N° 711 | du 3 juin 2004 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 3 juin 2004 | Jacques Trémintin

Centre fermé, prison ouverte

Yann Le Pennec


éd. L’Harmattan, 2004 (112 p. ; 11,50 €) | Commander ce livre

Thème : Délinquance

Il est toujours intéressant de resituer le moment présent dans une perspective historique. Cela permet soit de relativiser l’innovation de certaines mesures soit d’éclairer l’échec probable d’autres décisions à partir des fiascos passés. C’est ce que nous propose Yann Le Pennec qui rappelle que la filiation de l’éducation spéciale pour les mineurs coupables ne remonte pas à l’ordonnance de 1945, mais au code criminel révolutionnaire de 1791 qui instaura les principes du discernement, de l’excuse de minorité, de la coexistence des peines et des mesures éducatives ainsi que de l’atténuation de la peine… Pour ce qui est des centres fermés contemporains, sa généalogie est plutôt lourde. Elle débute avec l’ordonnance royale de 1684 qui crée au sein de l’Hôpital général une section spéciale qui permet de séparer les jeunes de moins de 25 ans, des mendiants, vagabonds, malades et vieillards qui y étaient enfermés. Au XIXe siècle, c’est le souci de sortir les enfants des prisons d’adultes qui va inciter le mouvement philanthropique à concevoir des solutions alternatives.

C’est d’abord « La Petite Roquette », prison réservée aux mineurs construite en 1825 et fermée en 1865 après de multiples enquêtes portant sur l’état de santé déplorable des enfants qui y séjournent et les nombreuses révoltes qui y ont éclaté. Puis vient entre 1840 et 1880 le prodigieux essor des colonies agricoles. Quand la loi de 1850 les légalise, il en existe une cinquantaine sur tout le territoire. Là aussi, la plupart d’entre elles vont fermer, victimes des révoltes massives et sanglantes qui les secouent ou des scandales et faillites financières qui les minent. En 1930, ce sont les maisons d’éducation surveillée qui prennent le relais. Ces mêmes établissements qui feront l’objet des campagnes de presse d’Alexis Danan appelant à la fermeture de ce qu’il décrit comme de véritables bagnes d’enfants. À la libération sont créés les internats professionnels d’éducation surveillée, nouvel avatar de la volonté de regrouper les jeunes délinquants pour les rééduquer. Entre 1974 et 1995, le ministère de la Justice les fermera jusqu’au dernier.

Dernière tentative en date : le centre d’observation fermé de Juvisy qui lui aussi disparaîtra en 1978. Comment expliquer l’échec de tous ces lieux fondés sur le modèle de la contention et de la ségrégation et qui ont toujours explosé du fait de la concentration de violence qu’ils imposent ? L’auteur l’explique par la dérive qui consiste à autonomiser la question de l’insécurité en l’émancipant de toute causalité socio-économique et culturelle, en évacuant toute référence à la question de l’emploi, à la violence du chômage de masse et à la précarité. En faisant du délinquant une problématique individuelle et psychologique, on passe à côté de la dimension collective et sociétale qui imprègne largement la question.


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