N° 917 | du 19 février 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 février 2009

« Créer suffisamment de confiance avec les parents pour qu’ils laissent l’enfant aller à l’extérieur »

Propos recueillis par Mylène Béline

Entretien avec Jean-François Croissant, psychologue clinicien, formateur, superviseur en alcoologie et codirecteur pédagogique de Pégase Processus, centre de psychothérapie, de formation et de recherche à Saint-Brieuc dans les Côtes-d’Armor [1].

Quels sont les risques encourus par les enfants vivant dans un milieu familial alcoolo-dépendant ?

Pour décrire l’impact possible d’un tel système familial sur les enfants, j’utilise ce qu’en dit Sharon Wegscheider-Cruse : toutes leurs zones de potentiel peuvent être affectées [2]. Elle appelle cela la roue du développement. Moi je parle de cercle des potentiels. Il y en a six : les potentiels physique, émotionnel, social, mental, motivationnel et le dernier que Sharon Wegscheider-Cruse appelle spirituel et que je nomme éthique.

L’affectation de ces potentiels est systématique ou « seulement potentielle » ?

D’abord il faut préciser que ce n’est pas nécessairement parce que les parents boivent que les enfants ont des symptômes, mais parce que l’ambiance familiale finit par en être affectée. Préciser aussi qu’ils peuvent se retrouver dans d’autres contextes familiaux. Les potentiels, bien sûr, peuvent ne pas être tous affectés et pas de la même façon chez chacun des enfants, y compris au sein d’une même famille. Car il y a des fragilités personnelles, des facteurs environnementaux et familiaux qui ont une influence aussi. Mais si le contexte d’alcoolo-dépendance dure, si les comportements des adultes en sont modifiés, ainsi que leurs attitudes parentales, les enfants vont être affectés, c’est sûr. Il faut ajouter qu’une partie de ces enfants risque d’avoir recours à l’alcool.

Que faire pour les enfants vivant dans ce type de famille ?

D’abord les voir. On peut dire que c’est le premier pas : savoir qu’ils existent. Les apercevoir, les entrevoir. Car on ne les voit pas ! Ils sont dans le paysage ! Comme la tapisserie sous nos yeux tous les jours !

Comment expliquez-vous cela ?

Parce que l’alcool en France fait partie du paysage. C’est culturel, et pas seulement en Bretagne ! Sur un plan sociolinguistique tous les esprits sont imprégnés par un discours commun sur l’alcool qui s’est construit en plusieurs centaines ou milliers d’années et qui véhicule des stéréotypes : l’alcool est un produit naturel ne pouvant faire que du bien, ou bien c’est un toxique, l’alcoolique c’est le « poivrot désocialisé » alors que seuls 5 % le sont… Ainsi la réalité complexe des faits est déformée par le filtre de ce discours commun. Et puis il y a le fait que la plupart des Français sont consommateurs, « comme tout le monde ». Enfin quand même, l’alcool qu’on boit n’est pas le même que celui de nos clients alcooliques ! C’est exactement le même mais on catégorise.

Admettons qu’on le voit quand même cet enfant, que faire pour lui ?

Lui permettre d’avoir des contacts avec le monde extérieur : faire une activité, partir une semaine en vacances. Des études aux États-Unis ont montré que, parfois, favoriser l’accès de ces enfants à un contexte de loisir, de détente, avec des enfants de leur âge et des adultes fiables, était plus profitable que certaines démarches de thérapie. Je crois beaucoup à l’impact du travail social ordinaire sur ces familles qui viennent parfois demander une aide pour autre chose. Se dire : tiens, il y a des enfants, ont-ils des loisirs ? Juste se poser cette question. Tout ce qui permet à l’enfant de se découvrir des capacités physiques, scolaires, d’apprendre à faire confiance à ses cinq sens est important aussi. Donc les groupes de parole, d’expression corporelle, de soutien scolaire… Mais le système est tellement verrouillé que la difficulté va être de créer suffisamment de confiance avec les parents pour qu’ils osent franchir une étape : laisser l’enfant aller à l’extérieur.

Faut-il aborder l’alcoolo-dépendance ?

Pas nécessairement. Il suffit de considérer que tout parent, y compris celui qui boit, a de l’intérêt pour l’avenir de son enfant. Je ne sais pas si c’est vrai, mais en tous cas c’est pratique de penser ça ! Parce qu’à ce moment-là on le voit non pas pour le juger mais pour envisager comment, en parent, il veut améliorer le présent et l’avenir de son enfant. Ce n’est pas de l’hypocrisie. C’est juste une stratégie productive, parce que ces parents ont, comme l’enfant, de la honte. Si on commence par mettre l’accent sur leurs incuries, leurs manquements, la chance d’établir un lien de confiance est plus faible. Parfois il faut se ralentir pour gagner un peu de temps. Mais ça ne veut pas dire fermer les yeux sur la réalité. C’est fermer la bouche momentanément sur certains sujets. Ne pas rompre trop vite la règle du silence. Sauf si on a une bonne raison de le faire.

À ce moment-là on est dans une autre stratégie, celle de la confrontation, du signalement, c’est un autre chemin à utiliser, si on pense que c’est utile. Enfin, les intervenants ont heureusement le choix entre diverses pratiques : mesure d’assistance éducative, thérapie. À eux de trouver la plus productive. Mais cela nécessite, à mon avis, que, dans un même endroit, plusieurs travailleurs sociaux réfléchissent à une philosophie globale sur ce qu’ils ont à proposer à ces parents et ces enfants. Et qu’ils commencent par comptabiliser l’effectif des familles suivies où il y a ce problème. Car elles sont toujours plus nombreuses qu’on ne le pense.

Retour à votre constat sur l’invisibilité de l’enfant de milieu alcoolo-dépendant : comment y remédier ?

Je pense que la conscience intuitive, le pré-savoir sont là. Si les travailleurs sociaux se posent des questions à propos de ces enfants, ils vont avoir des réponses, savoir quoi faire (lire l’article sut le forum de discussion dans ma famille l’alcool devient un problème). C’est juste que le contexte n’est pas propice à ce qu’ils se posent des questions. Comme ça l’a été longtemps pour les enfants maltraités. Il a fallu des campagnes médiatiques, des formations, pour que le paysage change. Et que les professionnels ne voient plus ces situations à travers le discours commun, accèdent à une réalité plus complexe et changent leurs pratiques.


[1Pégase Processus - 19 rue Jean-Magloire d’Orange - 22000 Saint-Brieuc. Tél. 02 96 78 37 05

[2« Another chance » Editions Science and Behavior Books, 1989. Ouvrage en anglais. Sharon Wegscheider-Cruse est présidente de ONSITE Training and Consulting, aux États-Unis. De plus, elle est présidente du conseil d’administration et membre fondateur de National Association for Children of Alcoholics (NACoA) (Association nationale pour les enfants d’alcooliques)


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