N° 473 | du 11 février 1999 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 février 1999

Comment les jeunes errants mettent le travail social en difficulté

Jacques Trémintin

Thème : Errance

Mineurs en fugue, en rupture de famille ou de placement, jeunes adultes en pleine dérive, ils déstabilisent souvent les travailleurs sociaux car certains… ne leur demandent rien ! Avant d’errer dans la vie, ces jeunes ont tous commencer par errer dans leur tête, et c’est là qu’il faut les aider. Après, c’est beaucoup plus difficile.

Surtout pour ceux qui, de chute en chute, s’enferment dans une véritable carrière d’errant, allant alors de la mort sociale à la mort tout court. Il revient aux acteurs sociaux la responsabilité d’inventer de nouvelles réponses, et, de faire émerger des solutions dans une dynamique d’intelligence collective où chacun ait sa place : les institutions dans leur capacité à s’adapter et à descendre de leur tour d’ivoire, les professionnels dans l’imagination de nouvelles pratiques et les jeunes dans la reconstruction de leur personne

Il apparaît difficile de définir à la fois ce qu’est l’errance et qui sont les jeunes errants. Le phénomène de l’errance peut tout d’abord être compris dans son sens restrictif. Il s’agit alors d’une vie dans la rue qui s’identifie à une désinsertion grave. Mais il peut aussi être perçu au sens large de ces jeunes sans occupation ni ressort de vie, qui vont traverser à un moment de leur existence une situation d’instabilité. L’errance peut être soit immobile et se situer dans tel quartier, tel centre ville, la plupart du temps dans le secteur géographique où le jeune a grandi. Elle peut encore se faire mobile et itinérante, sans but précis ni itinéraire construit, mis à part les regroupements dans les grandes villes festivalières qui sont au contraire très recherchés.

Cela peut autant être un parcours chaotique qu’un simple passage sans qu’il y ait d’ordre logique de transition de l’un à l’autre. Ce peut encore être un choix de vie délibéré marqué par une volonté de rupture, mais aussi un destin subi.

L’errance constitue en fait cet espace entre le pôle d’une insertion suffisamment stable, car basée sur des revenus et un logement, et le pôle de la désaffiliation extrême.

Aussi compliqué est le repérage exact du profil de la population concernée par l’errance. Il est délicat de dresser un portrait-type de ces jeunes tant leurs situations sont diverses et complexes. On identifie malgré tout quelques constantes. L’errance ne menace pas dans les mêmes proportions tout un chacun. Ce qui joue beaucoup ce sont les fragilités de certaines personnalités qui s’exposent bien plus que d’autres à cette dérive. Souvent, cela commence par un éclatement familial, un traumatisme ou une rupture.

À partir d’un tel évènement, on assiste à une succession de décrochages progressifs : désinvestissement scolaire, conflit avec les proches, prise de produits psychotropes. Les difficultés apparues dès la petite enfance se traduisent à l’adolescence par une impulsivité et une faible tolérance à la frustration, qu’aucun cadre ne vient contenir. Le monde de la rue et sa liberté apparente jouent comme un puissant attractif : faire ce que l’on veut quand on le veut, quoi de plus attirant ? Mais, c’est là surtout un support à une véritable fuite en avant : s’enfuir toujours, ne jamais se retourner de peur d’être rattrapé par ses angoisses.

Bien sûr, il y a ces voyages initiatiques popularisés dans les années 60 avec des destinations tel Katmandou. Mais cela ne recouvre pas la réalité du phénomène contemporain vécu par les jeunes dont il est question ici. Ceux-ci sont le plus souvent « errants » dans leur tête avant de l’être dans leur vie ! Le mode d’existence auquel ils sont soumis n’est pas vraiment fait pour les aider. Les supposées solidarité et fraternité que cet univers offrirait se traduisent en réalité en une simple somme de misères individuelles, de souffrances additionnées et de dérives confrontées.

Comme le dit le sociologue François Chobeaux [1] « l’errance se résume très vite, une fois passées les premières sensations de toute-puissance et d’affranchissement à un vide stérile et angoissant ». C’est alors ce parcours vain qui s’apparente à un tragique jeu de l’oie où l’on passe inlassablement d’une case à une autre : hébergement chez des ami (e) s, puis dans les institutions sociales, puis dans la famille, une hospitalisation, la prison, un hôtel, une cave, une chaufferie, puis à nouveau chez des ami (e) s, dans une logique infernale de circuit fermé.

À ce stade, le jeune peut arriver à s’en sortir. Les solutions existent qui lui sont proposées par des relais institutionnels (mission locale, Fonds d’aide aux jeunes…). Mais il n’est pas rare qu’il échoue dans ses efforts. Ce qui le guette alors, c’est bien l’enfermement dans une carrière d’errant avec à la clé deux types de comportements autodestructeurs : éviter ou mettre en échec toutes les solutions qui sont proposées, et se ” suradapter ” aux dispositifs permettant la survie au jour le jour sans jamais arriver à se stabiliser. Perte des repères communs, dégradation relationnelle, déchéances physique et psychique, problèmes d’alcool ou de toxicomanie, difficulté de santé, confrontation à la violence et aux dangers de la rue… peuvent aboutir à une véritable mort sociale et une durée de vie écourtée.

Les institutions au défi de l’errance

L’errance a le don de venir percuter la société et plus particulièrement le travail social, tant dans ses habitudes de fonctionnement que dans ses dysfonctionnements.

Ainsi, de nos professions habituées à répondre à une demande des usagers et qui sont confrontées à des jeunes errants qui ne sont pas toujours demandeurs ! Mais ce n’est pas parce qu’ils ne formulent pas de désir qu’on ne peut rien leur proposer. Qui plus est, si leur désir se trouve en pleine contradiction avec nos logiques traditionnelles : accueillir sans n’avoir à offrir qu’une présence n’est pas une pratique à laquelle nous sommes très habitués.

Ce sont là pourtant les modalités choisies par les structures dites de ” bas seuil d’exigence ” qui proposent une aide au jour le jour, sans contrepartie. Pour y être admis, nul besoin de parler de son passé. L’anonymat y est la règle. L’inconditionnalité du séjour ne trouve ses limites que dans la seule violence jugée inacceptable. Se mettre à l’abri, se poser quelques heures, pouvoir entreposer ses paquets et ses sacs, se doucher, se raser, laver et sécher ses affaires, se domicilier : ici pas d’exigences en matière d’insertion ultérieure, pas d’obligation en matière de sacro-saint « projet ». Cela ne signifie nullement que rien de plus élaboré ne peut se construire.

Simplement, ce n’est pas un préalable à l’accueil. Face à des personnes ayant perdu les principaux repères de la vie, il faut aux intervenants la patience et la tolérance d’accepter leurs échecs. Alors même qu’un travail de longue haleine serait nécessaire, ce qui prévaut c’est leur instabilité et la discontinuité de leur existence. Obligation est faite alors aux intervenants de faire avec, de travailler sur l’existant : constituer un lieu de passage, un abri où le jeune saura trouver un accueil chaleureux, tel est le premier maillon qui débouchera peut-être sur une réinsertion, qui constituera peut-être la base d’un nouveau départ. Mais, ce n’est qu’une possibilité offerte, jamais une condition.

L’errance pointe aussi les limites des institutions, chacune ayant une nette tendance à se replier sur le champ de ses compétences face à des jeunes errants qui s’instillent justement dans les interstices. L’accueil, la protection de l’enfance, l’ordre public, la santé, la formation, le logement… se trouvent ainsi interpellés au travers d’un nombre considérable d’acteurs qui rendent la réponse à la problématique de l’errance particulièrement compliquée à mettre en œuvre. Comme le dit avec beaucoup d’humour Laurent Barbe, consultant du COPAS : « les jeunes en errance n’ont pas la décence de respecter le subtil ordonnancement des champs de compétence issus de la décentralisation et de s’adresser à la bonne porte ». C’est alors le jeu de la « patate chaude », chaque structure renvoyant le problème à son voisin.

L’expérience montre pourtant qu’avec ce public, plus qu’avec tout autre, il est fondamental de rentrer dans une logique de réseau. S’il ne s’agit pas de limiter l’offre de service à un guichet unique qui contraindrait ces jeunes à une seule réponse possible, il est nécessaire néanmoins que les partenaires entrent en relation les uns avec les autres, articulent leur intervention et proposent un dispositif qui soit complémentaire et non concurrent, cohérent et non contradictoire. Cela signifie un décloisonnement entre les différentes institutions d’abord, mais aussi entre le social, l’économique et le politique, ainsi qu’entre les différents territoires. Imaginer aujourd’hui des liaisons souples et opérationnelles entre les différents intervenants issus des diverses institutions implique une large part laissée à leur autonomie et une moindre prégnance des hiérarchies respectives des uns et des autres qui renonceraient à tout vouloir contrôler, vérifier, valider.

Décidément, ces jeunes errants nous confrontent à bien des questionnements sur notre société et sur notre mode de fonctionnement professionnel.

Est-il légitime de vivre sans travailler, ni avoir un logement ? Face à une image familiale en pleine mutation qui a vu disparaître le modèle unique père + mère, comment mieux prendre en compte les difficultés d’identification qui se traduisent par une plus grande fragilisation à l’adolescence et au début de l’âge adulte ? La précarisation grandissante qui rend de plus en plus compliquée l’autonomisation des jeunes majeurs par l’accès au travail et au logement ne démontre-t-elle pas le facteur essentiel joué par la crise d’accès à l’âge adulte ?

Mais, il faudra pour relever le défi de l’errance de certains jeunes, ne pas hésiter à remettre en cause nos schémas traditionnels d’intervention et d’organisation pour les faire correspondre à cette problématique originale. Doit-on intervenir auprès des personnes qui refusent les règles sociales ordinaires ? Jusqu’où ? Comment renouer un contact avec eux ? Ne nous sommes-nous pas fourvoyés en proposant de nous occuper des enfants à la place des parents ? Ne vaut-il pas mieux aider les parents à faire face à leur fonction ?

Il nous revient la responsabilité d’inventer de nouvelles réponses et de faire émerger des solutions dans une dynamique d’intelligence collective où chacun aura sa place : les institutions dans leur capacité à s’adapter et à descendre de leur tour d’ivoire, les professionnels dans l’imagination de nouvelles pratiques et les jeunes dans la reconstruction de leur personne.


[1Dans les Nomades du vide