N° 697 | du 19 février 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 février 2004

« Ce serait dommage si la vieillesse inversait le processus d’intégration »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Mental

Selon Nancy Breitenbach chercheuse à l’IRESCO [1] et auteure de Une saison de plus : Handicap mental et vieillissements [2], les handicapés mentaux jeunes sont de plus en plus nombreux à vivre en logement banalisé, bien insérés. Ainsi, Nancy Breitenbach pense-t-elle que « ce serait dommage si, lorsqu’elles atteignent le grand âge, on revenait en arrière en ramenant en institution les personnes déficientes intellectuelles »

La formation des professionnels prenant en charge les personnes handicapées mentales vieillissantes vous semble-t-elle adaptée aux conditions modernes de la société ?

La formation des professionnels du médico-social semble toujours plutôt axée sur le travail auprès des personnes jeunes. Or, les personnes handicapées peuvent aujourd’hui vivre aussi longtemps que leurs semblables sans handicap. Il serait donc souhaitable d’envisager la problématique de la vieillesse dès la formation de base et non pas d’attendre que les professionnels en fonction réclament des stages de gérontologie en formation permanente. Plutôt que d’être limitée à une option, la vieillesse devrait figurer dans les perspectives professionnelles de tous.

De la même façon, les professionnels en milieu gériatrique manquent souvent de formation sur le handicap. Des formations leur permettant de mieux comprendre les besoins des personnes handicapées séjournant en maison de retraite, MAPAD ( Maison d’accueil pour personnes âgées dépendantes), etc. amélioreraient considérablement leur tâche . À un moment où la réduction des lits en hôpital psychiatrique est importante, les malades mentaux d’un certain âge ont été nombreux à se voir orientés en maison de retraite. Cela se fait encore aujourd’hui. Ce placement n’est pas forcément un mal pour les personnes elles-mêmes, mais ça peut poser des problèmes pour le personnel d’encadrement s’il manque de formation en psychopathologie ou d’appui de la psychiatrie de secteur, permettant un accompagnement adapté.

L’équipement correspond-il au besoin des personnes handicapées mentales vieillissantes ?

Le plus souvent, pour ce qui concerne les personnes déficientes intellectuelles, on ajoute tout simplement aux institutions existantes une certaine médicalisation. Les termes de la loi de janvier 2002 préconisent le maintien des personnes dans les lieux où elles ont eu l’habitude de vivre. Il est un fait que les handicapés mentaux sont majoritairement dans des établissements spécialisés, mais dans l’avenir ils vont être de plus en plus nombreux à vivre en logement banalisé, bien insérés dans la communauté. En atteignant le grand âge auront-ils, comme les autres personnes âgées, droit aux services communautaires permettant le maintien à domicile, ou prévoit-on plutôt de les ramener en institution ? Ce serait dommage si la vieillesse devait inverser le processus d’intégration…

Quelle est la participation des familles à la prise en charge ?

Les parents âgés qui sont en contact avec les services sociaux et les associations de personnes déficientes intellectuelles sont mieux informés qu’avant, et ils arrivent mieux à concevoir l’avenir. Ceux qui restent en dehors du réseau se comportent souvent différemment. Leurs choix, ainsi que ceux de leur proche handicapé, doivent être respectés. La nouveauté c’est surtout la fratrie. On fait appel à elle pour prendre le relais des parents affaiblis ou disparus. Or, ils ont souvent, pendant l’enfance, été maintenus éloignés d’un frère ou d’une sœur handicapé considéré comme traumatisant. On peut difficilement demander à cette fratrie vieillissante de devenir « parents de substitution » après l’avoir éloignée pendant tant d’années. Et on ne peut pas, non plus pour autant, la maintenir à l’écart sous prétexte que seuls les professionnels savent bien faire. En conclusion il est temps de revoir le rôle de cette fratrie.

Quel rôle joue le regard social dans la problématique des personnes handicapées mentales vieillissantes ?

Ces personnes peinent sous une double stigmatisation : elles sont handicapées d’abord, et en plus elles sont « vieillies ». Les deux images sont négatives dans notre société qui privilégie la jeunesse, la beauté physique et la productivité. Il est difficile de motiver des travailleurs sociaux à consacrer leur temps à des personnes qui ne pourront pas être réhabilitées, des personnes chez lesquelles le déclin est déjà annoncé, même s’il ne va pas forcément venir si vite que cela. Le problème est aggravé par le fait que les personnes handicapées vieillissantes et les personnes âgées devenues handicapées n’acceptent pas ce qu’elles ont en commun : la déficience qui compromet à la fois leur image sociale et leurs capacités. Les personnes handicapées qui avancent en âge n’aiment pas être associées aux vieux et malgré leurs difficultés réelles, les personnes âgées ayant une déficience rejettent l’idée qu’elles sont handicapées. En conséquence, ce n’est pas uniquement le regard des autres qui pose problème. C’est également l’image qu’on veut garder de soi-même.


[1Institut de recherche sur les sociétés contemporaines (CNRS)

[2Desclée de Brouwer, 1999


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