N° 820 | du 7 décembre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 décembre 2006

De Toulouse à Oushagram

Monique Castro

Pendant quinze jours, des patients d’un CMP toulousain présentant des troubles psychiques et psychiatriques ont fait un beau voyage en Inde. Ils l’ont préparé pendant un an avec l’équipe soignante. Et l’on ne sait pas, de la préparation ou du voyage, ce qui fut le plus enrichissant

« Je ne pensais pas que j’arriverais à m’éloigner autant de temps de mon lieu d’habitation, de mes proches », se réjouit une jeune femme au retour de son voyage en Inde. Son témoignage, comme celui des neuf autres patients qui ont fait le voyage avec elle, est recueilli dans un joli petit film souvenir tourné par l’un des infirmiers accompagnateurs. Ce séjour qui s’est déroulé du 22 janvier au 04 février 2005 a été organisé par le centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP) du secteur 8 de l’hôpital Gérard Marchant à Toulouse.

Créé en 1994 en même temps qu’un centre médico-psychologique (CMP) [1], ce CATTP est composé de cinq infirmières. Il accueille des personnes atteintes de troubles psychiques et psychiatriques mais stabilisées par un traitement et orientées dans cette structure par des médecins de ville ou l’hôpital. « Grâce à des activités diverses et des ateliers nous les aidons à s’insérer, à reprendre confiance en elles », explique Yolande Garcia, infirmière psychiatrique. Le voyage en Inde c’était une première, un projet un peu fou né à la suite de la réflexion d’une patiente pendant un stage de jardinage : « Nous on n’a pas droit à des voyages ».

En effet, avec une allocation adulte handicapé ou le Rmi, ce que perçoivent les personnes accueillies par le centre, les projets, quand il y en a, restent plutôt modestes ! Le constat de la patiente résonna comme une injustice dans l’oreille de Geneviève Daudé, éducatrice technique spécialisée qui s’est alors tournée vers Yolande Garcia pour lui proposer d’organiser un voyage pour les patients accueillis au CATTP. Après tout, quelques années auparavant, cette dernière n’avait-elle pas accompagné en Inde, pendant un mois, un groupe d’enfants psychotiques de la DDASS de Marseille ?

Qui prendre ?

Le projet, qui a séduit toute l’équipe, a suscité de nombreuses questions : comment faire adhérer les usagers ? Comment trouver les financements pour partir ? Qui emmener ? Que travailler pour que ce projet soit senti par tous ? Par ailleurs, une interrogation cruciale pesait sur les consciences : peut-on choisir celui qui part ? « Nous nous sommes mis d’accord pour laisser s’inscrire tout le monde mais à certaines conditions. Il fallait que les patients aient l’accord de leur psychiatre traitant, rédigent une lettre de motivation, assistent assidûment aux réunions de préparation et participent financièrement au voyage », énumère Yolande Garcia.

Le projet est mis sur pied avec les partenaires habituels du CATTP : le CMP, le centre de post-cure associatif Après qui propose de nombreuses activités d’insertion dont le jardinage et l’association pour le développement des villages d’Oushagram, créée en 1989 par Yolande Garcia dans le but d’aider les habitants de cette région défavorisée, située à 100 km de Calcutta. La destination et le but du voyage ne furent pas difficiles à arrêter : l’engagement personnel de Yolande Garcia en Inde depuis plus de vingt ans, sa connaissance du pays, croisés avec l’activité jardinage des patients… et le projet était tout trouvé : ils iraient en Inde découvrir les méthodes de jardinage !

Il leur faudra presque deux ans pour préparer ce voyage. Une période de maturation qui se révèle presque aussi excitante que le séjour lui-même : « Les liens entre les membres de l’équipe et les patients se sont modifiés » s’enthousiasme Blandine Ponet, infirmière au CATTP et auteur d’un livre paru récemment chez érés L’Ordinaire de la folie. Elle n’a pas fait partie du voyage mais c’est tout comme : « On a vécu les préparatifs aussi intensément que les autres ».

Ensemble, pour récolter des fonds, patients et soignants ont préparé deux repas indiens qui ont attiré chacun plus de cent personnes, organisé des concerts, une tombola et un vide-grenier. Pour avoir la possibilité d’encaisser cet argent, en juillet 2004 le CATTP et le CMP ont créé une association, le CLIPS (culture, loisirs, insertion, psychiatrie, société). Cette dernière ne sert pas qu’à financer des voyages mais peut aider d’une manière ou d’une autre les personnes suivies au CATTP ou au CMP. Récemment une jeune femme a bénéficié de ce soutien pour payer son inscription aux Beaux-Arts, un autre pour s’installer dans son nouveau logement et d’autres encore pour payer des vacances dans des bungalows au bord de la mer.

Anglais, épices et jardinage

Parallèlement à cette quête de fonds, les patients ont suivi une préparation au voyage qui s’est étalée sur une année. Le soin n’est jamais bien loin car derrière l’immersion dans la culture indienne c’est l’ouverture à l’autre qui est visée, tout comme la capacité à anticiper et à se projeter dans le futur. Les patients ont visionné des cassettes, découvert l’art de la cuisine locale à raison de trois heures par mois pendant six mois et appris l’anglais avec un patient suivi au CATTP qui, maîtrisant bien la langue, leur a donné deux heures de cours par mois pendant dix mois. Chaque participant avait reçu une méthode audiovisuelle pour améliorer ses connaissances à son rythme et selon son niveau. La préparation comprenait également quinze heures de jardinage et dix heures consacrées aux démarches administratives pour établir un passeport etc..

L’équipe tenait à ce que les patients effectuent eux-mêmes les formalités, ils ont besoin de reprendre confiance en eux : sur les dix personnes qui ont fait le voyage seule une travaille dans un ESAT. « Où se trouve la place du soin ? Nous ne posons plus la question car il est évident qu’elle est là, dans le simple fait de restituer à chacun sa place de citoyen au sein d’un groupe, d’une communauté », estimeYolande Garcia.

À l’approche du départ, les doutes finissent par la gagner : « Je multiplie les contacts en Inde pour m’assurer que l’hôtel, le train, le bus sont bien réservés ainsi qu’en France pour vérifier que les assurances de rapatriement et les couvertures spéciales sont bien en règle… » Finalement tout se passera bien même dans l’avion que beaucoup prenaient pour la première fois.

On a plus peur de rien

Une petite anecdote montre à quel point les patients avaient été suffisamment préparés : « Un jour, on les a perdus en plein Delhi. J’étais très inquiet, Yolande ne l’était pas du tout et elle avait raison. Quand ils ont vu qu’ils étaient seuls, certains ont pris un taxi et sont rentrés à l’hôtel. D’autres ont continué à faire les magasins tranquillement et sont rentrés plus tard dans la journée », se souvient Philippe Fernandez infirmier au CMP. Pendant le voyage, un couple s’est formé. Une personne, qui jusque-là ne se sentait pas le courage de travailler a accepté un emploi dans un ESAT. « En quoi le voyage peut-il être thérapeutique ?, se demande la psychiatre du CMP Catherine Amoyal. La maladie sépare l’esprit du corps, le patient de la société, le malade de sa famille et le voyage les a réunis, les a aidés à se retrouver ».

En Inde ils ont découvert d’autres formes de cultures, d’autres façons de travailler la terre, repiqué du riz et visité de petits villages où ils étaient attendus comme n’importe quel autre touriste. À aucun moment ils n’ont été présentés comme des personnes ayant des troubles psychiatriques. Ils sont montés sur des éléphants, ont voyagé dans de vieux trains brinquebalants et sont allés chez le barbier. Ils ont réussi à quitter la cellule familiale, à pousser des portes de maisons inconnues et à entrer dans des quotidiens qui leur étaient totalement étrangers.

« Le voyage a transformé l’équipe. Ce projet ambitieux nous obligeait à voir grand jusque dans le soin. On s’est envolé, depuis on n’a plus peur de rien » lance fièrement Blandine Ponet. « Si on était allé à Carcassonne, rien de l’extraordinaire ne serait apparu, l’extraordinaire n’est pas dans le départ mais dans le fait que le groupe a fait corps pendant un an de préparation puis au retour pour transmettre le vécu. Cette expérience valait la peine d’être tentée. La place de chacun à tout instant peut être définie et redéfinie. » ajoute Yolande Garcia.

Un autre voyage est prévu pour la deuxième quinzaine d’avril 2007, au Maroc cette fois. Les patients qui partiront rencontreront des femmes marocaines en difficulté sociale et ensemble ils feront un stage de clown. Par les mimiques et les postures, ils pourront ainsi dépasser la barrière de la langue. La préparation a déjà commencé avec des repas arabes et des ateliers. Côté finances la sérénité règne. Le petit film tourné pendant le voyage en Inde a été présenté à un concours organisé par un laboratoire pharmaceutique et a remporté le troisième prix, 10 000 euros !


[1Centre médico-psychologique - 3 rue du Libre-échange - 31000 Toulouse . Tél. 05 61 58 21 92


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