N° 819 | du 30 novembre 2006 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 30 novembre 2006 | Jacques Trémintin

Comprendre la nature humaine

Steven Pinker


éd. Odile Jacob, 2005 (602 p. ; 79 €) | Commander ce livre

Thème : Philosophie

Le XXe siècle a tellement été marqué par les terribles conséquences des théories sur l’hérédité des différences entre les êtres humains, que ces hypothèses semblent cantonnées aux égouts de l’eugénisme, du nazisme ou du colonialisme. Et voilà qu’un psychologue américain ose relever le défi. Dans un ouvrage fleuve, il tend à démontrer que l’on peut attribuer des sources génétiques à certains comportements humains, tout en condamnant le racisme, le darwinisme social, les préjugés et autres sexisme : « Si nous sommes contre les discriminations, c’est au nom d’une notion de la nature humaine qui l’exclut totalement » (p.180)…

Steven Pinker ne prétend pas que tout est héréditaire. Il affirme simplement que certaines manifestations de l’être humain ne s’expliquent que par l’environnement et l’acquis, que d’autres ne peuvent l’être que par les gènes et l’inné. Le plus souvent, l’explication tient dans la combinaison des deux. Un certain nombre de comportements doivent être attribués à certains gènes, affirme-t-il. Imagine-t-on un lion élevé dès sa naissance par une chèvre qui perdrait toutes caractéristiques de son espèce pour adopter celles des caprins ? Pour ce qui est de l’être humain, on ne peut plus voir son esprit comme une masse informe pétrie et mise en forme par la seule culture. Toutes nos pensées et nos sentiments, nos joies et nos souffrances, nos rêves et nos souhaits sont produits par l’activité physiologique de notre cerveau. Il ne peut y avoir d’apprentissage sans circuits innés pour l’effectuer.

Des mécanismes existent qui programment nos affects. Ce qui dépend de notre culture, c’est ce qui va déclencher tel ou tel sentiment. Si les gênes déterminent bien un certain nombre d’aptitudes, leurs effets peuvent varier en fonction de l’environnement. Il en irait ainsi de la tendance antisociale qui s’exprimerait plus ou moins selon qu’elle serait freinée ou stimulée par le contexte dans lequel elle se manifeste. Il existe une nature humaine universelle, affirme l’auteur. Mais, ces universaux humains intègrent à la fois des motivations brutales (conquêtes, viols, meurtres…) et pacifiques (sens moral, respect de l’autre, tolérance…).

La violence chez l’être humain n’est pas une pulsion irrationnelle primitive, pas plus qu’elle n’est une pathologie. C’est plutôt une conséquence quasiment inévitable de la dynamique des organismes sociaux soucieux de leurs intérêts personnels. Si le taux d’homicide dans les sociétés premières atteignait 10 à 60 % des individus mâles, avec ses 170 millions de personnes tuées au XXe siècle par leur propre gouvernement, le progrès n’est pas flagrant. Mais si dans la violence la nature humaine est le problème, elle est aussi la solution : longtemps limité à la seule tribu « le cercle moral s’est élargi au cours des millénaires, sous la pression des réseaux de réciprocité qui ne cessent de s’étendre et dans lesquels les autres être humains sont plus utiles que vivants » (p. 381).


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