N° 743 | du 3 mars 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 mars 2005

Comment l’épargne solidaire participe à l’insertion

Propos recueillis par Katia Rouff

Thèmes : Entreprise d’insertion, Économie sociale

Des épargnants choisissent de placer de l’argent avec un objectif précis : que ces fonds permettent d’aider des créateurs de petites ou micro-entreprises exclus du système financier classique par manque de moyens. Ce placement rapporte aux souscripteurs et en même temps il contribue à réinsérer socialement des publics en difficulté. Guy Courtois préside le comité d’attribution du label Finansol [1] et nous explique le fonctionnement de ce crédit solidaire

Quel est l’objectif de l’épargne solidaire ?

Elle permet aux personnes exclues du système financier classique de trouver des financements pour mener à bien leurs projets. Ainsi l’épargne solidaire investit-elle dans la création de petites ou micro-entreprises par ou pour des personnes en difficultés, des activités associatives et culturelles dans des quartiers marginalisés, l’achat ou la réhabilitation de logements pour des familles en situation précaire et le développement d’activités économiques dans les pays du Sud.

Quelles sont les différences entre épargne solidaire, épargne éthique et investissement socialement responsable ?

L’épargne éthique ou investissement socialement responsable consiste à investir dans des sociétés cotées en Bourse respectant plusieurs critères — environnement, politique, social, relations avec les fournisseurs et les sous-traitants…. — et excluant parfois certains secteurs (armement, tabac, alcool…). En intégrant d’autres paramètres que celui de la rentabilité financière, l’épargne éthique vise à responsabiliser les entreprises déjà présentes sur le marché. L’épargne solidaire, elle, est encore plus engagée dans cette recherche de responsabilité, elle permet de financer des projets solidaires qui ne trouvent pas de financements dans les circuits financiers classiques (qui n’ont pas accès à la Bourse).

Ces projets agissent directement contre l’exclusion (entreprises créées par/pour des personnes en difficulté, logement de familles en situation précaire, activités sur des territoires marginalisés…). Ils peuvent aussi favoriser le développement durable ou encourager la solidarité Nord/Sud. Tout ou partie de l’argent investi dans les produits d’épargne solidaire permet le financement d’activités solidaires, avec un rendement financier qui peut être équivalent aux autres produits d’épargne, à quoi vient s’ajouter, dans la majorité des cas, un avantage fiscal. Le label Finansol distingue les produits d’épargne solidaire [2].

Pouvez-vous nous donner un exemple de projet financé par l’épargne solidaire ?

Aziz a grandi dans la cité du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie (78) aux côtés d’un père cheminot. Déjà très jeune la création d’entreprise le tente. Avec un BTS transport logistique en poche, il cumule un poste de directeur technique dans une PME dans la journée et un poste de superviseur du réseau national routier la nuit. Sa volonté de monter sa propre entreprise se confirme et il se lance dans la création d’une entreprise de taxis collectifs « plus rapides qu’un bus, moins chers qu’un taxi ». Pour démarrer son activité, il sollicite un prêt à l’Adie pour une avance de trésorerie. Il obtient ensuite le soutien de plusieurs organismes. Le succès ne se fait pas attendre : au bout de dix mois, il annonce un chiffre d’affaires de 152 000 euros, l’embauche de onze salariés et deux franchises à Lyon et Caen. « Je voudrais faire comprendre aux jeunes de mon quartier qu’ils ont beaucoup plus de chances de s’en sortir par l’économie qu’avec un micro ou un ballon de foot », insiste-t-il aujourd’hui.

De quelle manière l’épargne solidaire croise-t-elle l’action des travailleurs sociaux et des associations de lutte contre l’exclusion ?

L’objectif de l’épargne solidaire est de lutter contre l’exclusion financière et de réinsérer les personnes en difficulté (chômeurs de longue durée, personnes allocataires du RMI…) (lire l’exemple de la boutique Bio-Ethiquette). Les institutions financières solidaires membres de Finansol, c’est-à-dire les structures qui financent les porteurs de projets, dont un certain nombre sont portés par des travailleurs sociaux, via l’épargne solidaire, font également un important travail d’accompagnement pour que ces personnes mènent à bien leur projet. Leur rôle ne s’arrête pas au financement. L’objectif est de rendre le projet de ces personnes viable. Nous ne pouvons nous permettre de les mettre en échec et de les affaiblir davantage.

De quelle manière est mesurée la viabilité d’un projet ?

L’accompagnement joue un rôle important dans la viabilité d’un projet financé par l’épargne solidaire. La structure ne finance le porteur de projet qu’une fois son projet finalisé. Jusque-là, il est conseillé et aidé dans ses démarches. Une fois le financement obtenu, l’accompagnement et le soutien se poursuivent. Ainsi le taux de viabilité des entreprises financées par le circuit de l’épargne solidaire est remarquable : au bout de cinq ans il est de 80 %, contre 34 % au niveau national.

Peut-on mesurer l’emploi créé par l’épargne solidaire ?

Oui. En 2003, Finansol a mis en place un observatoire des finances solidaires qui recense les différentes données sur le secteur afin d’analyser son évolution. Ainsi nous savons qu’en 2003, l’épargne solidaire a contribué au financement de 8500 entreprises ou associations ayant une approche solidaire de l’économie, ce qui a permis la création ou la consolidation de 13000 emplois pour des personnes en très grande difficulté ou handicapées (63 % au sein de micro-entreprises et 37 % au sein de structures d’insertion ou d’autres entreprises solidaires). 2530 familles en grande précarité ont bénéficié de logements acquis par les acteurs privés des finances solidaires. 600 000 microcrédits ont été accordés dans 45 pays du Sud à travers 131 institutions de microfinance. Enfin, 240 projets innovants ont pu être financés pour préserver l’environnement ou développer une agriculture biologique et ses réseaux de distribution.

Quel est le profil des épargnants solidaires ? Les travailleurs sociaux sont-ils nombreux ?

Le sondage Ipsos que nous avons fait réaliser en septembre 2004, nous donne une idée de notre taux de notoriété par catégorie socioprofessionnelle. Ainsi ce taux progresse-t-il sensiblement dans les catégories socio-économiques les plus aisées : 47 % pour les artisans, commerçants et chefs d’entreprise, 41 % pour les cadres supérieurs. Les personnes disposant de revenus (39 %) ou d’un niveau d’études supérieur (46 %) font aussi état d’un score de notoriété sensiblement supérieur à la moyenne (lire le point de vue Pascale-Dominique Russo). Nous avons également effectué des études pour déterminer le profil de l’épargnant solidaire. La dernière (juillet 2004) montre que le profil type est un homme (66 %), au-dessus de 35 ans, appartenant à la catégorie des « cadres, professions intellectuelles et artistiques » (63 %). Les travailleurs sociaux sont effectivement représentés mais sans que nous constations une importance particulière.

Le label Finansol est attribué par des personnalités indépendantes et permet d’identifier les produits d’épargne solidaire. Il se présente comme l’unique garantie de solidarité et de transparence pour les épargnants solidaires. Qui contrôle votre label pour en assurer la fiabilité ?

Il n’y a pas de garantie publique du label. La garantie est assurée par les personnalités indépendantes qui l’attribuent. Le comité d’attribution est composé de personnes issues des secteurs de l’économie sociale et solidaire, financier, éthique, syndical et journalistique. Il définit les critères d’attribution du label Finansol. Chaque année il étudie et statue sur les nouvelles candidatures. Après contrôle, il reconduit le label aux produits ayant déjà fait la preuve de leur conformité aux secteurs.

Les « fonds éthiques » des grandes entreprises risquent-ils de récupérer à leur profit le succès des finances solidaires ?

Nous ne pensons pas car Finansol s’efforce dans ses communications de bien préciser la différence entre les deux notions. De plus nous avons, à la différence du secteur éthique, un label qui permet de distinguer facilement les produits d’épargne solidaire.

Parmi les produits financiers que labellise Finansol, on trouve aussi les fonds de placements de l’épargne salariale qui – contrairement aux autres produits – s’appuient sur la Bourse pour lever des fonds. N’est-ce pas contradictoire avec les valeurs défendues par l’épargne solidaire ?

Les placements de l’épargne salariale pour la partie solidaire comme pour les autres produits d’épargne labellisés Finansol ne sont pas investis en bourse mais dans des projets solidaires. Pour obtenir le label Finansol, il faut que 10 % au moins de l’encours soit placé dans des projets solidaires. Certains vont au-delà mais d’autres, pour des contraintes légales ne peuvent pas. Le reste est investi dans des titres éthiques ou dans des obligations. Ainsi grâce à la grande diversité des produits d’épargne solidaire chacun en fonction de ses priorités peut trouver le produit qui lui convient le mieux.

Quelles sont les perspectives de l’épargne solidaire ?

Nous travaillons à la mise en place d’un « système financier solidaire » qui passe par un véritable changement d’échelle pour notre secteur. Il s’agit de multiplier les actions d’information et de communication auprès du grand public, de sensibiliser les collectivités locales, d’orienter l’épargne salariale vers des produits financiers solidaires. Il y a un enjeu dans la reconnaissance tant au niveau national qu’au niveau européen des activités de l’économie sociale et solidaire et spécialement de son volet financier. Nous travaillons avec l’ensemble des acteurs de ce secteur dans ce sens afin d’établir un système financier solidaire au niveau européen puis international.


[1L’association Finansol, créée en 1995, a pour objectif la promotion des circuits et des acteurs de la finance solidaire.

Depuis 1997 un comité composé de personnalités indépendantes et représentatives de la société civile attribue le label Finansol qui permet d’identifier les produits d’épargne solidaire. Des produits qui prennent en compte la rentabilité sociale, environnementale et financière. Le label vise à donner une garantie de transparence, d’éthique et de solidarité aux produits d’épargne qu’il distingue et assure l’épargnant de l’usage solidaire de ses placements. Les produits labellisés doivent respecter des critères stricts quant à l’utilisation de l’épargne ou de ses revenus. Une transparence totale est exigée dans l’utilisation des fonds par les intermédiaires financiers et l’épargnant doit être tenu informé régulièrement des actions menées grâce à son épargne.

[2Epargner solidaire mode d’emploi
L’épargnant (individu ou institution) choisit auprès de sa banque ou d’une institution financière un ou plusieurs produits d’épargne solidaire labellisés Finansol. Une partie de la somme placée ou de son revenu sera investie dans des projets solidaires de son choix : création ou développement de petites ou micro-entreprises par ou pour des personnes en difficulté, activités économiques, associatives, culturelles sur des territoires ou des quartiers marginalisés, achat et réhabilitation de logement pour des familles en situation précaire, construction de circuits financiers et promotion d’activités économiques dans les pays du sud, secteurs innovants (commerce équitable, énergies renouvelables, agriculture biologique…). À partir de 8 euros par mois, il est possible de placer une partie de son épargne de façon solidaire. Comment ? En ouvrant un compte courant, un livret bancaire ou un Codevi, en souscrivant une Sicav, en détenant une carte bleue (Caisse d’épargne, Crédit coopératif…) ou en souscrivant directement au capital d’institutions financières solidaires de terrain (Adie, Habitat et Humanisme, la Nef…).


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