N° 655 | du 27 février 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 février 2003

Comment l’École des parents traverse le temps

Mireille Roques

Thème : Parentalité

La petite école des années trente qui prodiguait des conseils avisés aux parents est devenue un gros établissement. Ainsi l’École des parents et des éducateurs gère aujourd’hui près de 20 000 appels téléphoniques par an, assume 150 formations différentes à 500 stagiaires chaque année, anime un Café des parents et une Maison ouverte pour les enfants. Le tout sans perdre sa vocation première d’être à l’écoute des pères et mères de famille en délicatesse entre eux ou avec leur progéniture, leur permettant de parler, de réfléchir, de se rencontrer

L’ École des parents et des éducateurs [1] — l’EPE — a commencé petit. Petit, qui plus est dans une impasse et une impasse au nom lourd de symboles et de projections : l’impasse Bon Secours, à Charonne, quartier populaire dont la station de métro garde le souvenir de la manifestation sanglante de février 1962.

Mais, au commencement, nous ne sommes encore qu’en 1929, il s’agit alors d’offrir une aide aux parents rencontrant des difficultés avec leurs enfants, par l’intermédiaire « d’éducateurs », eux-mêmes pères et mères de famille et ayant reçu une « formation maison ». Cette formation doit permettre de passer de l’exemplarité à la capacité de laisser s’exprimer les compétences personnelles : « L’éducateur n’est plus quelqu’un qui a réussi l’éducation de ses enfants et qui veut en instruire les autres. L’éducateur est souvent d’abord un technicien de la relation. L’aide qu’il apporte consiste à savoir écouter les parents, leur donner l’impression que quelqu’un est capable de les comprendre et de s’intéresser à eux. Il les aidera à s’exprimer et ainsi à se comprendre eux-mêmes » [2]

On ne peut qu’être frappé par l’actualité d’un texte écrit voilà plus de 70 ans ! Bien entendu, au fil des ans, l’éducateur va être rejoint par le psychologue, le psychiatre, le travailleur social, la conseillère en économie sociale et familiale et bien d’autres encore. Les moyens vont évoluer et le téléphone amener une véritable révolution (lire article sur le plateau téléphonique). Impasse Bon Secours, on va s’étendre, aménager les locaux et, ces dernières années, installer de nouveaux lieux, toujours dans le quartier : le Café des parents (lire…), la Maison ouverte.

La Maison ouverte

A l’EPE, si les parents se retrouvent au Café, c’est vers la Maison que se dirigent les enfants — obligatoirement accompagnés d’un adulte — où psychologues et travailleurs sociaux les accueillent. À l’image de la pionnière — « La Maison verte de Françoise Dolto » — le lieu « tente de faciliter les relations enfants/parents et la rencontre avec d’autres enfants et adultes par le biais de l’échange, du plaisir partagé, du jeu. En ce sens, ce lieu est un espace tiers, transitionnel en ce qu’il permet le passage de l’individuel au collectif, du pareil au différent (…) Ce lieu est un dispositif de passage entre un espace privé, familial et un espace public, social, pour vivre des relations interpersonnelles enrichissantes. »

Les enfants et leur famille peuvent simplement venir passer un moment ou participer aux ateliers du matin — « Toucher, porter, masser mon bébé », « Jouer avec mon enfant », « Ramper, grimper, marcher » etc. — ou encore, pour les bébés et leurs mamans, s’inscrire dans un groupe récemment créé et destiné à fortifier le lien mère - enfant, surtout pour les jeunes femmes isolées. Des groupes de parents sont également organisés dans un objectif de soutien dans leurs réflexions et questionnements concernant leurs rôles et leurs compétences.

En 2001, la Maison ouverte a reçu 3 205 enfants — majoritairement des moins de 2 ans — et 3 375 adultes — majoritairement des mères et des assistantes maternelles —. Les familles sont surtout issues des arrondissements voisins mais viennent également des banlieues. Toutes les classes sociales et les origines culturelles sont représentées.

Peu à peu l’EPE s’intéresse à un public plus large et met en place des formations qui répondent à des besoins et des demandes toujours plus nombreux et complexes.

Les progrès — et aussi les modes — modifient les approches. « Au départ, écrivent Pierre Erny et Jeong Mi Ree, la référence aux valeurs morales traditionnelles dans les classes aisées et moyennes était encore bien assise. Puis sont venues la psychologie appliquée, la psychologie génétique, la psychométrie, la caractérologie et la neuropsychiatrie classique… Les modèles théoriques étaient alors le plus souvent cognitivistes (Piaget) ou béhavioristes comportementalistes. »

Pourtant, reconnaissent-ils, dès avant guerre, la psychanalyse a eu un gros impact et l’après-guerre a largement utilisé les schémas freudiens puis lacaniens : « La psychanalyse a eu le mérite de montrer l’importance des relations inter-personnelles au sein de la famille et de leurs répercussions sur le développement de l’enfant, l’autorité elle-même étant pensée en termes relationnels (…) Les œuvres d’une Maud Mannoni ou d’une Françoise Dolto ont eu une répercussion considérable ».

L’École des parents va être particulièrement réceptive à tous les courants de pensée qui agitent alors les milieux éducatifs et thérapeutiques ; elle succombe à la psychosociologie venue d’Amérique, et n’échappe pas à ses avatars : la dynamique de groupe, la sociométrie, les « training groups », les psychodrames… Plus tard, les thérapies corporelles ne la laissent pas indifférente et, aujourd’hui, les approches interactionnistes et systémiques tiennent le haut du pavé.

Si, quelle que soit la période, les enfants demeurent le thème majeur des formations, celles-ci s’intéressent de plus en plus aux parents, aux fratries, aux assistantes maternelles, aux personnes âgées… Elles prennent en compte l’identité professionnelle, le stress, l’usure ; proposent un travail sur la technique, l’analyse, l’animation…

Aujourd’hui ce sont plus de 150 formations qui sont offertes à un public très large : 4 cycles longs et le reste sur des durées variables : 2 jours pour apprendre à « Conter au tout petit », 3 jours pour « Favoriser la résilience », 3 fois 2 jours pour « Redéployer l’imaginaire, remotiver l’adolescent », 8 jours pour « Concevoir, conduire et évaluer un projet » et 3 fois 3 jours pour travailler « L’écoute dans la relation d’aide »… Certains reprocheront à l’EPE un côté « catalogue de la Redoute » mais, pour Christine Delafosse, responsable du département formation, la multiplicité des offres répond à celle des demandes et, lorsqu’un stage se révèle moins attrayant, on le supprime.

Ainsi « l’accueil du jeune enfant » est-il devenu caduc — car sans doute couvert par les formations initiales — alors que, concernant la politique de la Ville, des besoins importants ont émergé : il a fallu alors défricher le terrain, construire des programmes, trouver des intervenants… Par ailleurs l’EPE est prestataire de services et « fait du surmesure », aussi bien à la demande des associations que des conseils généraux ou des services de l’État. L’animation en revient aux intervenants les plus chevronnés car ces stages peuvent réserver des surprises, la remise en cause de l’institution pouvant prendre le pas sur le thème abordé…

Yvette Droveze a commencé à travailler à l’EPE voilà 30 ans et, malgré quelques infidélités à l’institution, elle a pu en observer l’évolution : sa professionnalisation, le recentrage des formations — suivant en cela l’évolution de la formation professionnelle — les améliorations apportées au recrutement : les semi-bénévoles des débuts ont définitivement cédé la place à des praticiens du terrain qui ont eux-mêmes enrichi leur pratique de nombreux stages annexes. Avant de recevoir l’homologation de formateur EPE, ils bénéficient d’une immersion dans un stage du catalogue — choisi de préférence dans le domaine de la communication – stage suivi d’une évaluation. Récemment, le besoin s’est fait sentir d’aller plus loin et, désormais, sur deux week-ends — et sous la houlette d’Yvette Droveze — une formation est proposée aux nouveaux embauchés.

Ceux-ci, en effet, méconnaissent souvent l’histoire de l’association et peuvent même en avoir une idée fausse. Il convenait donc de faire œuvre pédagogique et rappeler les étapes, les choix, affirmer également les valeurs… Il n’était pas non plus superflu d’offrir aux moins aguerris quelques outils techniques : cela concerne surtout ceux qui répondent aux divers services de téléphonie, souvent jeunes et peu expérimentés et qui souhaitent améliorer leur intervention et/ou se préparer à intervenir dans un autre champ. Pour tous, au bilan, il est apparu que ces journées avaient renforcé leur sentiment d’appartenance à l’EPE. Yvette Droveze n’en est pas étonnée car les professionnels qui interviennent à l’EPE ont, dit-elle « une convergence d’intérêts et s’imprègnent très vite de la culture EPE : quelque chose opère au niveau de la transmission ».

Quant aux stagiaires, leur chiffre ne cesse de croître, passant de 2 000 en 1990 à 5 000 pour 2002. Ce sont massivement des éducateurs, des assistants sociaux, des psychologues. Ils vont surtout vers les formations courtes qui leur permettent de mieux appréhender une problématique : « Adolescence et grossesse », « L’accueil mère enfant en institution », « Travailler avec le couple », « Conduire une réunion », « Gérer son stress »… soit plus de 120 propositions de nature, de contenu et de durée différents. Les cycles longs sont bien moins nombreux et touchent les domaines du conseil conjugal et familial, de la médiation familiale, de la formation des assistantes maternelles et de l’approche systémique.

Là encore, Yvette Droveze a vu l’évolution au sein de ces publics : ainsi les candidates au « conseil conjugal et familial » étaient auparavant des mères de familles d’une quarantaine d’années, désireuses, une fois leurs enfants élevés, de trouver un emploi. Ce sont maintenant des femmes ayant déjà une activité professionnelle (sages-femmes, psychologues, AS) qui veulent soit se reconvertir, soit enrichir leur pratique. Idem pour la médiation familiale qui voit s’inscrire des personnes ayant déjà tout un parcours professionnel. Quant aux assistantes maternelles, elles aussi ont souvent déjà exercé un emploi et, si cela reste un travail d’appoint, elles le considèrent sous un angle beaucoup plus professionnel que par le passé.

En 2002, l’EPE est devenue propriétaire des murs de l’impasse Bon Secours et y a adjoint 300 m2 supplémentaires. Elle a installé un peu plus loin le Café des Parents et la Maison ouverte. La petite école des débuts est devenue un gros établissement, « une entreprise » regretteront certains, en tout cas une institution incontournable qui sait convaincre les subventionneurs aussi bien que les mécènes. Son succès tient également à sa capacité à se faire connaître, tant des professionnels — en 2001 le catalogue formation a été diffusé à 25 000 exemplaires auprès des institutions sociales — que des familles — difficile d’échapper aux affiches et aux petites cartes, si faciles à glisser dans sa poche. Sa revue touche également un large public et, depuis deux ans, une collection « École des Parents » a vu le jour.

Qu’on s’en félicite ou qu’on le regrette, l’EPE est devenue une référence indéniable et les médias ne s’y trompent pas qui, quasiment chaque jour, font appel à elle. Le succès ne semble pas lui être monté à la tête mais on peut se demander jusqu’où ira cette boulimie. Pourtant, assure Yvette Droveze : « Il y a continuité dans l’esprit, même si ce n’est plus une petite maison mais un grand immeuble… »


[1L’École des parents - 5 impasse Bon Secours - 75543 Paris Cedex 11. Tél. 01 44 93 44 88
(Celle de Paris Ile-de-France fait partie d’un réseau d’environ 40 Écoles des parents et des éducateurs réparties sur toute la France, fédérés par la Fédération nationale des écoles des parents et des éducateurs (FNEPE) dont le siège est au 180 bis rue de Grenelle - 75007 Paris)

[2in « Expériences de formation parentale et familiale » par Pierre Erny et Jeong Mi Ree - L’Harmattan


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