N° 773 | du 10 novembre 2005 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 10 novembre 2005 | Jean-Marie Servin

Ces enfants qu’on sacrifie… au nom de la protection de l’enfance

Maurice Berger


éd. Dunod, 2005 (167 p. ; 16 €) | Commander ce livre

Thème : Protection de l’enfance

Au vu d’un pareil titre, on pourrait s’étonner que l’auteur redemande des coups après ceux qu’il a reçus, notamment de certains juges pour enfants à cause de son ouvrage précédent sur « L’Échec de la protection de l’enfance » (lire la critique).

Pour le connaître un peu et surtout pour l’avoir très attentivement lu, je suis persuadé que Maurice Berger n’est pas un masochiste égaré en pédopsychiatrie ! Certes, il défrise quelques perruques administratives et judiciaires qui ne lui pardonneront jamais. Mais, pour bien comprendre et accueillir sa démarche, il faut d’abord situer cet auteur dans une famille de pensée : celle des Myriam David, Michel Lemay, Paul Fustier, P. Steinhauer [1] et de quelques autres, ayant en commun le même « organisateur psychique », si l’on ose ainsi détourner Kaes. Je veux dire qu’ils sont organisés par la recherche et la rigueur clinique et par l’engagement thérapeutique en raison de leur identification à l’enfant.

Cette organisation est explicitement formulée dans le paragraphe qui synthétise le dernier livre de Berger : « Fonctionner sans référence à la clinique de l’attachement, c’est se priver d’une boussole essentielle dans nos décisions. Mais si on prend en compte l’importance pour un enfant de bénéficier d’une figure d’attachement fiable, sécurisante et accessible, une grande partie des décisions judiciaires et de nos dispositifs éducatifs se révèle gravement inadéquate ».

Il reste que cet ouvrage n’est pas exactement un livre, c’est plutôt un « dossier » constitué à la suite du livre précédent sur l’échec de la protection de l’enfance. Ce dossier n’est pas réducteur. Il rappelle les thèmes majeurs des ouvrages de Berger (évaluation clinique précoce, identification à l’enfant…) et répond aussi à de nombreuses critiques. Il démonte les « Paroles fausses de juges des enfants » (p.39) comme le faisait Flaubert des idées reçues dans son fameux Dictionnaire. Entendu des dizaines de fois : « La loi du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale impose que l’on respecte les droits des usagers, c’est-à-dire des parents » (p.42).

« Cet argument — écrit Maurice Berger — énonce littéralement le problème. Cette loi est en effet très souvent interprétée comme si les principaux usagers du dispositif de protection de l’enfance étaient les parents… alors qu’on pourrait s’attendre à ce que ce soient les enfants ».

« Tout parent peut évoluer » dit un juge des enfants en 2003. Et l’auteur répond : « Faux. Il s’agit là d’un point essentiel. De nombreux parents présentent des troubles psychiques tels que, même lorsqu’ils effectuent des tentatives sincères de traitement psychothérapique et/ou médicamenteux, ils sont incapables d’évoluer, en tout cas dans un délai de plusieurs années, et ceci est incompatible avec un développement affectif correct de leur enfant si ce dernier est laissé à leur garde » (p.48).

Enfin, parmi toutes les idées reçues que cite Maurice Berger, on note que « Tout placement ne peut être que transitoire » (phrase entendue et lue de très nombreuses fois). (p.52)

C’est à cause de ces idées reçues cristallisées dans l’idéologie du lien de l’enfant avec ses parents que Maurice Berger insiste, une fois de plus, sur les processus d’attachement constitutifs du sentiment de sécurité « qui développe - chez le tout jeune enfant – un sentiment de confiance en lui et dans les autres qui lui permet de s’éloigner pour explorer le monde » (p.22)

Ce que Winnicott appelle la « bonne mère environnement ». Quand on observe que cette clinique a été ouverte par Bowlby en 1958 dans son rapport fameux à l’OMS, qu’elle a depuis été développée par maints auteurs, notamment ceux que je regroupe dans la « famille » de Maurice Berger, on peut à tout le moins s’étonner que l’ensemble des acteurs sociaux, juridiques, judiciaires et politiques ne soient pas enfin convaincus de cet absolu : un enfant qui n’est pas en sécurité dans son corps, dans le temps, dans l’espace et dans une relation humaine stable, durable et continue, sera parfois déprimé au point d’en mourir psychiquement ; ou sera le plus souvent violent contre lui-même et contre les autres et toujours retardé dans son développement.

En raison de cet absolu fondateur du psychisme humain, toute décision qui maintient un enfant, un adolescent dans l’insécurité existentielle est mortifère et irresponsable ; et toute décision qui retire intempestivement un enfant ou un adolescent d’un placement contenant et sécurisant contribue à un meurtre psychique et social. Les enfants morts d’une overdose d’idéologie du lien ont existé. Maurice Berger en a rencontré, moi aussi.

Maurice Berger appelle donc une loi spécifique consacrée à la protection de l’enfance en constatant que cette protection n’inspire en droit français que quelques articles et alinéas du Code Civil. Proposition angulaire pour une loi spécifique : « L’intérêt de l’enfant défini comme la protection de sa sécurité, de son développement intellectuel et affectif, est le principe premier, ayant préséance sur tous les autres » (p.123).

Maurice Berger précise, par ailleurs, qu’il existe deux sortes de dispositifs de protection de l’enfance : ceux qui, comme en France, sont centrés sur la famille, c’est-à-dire, en fait, sur les parents ; et ceux d’autres pays qui sont centrés sur l’enfant. Le premier a pour effet de maintenir l’enfant à tout prix dans sa famille. Le second, non idéologique, cherche activement quel mode de prise en charge (y compris le maintien en famille !) peut permettre la satisfaction de ses besoins essentiels. Le risque serait de chercher un compromis « à la française » entre ces deux dispositifs. Compromis impossible parce que les besoins de l’enfant sont indivisibles et non… négociables entre les parties.

La récente séance solennelle de l’Institut de France avait pour propos de réfléchir sur le courage. Je salue chez Maurice Berger le courage de réfléchir et de se battre.


[1« Le moindre mal, la question du placement de l’enfant », Paris, Gaëtan Morin