N° 782 | du 26 janvier 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 26 janvier 2006

Crise à l’IRTS-Paris

Joël Plantet

La logique d’entreprise menace-t-elle le travail social ? Une « fable financière » sert-elle actuellement de prétexte à la réorganisation musclée du plus grand institut de formation aux professions sociales en France ? En tout cas, à l’IRTS-Paris, l’heure est à la mobilisation

En décembre, dans une lettre aux tutelles et aux organismes financeurs, la coordination du personnel de l’institut régional de travail social parisien se déclarait « très inquiète » des orientations prises par le conseil d’administration et la direction.

Au cœur du problème : la réponse annoncée au déficit de 600 000 € à la fin de l’année 2004, dû pour les salariés « à des choix de développement non maîtrisés » à la suite d’une fusion avec l’institut de formation et de recherche en aide à domicile (IFRAD). La prévision de déficit de 2005 serait nettement inférieure (les comptes ne sont pas clos), de l’ordre de 300 000 €. D’où viennent ces dysfonctionnements financiers ? Flou de la gestion d’un « paquebot » sans réels tableaux de bord, centralisation à l’extrême, multiplication des contrats à temps partiel, plan épargne temps coûteux ? Ou s’agit-il seulement d’un prétexte pour un « plan global de restructuration de l’IRTS, reposant sur une conception non explicitée du travail social », comme le craignent certains ?

Point nodal également, la personnalité du nouveau directeur de l’association gestionnaire (nommé contre l’avis du représentant de la DRASS) : consultant en plans sociaux et gestion de capitaux, ex-directeur d’une entreprise de conseil en restructuration, sans connaissance du secteur social, il avait été critiqué il y a quelques années pour son rôle dans le redressement économique du centre de formation et de perfectionnement des journalistes. Sa première réponse a été le licenciement de sept cadres de l’IRTS, représentant pour certains, par leur ancienneté, l’histoire et la mémoire de l’institut : deux chefs de services administratifs, trois responsables de centres d’activité, un cadre responsable Recherche et international, et un poste de formateur coordinateur.

Une véritable « décapitation » à laquelle s’opposent immédiatement personnels et étudiants, mais aussi un organisme financier de taille, le conseil régional — d’autant plus que l’État transmet sa tutelle à la Région — et la DRASS.

« On ne peut diriger un institut de formation de professionnels de l’éducatif et du social comme une entreprise de travaux publics »

Alors, interrogent formateurs et étudiants, où est l’éthique du travail social dans ce débat ? Deux conceptions s’affronteraient-elles, l’une froidement gestionnaire ne se déclinant qu’en termes d’objectifs et de dossiers, l’autre rappelant le matériau humain qu’est l’usager ? Si le travailleur social développe des solidarités, défend les droits des personnes, aide l’enfant à grandir, etc., la formation doit l’amener à savoir analyser, mettre en question, garder un esprit critique par rapport à de fausses évidences… Et tout cela a bien évidemment un coût.

Le 12 décembre 2005, l’assemblée du personnel avait adopté trois motions, l’une demandant à ses délégués de remettre au conseil régional sa pétition, la deuxième constituant une coordination, la troisième décidant d’un arrêt de travail quelques jours plus tard. Le 4 janvier, un autre arrêt de travail était observé pendant les entretiens des formateurs menacés de licenciement. Avec la délégation syndicale CGT, la coordination réclame la suspension du projet de réorganisation, l’arrêt des licenciements et l’élaboration d’« un vrai projet d’établissement avec la participation du personnel et des étudiants ». Une autre motion affirme « sa défiance vis-à-vis de l’actuelle direction » et dénonce « un véritable projet de casse de plusieurs services de l’IRTS et un abandon des missions essentielles de notre institut ».

Le 13 janvier 2006, journée portes ouvertes… à la mobilisation. Débutée dans l’agora de l’IRTS, la rencontre, pour des raisons de sécurité dues au nombre de participants, a dû se transporter à la Bourse du travail. Divers soutiens constitutifs du travail social s’y sont exprimés : formateurs de la protection judiciaire de la jeunesse, théâtre du Fil, association nationale des assistants de service social, Mouvances et réseaux villages, le psychanalyste Ignatio Garate, et bien d’autres… Du matin au soir, on a pu entendre des interventions successives — syndicalistes, formateurs, sociologues, étudiants (dont certains venus d’autres centres de formation)… — entrecoupées d’interludes poétiques et de propos sur l’éthique. Un forum Internet commun aux étudiants et à leurs formateurs a été lancé, véritable « réseau de réaction » et peut-être annonciateur d’un nouveau mouvement national étudiant [1]. « 

La réorganisation d’une institution nécessite son inscription dans un projet institutionnel porteur de valeurs partagées », a martelé Jacques Marpeau, formateur et docteur en sciences de l’éducation. Et d’ajouter : « On ne peut diriger un institut de formation de professionnels de l’éducatif et du social comme une entreprise de travaux publics parce que les « objets » de travail et les visées en sont radicalement différents ». À bon entendeur.