N° 966 | du 25 mars 2010 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 25 mars 2010

Comment va la France captive ?

Joël Plantet

Oubli social des détenus, vision maximaliste de la sécurité, « politiques d’effroi » en vigueur dans certains lieux : le Contrôleur des prisons dénonce un « recul de l’humain » dans un rapport accablant

L’an dernier, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), Jean-Marie Delarue, avait déjà comparé la sécurité à « un ogre jamais rassasié, qui mange trop de droits de la personne » (LS n° 949). Dénonçant les modalités indignes des gardes à vue – confiscation de lunettes, de soutien-gorge, de stylos, de médicaments… –, la surpopulation des prisons, la réduction des moyens des hôpitaux psychiatriques, le rapport, force est de le constater, n’avait pas beaucoup fait frémir le pouvoir. « On est têtu. On le redira », avait averti le Contrôleur (nommé en juin pour six ans).

Dont acte. Le 10 mars dernier, il revenait à la charge, pointant de nouveau la « vétusté, la pauvreté, la brutalité » des prisons (et de certains commissariats), la faible proportion de détenus ayant accès au travail en maison d’arrêt (seuls 15 % des détenus travaillent), une réinsertion défaillante (68 % des libérations en 2009 ont été « sèches », c’est-à-dire sans préparation).

Alors que la loi pénitentiaire de l’an dernier prévoit que « toute personne condamnée est tenue d’exercer au moins une des activités » proposées, l’immense majorité des prisonniers « s’ennuie à mourir » : manque de personnels et de moyens pour les rares activités, listes d’attente kilométriques, situation encore pire pour ce qui concerne la formation professionnelle. Pourtant, l’importance de la lutte contre l’oisiveté est aujourd’hui archi-reconnue pour conjurer le suicide et la récidive, et favoriser la réinsertion. Loin d’être « un élément consubstantiel à l’exécution de la peine », l’activité est vécue par l’administration comme subalterne et encombrante. Et lorsqu’il y a travail, ajoute le CGLPL, il est sous-payé. En outre, la crise aurait entraîné la diminution du travail en détention de 30 % depuis juin…

Les établissements pénitentiaires géants favoriseront l’augmentation de la violence

Le Contrôleur général déplore aussi les établissements pénitentiaires géants dont la construction (2008-2012) prévoit 13 200 nouvelles places. Il se déclare « pessimiste », estimant qu’ils favoriseront l’augmentation de la violence : « On a amenuisé plutôt qu’accru les relations humaines et les surveillants sont débordés. » Il craint une accélération des fermetures des petits établissements, qui observent pourtant moins de tensions, moins d’actes de violence, moins de suicides. « On ne sait plus qui effectue le travail social en prison », insiste aussi le CGLPL, pointant un manque cruel de conseillers d’insertion et de probation (CIP) « débordés par les aménagements de peine ».

Qui plus est, l’omniprésence de la vidéosurveillance, y compris dans les lieux de confidentialité (parloirs avocat, local d’accueil des familles, unités de consultation médicale, etc.) est critiquée. Le centre de rétention administrative de Toulouse compte ainsi 300 caméras. Les surveillants, estime encore le Contrôleur, vivent dans la crainte d’une sanction en cas du moindre incident, et « entre la dignité d’un détenu qu’ils vont côtoyer pendant quelques mois et leur responsabilité personnelle, ils ont vite fait de choisir ».

Le pays compte aujourd’hui quelque 5 800 lieux d’enfermement (établissements pénitentiaires, centres de rétention, locaux de garde à vue, hôpitaux psychiatriques, dépôts…), dont 215 ont été visités par les services du CGLPL. C’est finalement la philosophie même de ces lieux d’enfermement qui a fermement été mis en cause : « Les personnes sortent rarement de ces lieux autrement que brisées ou révoltées. » Mais ce Contrôleur des prisons est lui-même menacé de disparition par le projet de loi sur le nouveau Défenseur des droits…