N° 761 | du 14 juillet 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 juillet 2005

Créer pour mieux vivre son handicap

Joël Plantet

Thèmes : Festival, Handicapés

Aujourd’hui, de nombreuses structures proposent des activités artistiques destinées à développer l’autonomie des handicapés tout en favorisant leur épanouissement personnel. Des initiatives diverses fleurissent comme celle de profs et de travailleurs sociaux poitevins qui ont créé le festival de danse Choukar pour présenter les créations de leurs élèves handicapés (lire ci-dessous). Ou bien encore celle si poétique du collectif « Hardicapés » faisant éclore dans le département du Nord 1000 et 1 moulins miniatures, construits avec des matériaux de récupération (lire le reportage)

Le festival Choukar ou l’expression par la danse

« Vous dont les yeux sont restés libres, donnez-moi des nouvelles du monde ! » Sur scène, les enfants handicapés de l’institut d’éducation motrice (IEM) se donnent à fond devant quelques centaines de spectateurs. Premier volet d’une trilogie théâtrale s’articulant autour des thèmes Liberté, égalité, fraternité, l’œuvre donnée à voir ici, joliment intitulée La liberté ne s’écrit pas sur la forme changeante des nuages, frappe par sa poésie, sa maturité artistique et son travail. Même si, rarement, une éducatrice souffleuse, du fond de l’amphithéâtre bourré, relance le texte d’un comédien en panne, la salle est conquise.

En fauteuil roulant ou non, les comédiens se sont maintenant engagés dans un procès : « Vous êtes accusée d’être handicapée ! Vous avez toujours besoin d’aide, vous êtes trop lourde, trop lente et bien trop… différente ! », vocifère l’accusation. Malgré l’intervention émérite de la défense, l’implacable condamnation, au final, va tomber : « Vous êtes condamnée à l’enfermement à vie dans un établissement spécialisé ». Vraie mise en scène dans un espace dont on saura à la fin se libérer, en arrachant le film qui sépare les comédiens de la réalité : succès assuré, vivats, crépitement d’applaudissements.

Nous sommes à Poitiers, ce 26 mai 2005, au festival Choukar. Un des fondateurs de la manifestation, Grégory Sédek (partiellement d’origine gitane : Choukar signifie mignon) profite de l’installation des prochains artistes et de l’enthousiasme général pour rappeler le travail qu’une telle affaire représente et, en prévision de l’édition 2006, annonce que le prochain volet de la trilogie sera « encore plus grand, encore plus beau ».

Deuxième spectacle de l’après-midi, Traces de pieds. Avec une éducatrice et danseuse professionnelle, les enfants d’un institut régional de jeunes sourds (IRJS) ont travaillé à partir d’un conte et abouti à un spectacle dansé, sorte de digression sur la mer : y courir, y nager, y jouer, y laisser des traces… Avec des mouvements de foulards jaunes et bleus, huit danseurs rendent ainsi compte d’une belle harmonie cosmique. C’est prenant et surprenant. La séquence suivante, Vroum pitipiti, sous la même direction de Karine Jamet, danseuse, chorégraphe et éducatrice de jeunes enfants [1], confine à l’exploit, faisant danser — réellement danser — des jeunes gens lourdement handicapés que l’éducateur a extraits de leur fauteuil ou déambulateur. Émotion, grâce. Les musiques sont porteuses elles aussi, genre mélopée orientalisante à la Lili Boniche (chanteur algérien). Frappant en cadence, le public est séduit.

Le festival embraye ensuite sur un intéressant Vol chorégraphique des étudiants de l’université : petite foule compacte et harmonieuse évoquant par la danse un banc de poissons ou un vol d’étourneaux sur une musique planante contemporaine. Puis, encore entre excitation et émerveillement, les groupes d’enfants et d’adolescents sortent. à l’extérieur, perchés sur une impressionnante structure métallique représentant leur terre ou leur navire, des danseurs évoquent un peuple venu d’ailleurs curieux de rencontrer le public.

Née à Poitiers en 2000, à l’initiative de professeurs de sport exerçant dans le milieu de l’éducation spécialisée, l’association pour le développement des rencontres artistiques et sportives (Adras) [2] s’est, comme son nom l’indique, donné pour but de « développer les pratiques artistiques et sportives auprès des populations les plus marginalisées, notamment le secteur du handicap et de l’enfance en difficulté ». En effet, l’association a constaté que si la ville compte un nombre important d’équipements sportifs et culturels, peu d’enfants handicapés en profitent. Elle a alors mis en place un projet de pratiques artistiques, essentiellement de la danse contemporaine, aboutissant au festival Choukar.

Les promoteurs de l’idée précisent leur projet : « Pour nous l’idée d’« intégration sociale » fait appel effectivement à une « adaptation » de la part des personnes handicapées mais également à une « adaptation » du cadre social lui-même, car si celui-ci reste inaccessible et immuable, la société s’inscrit dans un processus d’exclusion ». Partant de ce point de vue, l’association développe dans un premier temps des projets artistiques et culturels dans le cadre des institutions.

Pour autant, le processus d’intégration reste lent : « Une de nos constatations les plus éloquentes est la difficulté, voire l’impossibilité des enfants et adultes inadaptés à s’intégrer au milieu culturel et artistique de la cité et donc à pouvoir effectuer des activités artistiques, en dehors des temps de prise en charge institutionnelle ». À tel point que l’Adras projette, par le biais d’une prochaine enquête, d’aller directement chercher le point de vue des familles et des tuteurs sur les questions suivantes : le milieu artistique et sportif de la ville de Poitiers propose-t-il un cadre adapté pour les enfants handicapés ? Est-il pertinent de vouloir créer de nouveaux ateliers de pratiques physiques adaptées à des personnes présentant un handicap et, si oui, sous quelle forme ?

Mais le constat devient résolument critique : observant que la prise en considération de publics exclus peut paradoxalement aboutir à une stigmatisation renforcée, que d’autre part les institutions « remplissent une fonction d’assimilation et ont une existence repliée sur elles-mêmes », l’association compte sur les contrats de Ville pour faire évoluer le regard sur le handicap. Devant le danger de « réduire approximativement une personne à la seule définition de sa souffrance » —, elle propose une logique d’itinéraire personnel qui viendrait remplacer une « logique de filières » inscrite dans des dispositifs cloisonnés, et parle d’un « désavantage social, celui de l’insertion et de l’intégration », bien insuffisamment pris en compte. Surtout, elle veut multiplier les occasions d’associer les différents partenaires de la cité — établissements scolaires, centres socioculturels, équipements municipaux et institutions — afin de « tisser un langage commun, ainsi qu’une action évolutive ».

Alors, pour ces ateliers de pratique artistiques et physiques aboutissant au festival, l’Adras aura, toute l’année, provoqué des rencontres entre professionnels, et tenté d’impliquer des personnels d’horizons différents dans l’élaboration de projets associant des partenaires pas forcément habitués à travailler ensemble.

La danse et ses bienfaits

Du fait de son éclectisme et considérée comme « moyen direct d’expression de la singularité de chacun, moyen d’épanouissement, de créativité et d’accession à l’autonomie », la danse contemporaine a été choisie comme premier support. Le travail consiste à « mettre les enfants en état de création », en faisant émerger des mouvements et des énergies qui leur sont propres. Devenu créateur-interprète, l’enfant ou le jeune, s’appropriera une idée, la développera jusqu’à parvenir à l’état d’improvisation. Un(e) professionnel(le) artiste aura pour tâche « d’entretenir cet état fragile de recherche individuelle ».

Libérée du corset des techniques, la danse improvisation se veut avant tout, ici, énergie vitale et pourra s’aider du mime, du théâtre, du cirque, de la voix. Elle s’appuie sur l’idée d’un sujet « inventant dans l’instant sa propre danse et que celle-ci puisse s’articuler spontanément avec l’environnement des autres danseurs ». Tout de même : les encadrants seront vigilants à l’émergence d’une élaboration esthétique.

Théorisée aux États-Unis dans les années 70, la danse improvisation présente des qualités certaines : travail sur l’imaginaire, relaxation, meilleure assurance, prise de risque, engagement personnel au regard des autres, concentration, « acceptation croissante de la désorientation », utilisation de l’apport de l’autre pour nourrir sa propre création… Au plan psychomoteur, sensoriel, émotionnel comme au niveau des acquis, les bienfaits semblent désormais reconnus.

La danse est donc le support de multiples apprentissages concernant l’espace, le temps, le poids, la relation à l’autre… Certaines notions d’hygiène, de connaissance de soi et de son corps sont également abordées par les équipes. Des textes sont régulièrement écrits par les jeunes : poésies, commentaires de photos, descriptions de situations, critiques de spectacles…

Des ateliers de deux heures hebdomadaires, avec des groupes d’une douzaine de jeunes, sont animés par l’intervenant dans une salle adaptée à l’extérieur de l’institution. Cette pratique est complétée par des sorties spectacles ou la participation à des manifestations culturelles. Des cycles thématiques sont proposés sur une durée de sept ou huit mois, temps nécessaire pour approfondir une relation avec une pratique artistique et culturelle, la production finale étant valorisée par une représentation publique dans le cadre du festival. Mais d’ici là, le travail aura été partagé avec les familles et les équipes pluridisciplinaires des différentes institutions spécialisées, classes d’intégration scolaire (Clis), etc.

En amont du festival, un travail de sensibilisation

Organisés à l’initiative d’intervenants de l’Adras, à l’Institut régional de travail social (IRTS) ou en établissements scolaire et universitaire, des échanges se tiennent régulièrement autour des thèmes récurrents du handicap, de l’intégration et de la danse. Instituteurs et professeurs y sont étroitement associés : au moins deux rencontres préparatoires avec support vidéo se tiennent avant un premier échange entre élèves et jeunes handicapés, afin d’envisager un atelier commun en vue du festival Choukar, où seront présentées les chorégraphies respectives des établissements. Un bilan sera tiré de ces rencontres, dont émergeront éventuellement de nouvelles perspectives.

Pensé avec le concours de plusieurs centres socioculturels poitevins et la Maison des étudiants, le festival Choukar déroule donc, sur trois jours de mai, ses ateliers de pratiques amateurs et professionnelles (théâtre, danse, cirque). Les écoles du quartier et les centres socioculturels y participent, faisant s’y côtoyer enfants et adultes d’horizons divers. Dans À sens inverse, par exemple, il s’agit d’approcher l’univers des personnes sourdes et aveugles.

Depuis 2000, un atelier avec l’Institut régional de jeunes sourds propose une « approche expressive de ce monde méconnu » par le biais de la danse. La privation de certains sens, notent les animateurs, « met en éveil d’autres stratégies sensorielles, le toucher, la proprioception [capacité du cerveau humain à connaître à tout instant la position du corps dans l’espace, NDLR], la communication non verbale et la langue des signes (LSF) ». Les ateliers, là, ont lieu une semaine sur deux, dans une salle équipée d’un plancher flottant pour mieux sentir les vibrations.

Par ailleurs, des ateliers découvertes ludiques sont proposés à des jeunes venant d’écoles, de collèges, de lycées ou d’universités poitevins : découverte de la langue des signes, travail sensoriel et arts plastiques yeux fermés, échanges avec personnes sourdes et aveugles, utilisation de l’audiovisuel… De même, des soirées, accueillant en moyenne une quarantaine de participants spectateurs, proposent une immersion dans le silence et dans le noir, avec activité (balade en ville, danse…).

Outil formation, enfin : depuis le début de l’année, la dynamique Adras propose des formations professionnelles qualifiantes axées sur « les pratiques du corps et la relation à l’autre » destinées aux professionnels du secteur social et médico-social, avec différents supports techniques : relaxation, danse contact, danse improvisation, body mind centering… Il s’agit, nous explique-t-on, d’enrichir son potentiel d’écoute par l’intermédiaire de la motricité.

Une démarche aboutie, ancrée dans la vie

Assurément inscrit dans la réalité locale, le festival Choukar propose, du haut de ses quatre années d’existence, un regard sensible sur la différence. Les trois jours de l’édition 2005 ont été riches : ateliers de danse ouverts à tous, spectacles des établissements scolaires et spécialisés, ateliers chorégraphiques, expositions publiques d’œuvres, improvisations libres, théâtre, petit bal… Parallèlement aux représentations des après-midi et soirées, les matinées ont été consacrées à des ateliers d’initiation au cirque, à la danse et au théâtre. Le hall de la Maison des étudiants poitevine s’est vu, lui, transformé en lieu d’exposition de travaux d’arts plastiques réalisés par des jeunes du secteur spécialisé.

Le festival est d’évidence enraciné dans la passion et la conviction : les trois principaux intervenants de Adras sont danseurs et se définissent comme « artistes pédagogues travaillant dans le secteur spécialisé ». Karine Jamet, chorégraphe et danseuse professionnelle de Dzig et compagnie, est aussi éducatrice de jeunes enfants ; Grégory Sédek est professeur d’éducation physique et sportive dans un institut médico-éducatif, mais également formé à la danse improvisation qu’il enseigne en institution depuis 1999. Une autre professeur d’EPS, Dany Beltran, est formatrice à l’université et… danseuse amateur.

Peu à peu, une certaine reconnaissance est apparue : aujourd’hui l’entreprise est soutenue par la Direction de l’action sanitaire et sociale, celle de Jeunesse et Sports, la mairie, le conseil général et l’association Poitiers Jeunes… Les médias ont évidemment été sollicités : presse locale (Nouvelle république, Centre Presse), presse associative (dont le journal du CREAI), service culturel de l’université de Poitiers, radios locales… Une dynamique affaire qui roule. Qui danse.


[1Dzig et Cie - Karine Jamet - 12, rue Charles Gide - 86000 Poitiers. Tél. 05 49 47 45 33.
mail : karine.jamet@free.fr

[2Adras Poitiers Jeunes - 12 rue Charles Gide - 86000 Poitiers. Tél. 05 49 50 73 49


Dans le même numéro

Dossiers

1000 et 1 moulins tournent pour le handicap

Nous sommes en plein Cambrésis, dans le lieu le plus culminant du département du Nord, c’est dire s’il y a du vent, même en ce mois de juin. À la sortie d’un village, Walincourt-Selvigny, le promeneur, l’automobiliste, le passant s’arrête : devant ses (...)