N° 585 | du 19 juillet 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 juillet 2001

Clownenroute : histoire d’un atelier

Joël Plantet

Thèmes : Culture, Handicapés

Certains les appellent les fous, d’autres les personnes handicapées mentales. D’autres encore les nomment tout simplement Françoise, Jacques, Marcelle, Guy. Chez ces gens-là on peut découvrir d’extraordinaires ressources émotives, expressives, imaginaires. Pour mettre à jour ces trésors enfouis, il suffit à Guilhem Julien, metteur en scène, éducateur et fondateur de l’association Clownenroute, [1] d’un nez rouge, d’un brin de génie et de beaucoup de rigueur professionnelle. Histoire d’un atelier qui va de MAS en CAT, d’IMPro en maison de retraite spécialisée et où les pensionnaires et les travailleurs sociaux se retrouvent tous logés à la même enseigne : celle des humains

« Tu peux clarifier ta proposition ? ». Guilhem Julien est en train de diriger une petite dizaine de résidents issus de la maison de retraite spécialisée Las Canneles. Françoise, Jacques, Marcelle, Guy et les autres ont entre 50 et 60 ans, sont atteints de troubles mentaux et physiques, ont pour certains un lourd passé psychiatrique. Nous sommes à Moirax, ancien village fortifié du Lot-et-Garonne, 10 bornes au sud d’Agen ; les exercices se succèdent dans un lieu magique, un prieuré clunisien habité de statues de bois sculpté du XIe siècle, s’il vous plaît : l’endroit dans lequel on « fait » le clown doit être choisi avec soin, nous a-t-on précédemment expliqué. Pour pouvoir travailler ici, l’animateur a pris les contacts qu’il fallait, jusqu’à obtenir l’autorisation.

Au grand étonnement parfois des visiteurs, face à ces étranges fidèles gesticulant, tournoyant, vociférant, rigolant. Il s’agit en l’occurrence, dans un premier temps, de proposer un geste, une émotion, une attitude en la jouant au centre du cercle formé par les participants, avant que la posture en question ne soit reprise — en ayant soin de l’exagérer — par le groupe entier : certains moments, on l’imagine, sont particulièrement sonores, joyeux, voire hurlants. Un autre exercice consistera à faire le tour de l’édifice à deux personnes, « en miroir » : il faudra alors être constamment attentif à l’autre, mimer ce qu’il mime, organiser tacitement une inversion de leader, bref se comprendre. Mais tout cela n’est qu’échauffement, aucun nez rouge n’ayant encore été chaussé. Nous sortons de l’église, traversons paisiblement le village — quelques salutations avec les habitants… — jusqu’à une salle des fêtes large et claire. Le responsable de l’activité y a installé une chaîne audio, et délimité une scène avec un cordage bleu.

Derrière cette frontière, vont se raconter des histoires qui seront reprises et brodées par les résidents. En de belles prises de risque, ces derniers se lancent dans des improvisations, utilisent d’autres vêtements que les leurs, et plein d’objets-supports. Transformation : les yeux brillent, les sourires et les rires se mettent à éclore et à fuser. Visiblement, ils ont trouvé le clown qui est en eux. Intermède. À un moment donné, Françoise, 50 ans et plutôt corpulente, propose une « danse des foulards ». En un ballet d’une grâce étonnante, elle nous offrira un moment rayonnant, qui évoque la mer, le mouvement des tissus légers, la grâce et la passion. Elle a oublié son corps, et dégage un bonheur qui ne peut qu’interpeller le spectateur. Applaudissements. Resplendissante, elle déchausse son nez et regagne sa place.

Un matin, les encadrants ont proposé aux membres du groupe de rester seuls quelques instants avec le journaliste de Lien Social. Après une série de remarques largement positives sur le sens de ce travail — « Ça passe le temps, ça nous occupe, on ne s’ennuie pas, ça nous fait voir du monde »… —, certaines observations s’affinent : « Ça sert à nous faire développer », exprime à sa manière Marcelle. Françoise, pour sa part, raconte comment son copain, celui qu’elle aime, est un jour tombé dans les pommes et a été hospitalisé. Puis comment, tout cela l’angoissant, elle en a parlé à l’atelier et de quelle manière ça l’a aidée.

Autre atelier : en ce bel après-midi, les résidents du foyer occupationnel Montclair et ceux de la MAS de Tonneins se retrouvent pour travailler ensemble, ce pour la quatrième fois. Nous sommes ainsi une bonne vingtaine de personnes, dont un moniteur-éducateur et une aide médico-psychologique. Sous le regard du groupe, les exercices s’enchaînent : Sylvie se traîne par terre, bientôt imitée par le groupe, en un impressionnant boulevard des allongés ; là encore, les attitudes de chacun sont amplifiées, mémorisées, retravaillées. Une fois échauffés, quelques clowns partent en coulisses s’habiller : ils reviendront coiffés de perruques, chapeautés (sombrero, casquette, képi, toque, béret, feutre ou même casque de motard). Dorothée arbore une magnifique perruque multicolore, « de princesse », m’informe-t-elle ; « William, tu viens chercher ton nez ? », entend-on plaisamment dans les coulisses…

Avec leurs noms de clowns — Robocop, Pipo, Bebe, Lorena, etc. —, et leurs outils (trompette, robinetterie, poussette d’enfant, valise et bien d’autres…), sur une musique entraînante (Quantanamera, en l’occurrence), les improvisations se tissent : là, histoire de lapin, de baguette magique, de chien rouge. Applaudissements nourris. Retour, au sens de feed back, organisé par l’animateur avec les participants, recueil d’impressions et commentaires : « J’avais peur que tu ne frappes un peu trop fort, avec ta baguette », avoue le moniteur-éducateur à un des résidents ayant participé à l’impro. « Et toi, Dorothée, quand tu dis : « Et moi, et moi, je peux jouer ? Viens donc le dire plus fort, au milieu des autres », conseille Guilhem, metteur en scène.

Deuxième impro : ce sont Skippy, Tartuffe, Mignon et Pâquerette qui, sur l’air martial du Pont de la rivière Kwaï, se mettent en scène. Une majorette défile, drolatique ; sous son képi, imperturbable, un autre fait mine de s’endormir, ou de passer le plumeau ; un coup de xylo, des cymbales avec les coussins, une baguette contre un vase, des maracas improvisées, l’orchestre est constitué. Retour : « Karine n’a pas joué le jeu de l’orchestre — Est-ce que tu lui as dit ? — Oui, oui » ; l’AMP qui a joué avec eux : « C’est toujours difficile, d’être sur scène, il faut chercher des pistes ». Sur une salsa, une troisième impro utilise une poussette pour faire émerger quelque chose d’assez cacophonique.

Mais là aussi, des mots seront mis sur des choses indistinctes, approximatives. Évoquant une attitude, à un moment donné : « Tu as fait un barrage net avec ton corps, mais sans violence, sans agressivité. Bien posé » félicite l’animateur. Qu’en pensent-ils, eux, les résidents ? « Le clown m’apporte de la rigolade. Ça change des autres activités que l’on connaît. C’est pas comme les clowns du cirque, c’est pas le même genre, c’est différent. C’est un amusement. J’en fais l’après-midi, et quand on a un engagement, il faut aller jusqu’au bout », s’est confié Guy, 59 ans, à Las Canneles infos [2] de juin 2001, une gazette d’institution « à parution aléatoire mais plutôt mensuelle ». Car c’est bien d’un véritable travail dont il s’agit, entrepris sur un long terme, et les conseils du professionnel — en général parfaitement bien compris — balisent régulièrement les interventions : « lâchez prise », « regardez-vous », « donne ton regard », « rejoignez votre place public » ou « appuyez-vous sur votre état »…

Alors, le clown-formateur ne nous étonnera pas outre mesure en nous expliquant : « Nous sommes convaincus que les personnes dépendantes ont des ressources émotives, expressives, imaginaires constituant un véritable trésor enfoui ». Davantage qu’un espace thérapeutique — il insiste sur ce point —, c’est une médiation dans laquelle le recours au nez rouge, au masque de clown permet de « mieux se démasquer » : l’acteur peut alors « s’abandonner au jeu », peut-on d’ailleurs lire dans le rapport d’activité 2000 de l’association, « à une combinaison de sa réalité et de son imaginaire, à une nouvelle perception de ses émotions, fragilités, initiatives. Abandon d’autant plus périlleux pour ces personnes dépendantes qui s’accrochent à leurs stigmates, à correspondre à l’image que l’entourage perçoit d’eux. Le dispositif du jeu de clown doit donc être innovant, rassurant, rigoureux pour les participants ». En effet, une authentique rigueur professionnelle — garante de qualité, rassurante — accompagne la démarche : ateliers en salle extérieure à l’institution (sauf impossibilité), rituels, accompagnement et information constants, commentaire et travail d’après improvisations, échauffement systématique avant celles-ci… Être clown, on ne le dira jamais assez, est une affaire sérieuse.

Globalement, nous préciseront aussi les travailleurs sociaux participant à l’activité, c’est l’occasion pour les résidents de sortir des murs, point d’autant plus important que la fameuse usure, le burn out, peut réellement menacer dans ces structures, où les handicaps et l’atmosphère institutionnelle peuvent se faire pesants. « Ça soulage l’établissement, l’équipe encadrante », explique une salariée de MAS. « Guilhem nous amène à réfréner notre parole, du coup se dégage toute une dimension corporelle très intéressante. Et les personnes handicapées s’emparent de l’espace », ajoutera une autre lors d’une rencontre avec les travailleurs sociaux des différentes structures (voir ci-dessous). De plus, semble-t-il, la scène apaise : « Certains participants ne s’entendent pas du tout, et les antipathies s’estompent dès qu’ils sont rentrés dans le jeu », observe un éducateur. Plusieurs personnes nous confirmeront que ces moments de rupture avec la vie institutionnelle, ses lourdeurs et ses répétitions, sont essentiels : « Un apport d’oxygène ».

« La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri », assurait gravement Gustave Flaubert. Et dans un article sur le rire, l’historien Quentin Skinner évoquait récemment [3] l’exemple de Démocrite, « dont le grand âge et le tempérament fondamentalement bilieux le rendirent si frustré et si irritable » qu’il finit « par tomber dans une dépression suicidaire. Or l’idée est que la décision de Démocrite de cultiver le rire en se plaçant sur la route de l’absurdité humaine lui apporta une cure pour sa condition […]. Ainsi, comme Hippocrate l’avait bien compris, le rire de Démocrite, loin d’être un symptôme de folie, fut probablement le moyen principal de préserver sa santé mentale »… On peut d’ailleurs trouver dans l’Histoire, maintes illustrations de la sagesse du fou.

« Comme le fou du roi, le clown porte des signes marquant sa marginalité. Le clown se place non pas au centre, mais à la périphérie de l’institution : c’est un excentrique », précise Jean-Bernard Bonange dans le récent premier numéro de Culture Clown [4]. Avec son polo jaune et son pantalon écossais muni de larges pièces aux genoux et aux fesses, Guilhem Julien a-t-il la tête de l’emploi ? Qu’est-ce qu’une tête de clown ? En tout état de cause, il est armé d’un diplôme d’Etat d’éducateur spécialisé (DEES), d’un brevet d’Etat d’éducateur en sport adapté (BEESA), et d’un brevet d’aptitude aux fonctions de directeur de centre de vacances (BAFD). Il prépare aussi un mémoire en économie sociale. Il a été animateur, éducateur, conseiller en reclassement professionnel, metteur en scène, ouvrier d’entretien, puis clown.

Depuis 1997, il est en formation d’acteur-clown à l’école du Bataclown et, depuis son premier atelier de clown théâtre (janvier 99) en supervision mensuelle dans cette même compagnie. Après avoir ramé un temps certain, il monte son association, Clownenroute, en septembre 1999. Au début, trois ou quatre personnes la composent. Le président en est un travailleur social. Un directeur de foyer, mais aussi une représentante de la mairie de Moirax y sont entrés fin mai dernier, à l’occasion de la dernière assemblée générale ; un habitant du même village devrait bientôt les rejoindre… « Rien n’interdit », selon les termes de Bernard de Lachevrotière, président du CA, que nous interrogeons à ce sujet, « à des travailleurs sociaux, clowns ou non, de faire partie de l’association »… Il estime qu’il faut renouveler les réunions de travail avec les structures, et constituer une sorte de réseau dans le département, continuer de rechercher des subventions, « voire européennes ».

La ténacité payant ( sans jeu de mot, après les grosses difficultés du début), la situation se stabilise (il est en voie d’obtention d’un statut d’intermittent du spectacle) et devrait permettre à l’association d’embaucher un emploi-jeune en septembre. Monsieur Julien travaille actuellement avec cent cinquante clowns, handicapés ou travailleurs sociaux, avec lesquels il avait failli, nous dira-t-il par la suite, venir nous accueillir à la gare ! Ils sont intervenus à l’antenne de plusieurs radios locales ; Le Petit bleu de Lot-et-Garonne, canard local, leur a consacré deux papiers : sur l’activité proprement dite (20 février 2001), mais aussi à partir de l’assemblée générale de l’association, fin mai dernier. Plusieurs projets pour les mois à venir : amplifier les stages et développer les rencontres… Mais à la fin de l’année civile, pourrait être organisé un spectacle « ouvert » (… au public « normal ») dans un des deux théâtres agenais, rassemblant les clowns de neuf institutions travaillant avec Clownenroute et une dizaine de clowns issus de compagnies de théâtre amateur. Et pour 2002, dans le cadre d’une semaine de lutte contre le racisme, doivent être organisées des rencontres entre résidents de centre d’aide par le travail (CAT) et élèves de BTS, avec la présence attendue d’Albert Jacquart. Autre projet, qui verra le jour avant la fin de l’année civile, la bande des clowns, journal en gestation. On attend le numéro zéro.

Comment travaille un clown animateur d’ateliers ? Celui-ci organise, comme nous l’avons vu plus haut, des séances régulières, mais participe également à des transferts, proposant alors une activité clownesque beaucoup plus intensive. Il est plus que persuadé, habité par l’idée que le clown-théâtre est un support d’expression efficace pour les personnes les plus dépendantes… Néanmoins (si l’on ose écrire, et selon la formule du Bataclown) « il ne s’agit pas d’apprendre à faire le clown, mais plutôt de découvrir notre propre clown ». Ses partenaires aujourd’hui sont donc maisons de retraite spécialisées, foyers occupationnels, instituts médico-professionnels, maisons d’accueil spécialisé ou centres d’aide par le travail (tous établissements financés par le conseil général, à l’exception des MAS et d’un IMPro qui, eux, le sont par la Sécurité sociale). Prenons par exemple la période janvier-mai 2001, pour un CAT : les séances proprement dites — sept ateliers d’une durée de trois heures — ont permis, outre le travail lui-même, une rencontre avec une autre compagnie de clowns et la création d’une caisse commune gérée par le groupe.

Dans le bilan, le contenu des interventions est détaillé : jeux d’échauffement (chœur miroir, acteur suiveur, leader simultané, jeux du leader, etc) ; jeux de clowns, improvisations solo, duo ou trio ; création d’espace scénique… Un bilan individuel, joliment intitulé La route des acteurs clowns, résume le parcours de chacun : pour l’un, il remarque « un clown érudit qui souvent mélange les longues phrases français/arabe » ; un autre « se détache progressivement d’une image de clown gentil/disponible, laisse vivre parfois dans le jeu ses tensions, ses agressivités » ; sont relevés pour d’autres un « basculement dans un imaginaire très riche », une « présence très forte sur scène », un « plaisir à vivre ce qui vient en lien avec le thème de l’improvisation » ou au contraire « peu d’ouverture dans le jeu », un « abandon des scénarios et des personnages » ou encore un « jeu stéréotypé apportant peu d’évolution à l’improvisation »… Le groupe, ensuite, est caractérisé dans l’écrit, sans complaisance et toujours dans une perspective évolutive : « Pendant l’atelier, dans le jeu, ils s’accordent à correspondre à une image qu’ils s’imaginent que le public attend d’eux, ou à être des acteurs qui font bien, qui se doivent de faire rire, pas de prise de risques… »

Des projets sont enfin formulés, en termes de proposition : « Si notre partenariat pour l’année prochaine se poursuit […] la formule stage me paraît la plus judicieuse, c’est-à-dire au moins deux jours d’ateliers clown-théâtre, favorisant le « lâcher-prise ». Spécifique, l’activité clown reste quelque peu en marge de l’institution (« ce qui se passe là-bas reste là-bas », dira un travailleur social)… Alors, même si des entretiens peuvent être sollicités auprès d’un (e) psychologue ou psychiatre, et même si la plupart des résidents sont pris en charge thérapeutiquement à l’extérieur de l’établissement, nous pouvons nous demander s’il ne serait pas souhaitable que ces moments d’expression privilégiés — des questions liées à l’intimité, la violence, la sexualité y émergent — puissent être davantage intégrés dans et par l’institution. Certains se récrieront : « Cet univers doit rester à part, et en tout cas extérieur à l’institution ». Mais entre deux ateliers ? N’y a-t-il aucun risque d’aucune sorte ? Au final, l’activité clown convainc largement par la lumière qu’elle dégage, la joie légère qu’elle dispense, le dynamisme qu’elle insuffle. Les rapports nouveaux ainsi créés entre résidents et encadrants sont très certainement producteurs de nouvelles richesses, pour les uns et pour les autres. Une aventure de vie.


Travailleur social et clown, journaliste et improvisateur

Ce soir, près d’Agen, c’est la première réunion des « clowns-travailleurs sociaux » venus des différentes structures du département. La soirée commence par la visite décontractée des locaux de l’association Clownenroute, que beaucoup ne connaissent pas encore. Puis la réunion démarre, avec le responsable, Guilhem Julien, et son superviseur, Jean-Bernard Bonange, cofondateur du fameux Bataclown : alors, interroge-t-on, comment l’éducateur se sent-il sur scène, affublé des accessoires de clown ? Pas trop mal, merci, répondent les travailleurs sociaux. Oui, mais quelles sont les limites de tout cela ? Comment définir le lien qui s’établit avec le partenaire de jeu ? Comment la fonction professionnelle se dissocie-t-elle de l’acteur, du clown ? N’y a-t-il pas de faux pas ? En cas d’agressivité d’un résident, par exemple, faut-il rester dans le jeu, ou en sortir ? Ne risque-t-on pas de se trouver coincé entre sa position d’éduc et son faux nez ?
Il n’est pas question de nier que certains moments puissent être délicats : une AMP se souvient avoir pris quelques coups de bouteille (en plastique), avant de se réfugier dans un carton pour attendre la cloche, signe de la fin de l’improvisation. « Ce qui est difficile » dans ces moments-là, commente alors un éducateur, « c’est de donner du jeu » : la clown enfermée dans le carton aurait trouvé du jeu si elle avait joué sa peur. Se souvenant de cette situation, le clownenroute rappelle que l’agressivité de la résidente avait ensuite été parlée, qu’« un clown n’a pas le droit de faire mal » et que celle-ci avait au final exprimé : « On a bien joué ! »…

Les personnes handicapées voient que l’éducateur (ou assimilé) peut être lui aussi en difficulté. « À partir du moment où on met le nez rouge, il y a une sorte d’équilibrage, et on oublie la dualité éducateur/handicapé. Y’a plus de diplôme sur le front », dira même un participant. Un autre résume : « C’est l’humain qui parle à l’humain » ; d’autres en revanche sont beaucoup moins d’accord. « La première chose qu’ils voient, c’est l’éduc, qu’on ait le nez ou non ! ». La question de la limite se pose partout, et le superviseur rappelle que l’on doit « confier à son clown le traitement de cette question, se détacher de la question « si j’étais éducateur, que ferais-je ? »… Les réflexions se succèdent sur cette dualité : « c’est peut-être moins difficile pour les handicapés que pour nous de le mettre, ce nez », « finalement, ce serait nous, les handicapés, quand on l’a ». Beaucoup de moments relationnels forts sont évoqués. Globalement, « le clown, c’est un véhicule, c’est une autre respiration », énonce quelqu’un. En tout cas, l’activité est forte, épuisante et au retour, les résidents s’endorment souvent dans le camion : « Physiquement, on donne, et on se donne ».

De même que le travailleur social peut devenir clown, de même — toutes proportions gardées — le journaliste peut être sollicité pour une participation directe à l’atelier. Après un moment de surprise, l’adaptation… Quand l’animateur m’a demandé de ne pas prendre de notes pendant les ateliers, un sentiment de panique m’a envahi : comment allais-je pouvoir travailler ? Alors, en cercle avec les résidents du foyer occupationnel et de la maison d’accueil spécialisée, lors du premier exercice où chacun met en scène une attitude, un sentiment, j’ai proposé mon inquiétude, en m’agitant fébrilement, « je dois prendre des notes ! Comment je vais faire ? Au secours ». Finalement, tout s’est bien passé, et le fait d’avoir posé « publiquement » ma préoccupation n’avait pu qu’aider à résoudre le « problème »…

De même, la première fois que Guilhem Julien m’a demandé, à l’improviste, d’aller sur scène pour raconter une histoire devant le groupe, une question m’a percuté : comment allais-je faire mon travail de journaliste si je devenais un participant trop actif, si moi aussi j’allais à la recherche de mon propre clown ? Il n’était en aucun cas question de refuser, la relation établie avec les résidents ne le permettant pas. J’ai raconté mon histoire, un peu gauche. Les clowns qui l’ont reprise en ont d’ailleurs restitué une fort aimable fantaisie. Mais la vraie stupeur fut quant le responsable de l’activité a proposé une « deuxième histoire racontée par Joël » ! J’étais résolument mis à contribution, et ma spontanéité aussi. J’ai alors convoqué in extremis un cocasse souvenir de vacances, une coupe épique de cheveux par une coiffeuse crétoise, géante plus qu’autoritaire. Succès. Ouf. Je me rassieds. La reprise de cette situation par les clowns sera convaincante, très physique, marrante.


[1Clownenroute -14 rue Louis Brocq – 47550 Boé. Tél/Fax 05 53 96 46 65 ou 06 86 86 72 15.

[2Las Canneles – BP98 – 82403 Valence d’Agen. Tél. 05 6329 67 20

[3In Le Monde daté 15 juin 2001, La philosophie et le rire

[4Culture Clown n°1 (janvier 2001 – 50 F) – Publication du Centre de recherche sur le clown contemporain – La Robin – 32220 Lombez. Tél. 05 62 62 46 78. mail : bataclown@wanadoo.fr