N° 648 | du 9 janvier 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 janvier 2003

Christian, résident de la pension de famille Batignolles

Katia Rouff

Même s’il a vécu « la descente aux enfers », cet ancien chef de cuisine gastronomique n’a jamais cessé de lutter au cours de ses onze années de galère. Aujourd’hui, dans un « lieu petit et extraordinaire, il se remet en position normale dans la société »

« Avant de vous asseoir, visitez ma chambre et surtout ma salle de bain. C’est un bijou, j’en suis très fier », propose Christian, résident à la pension de famille Batignolles depuis 10 mois. « Une vraie baignoire dans Paris, c’est rare, non ? ». En effet, la chambre de Christian, au 5ème étage, fenêtre voûtée, vue sur les toits d’ardoises grises et les cheminées, est coquette. Sur l’étagère, la collection de voitures anciennes trône à côté des livres et des poupées de porcelaine.

Vêtu d’une chemise jaune pâle, les yeux rieurs derrière de grandes lunettes carrées, Christian, ancien chef de cuisine gastronomique, âgé de 51 ans, nous raconte ses « 11 ans de galère ». « Je travaillais, je vivais dans un appartement acheté à crédit. Un redressement d’impôts a déclenché ma galère. J’ai voulu négocier un échéancier avec mon centre d’impôts mais il a refusé et m’a conseillé de vendre mon appartement. Je l’ai fait, en catastrophe, avant la saisie. J’ai acheté un mobil-home, mais j’étais tellement déprimé que je n’ai même pas pensé à l’assurer. Quand il a pris feu, j’ai été vraiment dans la détresse. Je travaillais toujours mais je n’avais plus la tête à ça. De plus, j’étais grillé à la Banque de France ». Christian arrête son boulot et commence à dormir sur une planche devant la gare St Lazare « la descente aux enfers, ça va très vite », dit-il.

Sans travail, sans ressources, il refuse de mendier et de demander le RMI « Un sursaut de fierté. On se cramponne à ce que l’on peut ». Il commence à récupérer de la nourriture dans les poubelles « pour un cuisinier gastronomique, ça fait bien ! », rigole-t-il. Il vit devant la gare St Lazare, ses copains de galère lui déconseillent de dormir dans un square pour ne pas se faire « dépouiller de tout dans le noir ». Il trouve ensuite refuge aux puces de Montreuil où il récupère des petits objets dans les poubelles « comme un archéologue du XXe siècle » et les revend. Il dort dans le box qu’il louait lorsqu’il était encore cuisinier près de Nanterre Université. Un endroit sans eau, ni électricité, ni toilettes. Il vend ses objets de récupération près de son box.

Des étudiants sympathisent avec lui, l’aident, lui procurent des tickets repas ou de la nourriture. Il refuse toujours l’argent. Il contacte l’association Espace emploi solidarité [1] qui soutient les personnes bénéficiaires du RMI qui souhaitent vivre de la brocante. Un copain des Puces, le convainc de demander le RMI « ce fut finalement très important pour moi ». Petit à petit, il participe à de vrais salons de brocante. Le Secours populaire lui prête une voiture. Il rencontre une brocanteuse professionnelle, vit avec elle un an et apprend plein de choses sur le métier de brocanteur.

À leur séparation, il rejoint le foyer Les lavandières à Saint-Germain en Laye, à l’époque géré par l’AFRP. « Des marchands de sommeil » dit-il « Des gens qui arnaquaient les travailleurs immigrés ». Il refuse de payer son loyer et avec des copains, il contacte l’association Droit au logement (DAL) et la Confédération nationale du logement (CNL). Grâce à elles, au Secours populaire et à l’association Emmaüs, Christian et ses copains créent l’Association de défense pour résidents et locataires (ADRL), dont il devient président. Plusieurs articles de presse leur sont consacrés. L’association crée du lien social, monte des brocantes pour les résidents en difficulté, distribue des colis alimentaires, lutte contre les expulsions. « Des démunis au secours de démunis », titre un journal local du 9 janvier 1997. Puis la Sonacotra prend le relais de l’AFRP. Comme il n’avait pas payé son loyer depuis trois ans, Christian quitte les lieux.

Grâce au 115, il vit de foyer en foyer. « Les travailleurs sociaux du 115 sont très bien. J’avais un dossier, ils me trouvaient une place en foyer en fonction de mon lieu de brocante », dit-il « puis un jour ils m’ont suggéré de me poser dans un lieu géographique à mi-chemin entre tous mes lieux de boulot ». Il est alors accueilli à Cité Notre-Dame, un foyer géré par le Secours catholique. « Dans cet endroit, pendant 15 jours, les travailleurs sociaux essaient de comprendre le parcours du résident nouvellement arrivé, l’aident à démêler sa situation administrative mais aussi physique. Malik, l’animateur, m’a fait comprendre très gentiment qu’il fallait que je me lave, que je change de vêtements si je voulais retrouver une vie sociale ». Christian s’inscrit à l’ANPE, suit des stages, apprend les bases de l’informatique, renoue des liens.

Gaude Yver, travailleur social à la Cité Notre-Dame et à la pension de famille, l’oriente et l’accueille à la cité Saint-Jean. « Dès mon arrivée ici, je me suis senti dégagé. J’avais toujours un poids, une pression depuis 11 ans. Ils ont quitté mes épaules. Depuis mon arrivée, j’ai suivi un stage, obtenu des entretiens professionnels, pris des cours de dessin. Je continue l’expérience commencée aux Puces ». La pension de famille ? « Un lieu petit et extraordinaire. Il nous permet de nous remettre en position normale dans la société. Les encadrants ne réussissent pas à 100 % avec tout le monde, ils le savent, mais ils essaient quand même. Ici je me sens libre, je me lève, me couche, mange, quand je le désire, j’ai une vie normale en somme ». Mais cette autonomie subite présente parfois des dangers « certains résidents peuvent être détruits par cette brusque indépendance, se sentir seuls, péter un plomb. C’est déjà arrivé ici ». Christian pour sa part a gardé des liens avec ses camarades de la Cité Notre-Dame, où il va régulièrement jouer aux cartes. Aujourd’hui il perçoit le RMI différentiel et continu son activité de brocanteur. Elle lui permet de se « sentir inclus ». Il aimerait retrouver un emploi à mi-temps, mais pas dans la restauration : « Ce métier est lié à tout mon passé douloureux et de toute façon, après 11 ans de galère, je ne suis plus au top de la rapidité ni de la réactivité ».


[1Elle n’existe plus


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