours une interrogation : en quoi suis-je comme lui et en quoi suis-je différent de lui ? C’est ce qu’on appelle la période préœdipienne durant laquelle l’enfant est confronté à un autre sans médiation par un tiers, c’est une relation qui doit passer du miroir à la différenciation entre soi et l’autre.

À cette époque, il n’est pas question forcément de jalousie par rapport au parent mais d’une véritable rivalité, d’une relation duelle entre enfants de la même génération. Souvent les frères sont malheureux parce que les parents s’occupent trop de l’enfant handicapé mais l’enfant handicapé, dans une relation duelle, peut être jaloux de la normalité de son frère et ce dernier vouloir être handicapé, comme l’autre. L’enfant handicapé, comme l’enfant non handicapé, ont besoin d’avoir un modèle qui leur permette de savoir comment devenir grand, évidemment quand le modèle est atteint d’un handicap, cela rend cette identification problématique. Mais de la même manière, l’enfant handicapé se demande comment il peut grandir s’il ne devient pas comme son frère qui n’a pas de handicap. Chaque enfant se demande en quoi suis-je différent ? En quoi ai-je le droit d’utiliser mes différences, de les valoriser ou dois-je faire comme si nous étions pareils.

Quelles stratégies chaque enfant peut-il développer pour résoudre ces questions ?

Il faut que l’enfant sente que ses difficultés sont reconnues, qu’elles soient nommées par les adultes et qu’il puisse en parler avec des pairs. Il faut, en quelque sorte, que les adultes lui donnent l’autorisation de grandir autrement que son frère. De même, il faut aussi qu’ils aident le frère handicapé à supporter d’être handicapé alors que ses autres frères ne le sont pas. Cela va dans les deux sens. C’est dans le fil de leurs relations que les enfants expérimentent progressivement le « faire comme » et le « faire différent de ». C’est dans ce « faire comme » et ce « faire différent de » que l’enfant petit à petit saisit en quoi il est pareil et en quoi il est différent de l’autre. Quand je comprends en quoi on est frères, je peux faire comme lui, tout en sachant je ne suis pas lui. Chez les petits, cela passe souvent par des imitations corporelles ou langagières. Vu du côté de l’enfant handicapé, c’est problématique car il ne peut pas imiter l’enfant normal. Cela provoque une souffrance importante, car il n’a pas des « comme lui » sur lesquels s’étayer. Tout ne se joue donc pas dans les processus d’identification aux figures parentales mais également entre enfants.

Dans une fratrie touchée par le handicap, comment se manifeste la jalousie ?

Souvent on parle de la jalousie des enfants non handicapés qui voient que leurs parents s’occupent plus de l’enfant malade, mais l’enfant handicapé peut aussi ressentir de la jalousie car les parents traitent différemment ses frères et sœurs. Autant quand il est petit il aime qu’on le « pouponne », autant quand il est adolescent il aimerait mieux qu’on lui laisse davantage de liberté et qu’il puisse davantage vivre au milieu et avec des pairs. À noter également : la jalousie peut véritablement se produire entre enfants. L’enfant handicapé peut jalouser ses frères et sœurs normaux qui peuvent courir. Et les frères et sœurs peuvent jalouser le frère handicapé à qui, du fait de son handicap, on passe un certain nombre de choses.

Les relations sont-elles plus compliquées que dans une fratrie sans handicap ?

Je ne sais pas si c’est plus ou moins compliqué. Il ne faut pas mettre de hiérarchie. En revanche, cela pose des questions spécifiques. En disant « compliqué », on « pathologise » les choses. Je travaille avec des fratries non handicapées : chacune, de par sa configuration, pose des questions spécifiques. Donc le handicap, comme par exemple la maladie grave, pose des questions très spécifiques qu’il faut traiter de manière singulière.

Quelle souffrance le handicap peut-il causer au sein d’une fratrie ?

Quelle que soit la configuration, il faut le plus possible laisser la liberté aux enfants de créer leurs liens. La souffrance provient souvent de difficultés au contact de l’enfant handicapé d’un enfant qui a adopté une attitude prescrite (« Tu aimeras ton frère »). Toute son enfance il dit : « Je l’aime, je l’aime, je l’aime et si j’avais dû choisir je n’aurais pas choisi un autre frère. » Or c’est en fait une idée qu’il a adoptée et qui lui est venue plutôt des adultes qui ont peur qu’il rejette, n’aime pas l’enfant handicapé.

À l’âge adulte, et en particulier à l’adolescence, cela l’amène à un sentiment de vide extrême, un sentiment de ne pas savoir ce qu’il pense et veut vraiment lui-même. Tout se passe parfois comme s’il avait le sentiment d’avoir été aliéné, de penser « comme il est bien de penser » mais pas forcément de savoir ce qu’il pense vraiment. La solution, c’est d’instaurer des temps, des espaces pour que les enfants puissent créer leurs liens sans que ces liens ne soient trop prescrits - parce qu’ils le sont toujours un peu - par les adultes.

Quand il y a eu une « prescription d’amour », si je puis dire, arrivés à l’âge adulte ils commencent à prendre du recul, à sentir que ça ne sonne pas juste. Comme ils ont passé leur enfance à croire que ce qu’on leur disait était vrai, adultes, ils ne savent plus ce qui est juste pour eux. C’est vrai aussi pour l’enfant handicapé, il sait qu’il est aimé parce que sa mère le lui a dit, mais il ne sait pas s’il est vraiment aimé. Une fois, un enfant m’a dit : « Tous mes frères et sœurs m’aiment bien mais je ne sais pas s’ils m’aiment. »

Le handicap peut-il altérer la construction de soi ?

Une partie de ce que vous êtes est pétri de l’autre. Lorsque cette partie est un continent inexploré, cela crée un sentiment de vide ou d’étrangeté. C’est comme si une partie de vous ne s’était pas développée ou encore était restée complètement dans l’ombre. Comme il y a eu des sentiments et des actions prescrits plutôt que choisis ou ressentis, vous n’avez pas pu réellement avoir de contact authentique avec ce frère qui, normalement, contribue à vous construire.

Y a-t-il un sentiment de culpabilité ?

De même que l’enfant handicapé se sent coupable d’être handicapé et de créer autant de soucis autour de lui, son frère se sent coupable de ne pas être handicapé alors que l’autre l’est. Parfois ils passent leur vie à essayer de régler cette dette. Tout le monde est ligoté par une culpabilité d’autant qu’on a peu de maîtrise sur la pathologie et son évolution. C’est difficile à exprimer, mais quand on y parvient c’est un grand soulagement. Il faut aider l’enfant handicapé à dire ce que cela lui fait d’être le seul dans une fratrie non handicapée. S’il peut le verbaliser, en retour, cela soulage ses frères et sœurs. Dire les choses est toujours moins terrible que de les soupçonner. Permettre aux enfants handicapés de parler entre eux, tout comme permettre aux frères et sœurs de rencontrer d’autres fratries est extrêmement aidant.

Tous les travaux sur la question le montrent. À quatre ans, vous pouvez ne pas être trop affecté par le handicap ou de façon périphérique. À dix ans, cela devient un gros souci pour vous. À quinze ans, avec les perspectives de relations amoureuses, les choses peuvent encore changer… À chaque âge de la vie, ce sont des questions différentes qui se posent. Mais elles ne se posent pas au même moment pour tous les membres de la fratrie. Lorsqu’elles se posent, il peut être aidant de rencontrer d’autres fratries (entre enfants).

Il est difficile pour un enfant non handicapé de dire devant son frère handicapé à quel point le handicap de son frère le gêne. Humainement, ce n’est pas simple évidemment. En parler avec des enfants qui partagent la même expérience, en dehors de l’écoute et du regard parental, peut provoquer un véritable soulagement. Cela peut ensuite favoriser la discussion entre enfants de la même fratrie.

Apprivoiser ces vécus entre enfants non handicapés, peut leur permettre de se sentir moins « monstrueux » de ne pas supporter mieux le handicap, ainsi voient-ils leur honte, leur culpabilité un peu atténuée et parfois, il devient possible d’en parler même avec l’enfant handicapé, qui lui aussi est soulagé de cet échange. En effet, le plus souvent, l’enfant handicapé est sensible aux difficultés de ses pairs, quand ils peuvent en parler ensemble, cela le soulage lui aussi.

Existe-t-il des groupes de parole frères – sœurs qui abordent ces questions spécifiques ?

Il y en a de plus en plus. Surtout dans les centres d’action médico-sociale précoce (Camsp), les services de soins et d’éducation spécialisée à domicile (SSESD). Des associations comme l’union nationale des associations de parents, de personnes handicapées mentales et de leurs amis (Unapei) et l’union nationale des amis et familles de malades psychiques (Unafam) en organisent par exemple fréquemment, de même que les hôpitaux. Ces groupes sont organisés un peu comme ceux proposés aux parents. Dans les établissements, il y a des enfants handicapés avec lesquels on travaille en groupe mais sans que la fratrie y soit particulièrement abordée.

De toute façon, la fratrie vue du côté de l’enfant handicapé est un continent complètement inexploré ! Si vous allez dans les instituts médico-éducatifs (IME), dans les instituts médico-pédagogique (IMP) ou dans les centres d’aide par le travail (CAT), [aujourd’hui établissement et service d’aide par le travail : ESAT, ndlr], la fratrie reste en grande partie ignorée. Car, historiquement, les professionnels se sont centrés sur les parents. Dans notre culture, les frères et sœurs sont quand même la vingtième roue du carrosse ! Quand j’ai commencé mes travaux, il y a seize ans, on ne parlait pas de la fratrie non handicapée.

Maintenant, les choses ont un peu changé sur ce point là. Si on se préoccupe davantage du vécu des frères et sœurs, en revanche tout reste à faire concernant ce que vit l’enfant handicapé comme frère. Voici quatre ou cinq ans que je me suis intéressée à cette question. Dans la recherche que j’ai menée sur les fratries, je termine le rapport en disant qu’il faudrait vraiment s’en préoccuper.

Par exemple, il est fondamental de se demander la manière dont l’enfant handicapé comprend le fait que son frère participe à un groupe de parole organisé autour de son handicap et l’impact que cela peut avoir sur lui et sur ses liens avec ses pairs. Il arrive que les éducateurs d’un enfant accueilli en IME ou en IMP n’aient qu’une idée très vague de la composition de la fratrie des enfants pris en charge. Il faut un événement particulier pour que cette fratrie manifeste son importance (mariage, naissance, déménagement). Ce qui montre que, encore aujourd’hui, l’enfant est pensé comme « fils ou fille de » mais pas comme « frère ou sœur de »…


[1Régine Scelles intervient en partie dans le film « Mon frère, ma sœur… et le handicap ». Le détail de son travail sur http://scelles.free.fr


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