N° 784 | du 9 février 2006 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 9 février 2006 | Nicolas Cornut

Comme des enfants

Joël Plantet

Documentaire de 57mn (19 €)

Disponible à Cocottesminute production
38 rue de l’Université
69007 Lyon
Tél. 04 72 98 30 09

Thème : SDF

Des sans-abri rencontrent des enfants

Certains visages sont marqués d’eczéma, certaines bouches édentées, les lèvres abîmées, les voix rauques ou éraillées. Leurs regards sont parfois transparents d’avoir longuement survolé, plantés à des carrefours indifférents, la fourmilière urbaine des gens pressés… Le peuple invisible et à peine dérangeant des SDF. Mais, une fois « reconnus » par l’autre, ils se métamorphosent et leur part d’humanité vaut largement celle du bien portant, du bien logé… Et lorsque l’autre est enfant, la rencontre se fait bouleversante.

Ici, trois partenaires, pour une expérience hors normes : d’une part, le foyer Notre-Dame des sans-abri qui, avec ses 188 lits, constitue le plus gros centre d’accueil de nuit lyonnais ; d’autre part, l’équipe — travailleurs sociaux et bénévoles — du service d’accompagnement renforcé (SAR), suivant en permanence une vingtaine de personnes sans-abri ; enfin, les enfants — de 3 à 12 ans — de la maison de l’enfance, un centre de loisirs particulièrement dynamique. À l’initiative du projet, Jacques Dollé, directeur de cette dernière structure, se souvient avoir été interpellé, au tout début de sa carrière, par une rencontre avec les résidents du CHRS dans lequel il faisait ses premières armes de professionnel : « On ne nous regarde pas, on n’existe pas », ne cessaient alors de lui répéter les résidents. Aujourd’hui, de cette démarche intergénérationnelle sans-abri/enfants, il fait un bilan sensible : le « regard clair » des enfants aide, dit-il, à ne pas coller à des personnes aussi fragilisées soient-elles une « étiquette de sauvages » qu’on leur attribue encore trop aisément et plus encore, leur « redonne de la vie ».

La responsable du SAR, Martine Buhrig, abonde en son sens : l’important c’est d’être reconnu et ce lieu de vie, avec son éventail d’actions collectives, crée assurément du lien social. De plus, « ces hommes sont nous-mêmes, après un accident de la vie. Ils ont des valeurs essentielles et de quoi échanger, par exemple sur leur pratique au quotidien : comment vivre en n’ayant rien ? », estime-t-elle. La principale mission du service d’accompagnement reste d’ailleurs de tenter de sortir les personnes sans-abri de leur isolement : par une relation bien sûr, mais aussi des temps de parole, des animations artistiques, des sorties et des rencontres. C’est dans ce cadre que les « passagers SDF » du SAR ont rencontré, tout au long de l’année, les enfants.

Les images sont fortes : des plans souvent rapprochés empreints de pudeur, de respect et de savoir-faire. Une professionnelle rase un visage ou noue une cravate au cou de quelqu’un qui ne l’a pas fait depuis longtemps. Des adultes sans-abri jouent aux dominos, à la construction d’un monopoly personnalisé ou font de la peinture avec les gamins de la maison de l’enfance. Y trouvent du plaisir, y établissent des relations. Quelques échanges se font d’ailleurs sans concessions, transitant par la grande spontanéité de l’enfance : « Vous mangez trop de bonbons, vos dents elles sont toutes tombées ? » interroge, candide, une gamine. Un autre, considérant un visage abîmé : « Il a la peau toute rouge, Michel… ». Avec pudeur — car ils savent aussi éviter certains sujets —, les SDF racontent leur vie, leurs douleurs, les placements de leur enfance, les ruptures familiales, les violences parfois.

Ceux des parents qui ont accepté ces échanges l’ont dit à la caméra : « Les sans-abri leur paraissent maintenant moins étrangers, nos enfants en ont moins peur, ils regardent les gens autrement ». En effet : « L’autre jour, les enfants sont passés dans la rue, ils m’ont reconnu, j’ai eu quinze bises », sourit un des sans-abri, ému et ravi. Leurs prénoms sont connus, leurs anniversaires souhaités, ils reçoivent même des cadeaux à Noël.
Parfois d’étonnantes connexions s’opèrent : plusieurs SDF se sont fait agresser et dépouiller de leurs quelques dizaines d’euros, en sortant de la Poste, le jour du RMI. Peu après, nous les retrouvons à l’activité aïkido des enfants. Les travailleurs sociaux leur demandent comment « ils sortent de cette agression » et prennent soin d’eux. Mais le fait d’entendre, dans ce lieu transgénérationnel, de la bouche du maître en arts martiaux, qu’« une chute n’est pas une défaite » les rend particulièrement attentifs. Plus tard, nous les rencontrons aussi au cimetière, évoquant, avec les professionnels du SAR, leurs disparus, conversant même avec leurs morts avec un humour tendre.

Même si le réalisateur — il l’explique — a pris le parti de ne pas montrer d’épisodes violents, les difficultés ne sont pas occultées : ainsi, Laïfa, Tunisien, n’est jamais allé rencontrer les enfants : « Je ne peux pas ; j’ai quitté mes enfants à l’âge de 7 et 3 ans » (le SAR l’aidera par la suite à passer trois mois en Tunisie avec sa famille). De même, l’un des sans-abri pris en charge depuis des mois disparaît un matin, mettant mal à l’aise, presque désemparée, l’équipe devant ce départ « sans parole ».

Le tournage a duré vingt jours étalés sur huit mois. Mais le cinéaste n’a eu qu’un propos : toucher notre part commune d’humanité. D’évidence, il y a réussi.