N° 886 | du 29 mai 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 29 mai 2008

Ce que l’Afrique peut apporter à un jeune en difficulté

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Si les jeunes partent en séjour de rupture, c’est qu’ils y sont envoyés par des équipes ou des référents éducatifs. C’est le cas de Jean-René Servant, éducateur spécialisé dans un service de protection de l’enfance. Témoignage

Dans quelles conditions avez-vous été amené à avoir recours à un séjour de rupture à l’étranger ?

Je m’occupe d’une jeune pour qui une prise de distance avec son milieu familial a semblé opportun. J’ai pris contact avec Vivre ensemble, un lieu de vie qui présente l’originalité de fonctionner à la fois dans la Sarthe et à M’Bbour, un petit port de pêcheurs du Sénégal. Ce lieu d’accueil, composé d’un village de cases disposées autour d’une place centrale, reçoit une quinzaine de jeunes sur une période de neuf mois. Le séjour est conçu sur deux périodes. Un premier temps est consacré à l’adaptation au nouveau cadre de vie.

L’association parle d’un « sevrage comportemental », l’objectif étant d’amener le jeune à rompre avec ses habitudes antérieures. Une relation très forte s’instaure avec les adultes qui participent avec les jeunes à des chantiers humanitaires : construction de sanitaires dans une école ou réfection de puits avec installation de pompes, par exemple… Dans un deuxième temps, une formation professionnelle est proposée. Il y a possibilité d’aménager des stages assez faciles à trouver sur place, en fonction du choix d’orientation du jeune. L’adolescente dont je m’occupe a ainsi pu faire un stage de deux mois dans le secteur du tourisme.

Mais l’association a aussi passé un accord avec un centre voisin de réinsertion pour adolescents qui propose des formations en maraîchage, métallerie et menuiserie. Elle a monté une pouponnière de vingt places qui accueille des bébés confiés par les services sociaux. Une équipe spécialisée est chargée de s’occuper des enfants. Ce qui est plutôt original, c’est que les jeunes accueillis dans le cadre du séjour de rupture sont associés à la vie de la pouponnière.

Vous vous êtes vous même déplacé jusqu’à M’Bbour, invité par l’association qui intègre cette visite au protocole de prise en charge…

Effectivement. J’appréhendais un peu ce séjour. Mon arrivée à l’aéroport de Dakar m’a plongé très vite dans la réalité du pays. D’autant que nous nous sommes ratés avec la personne qui devait m’accueillir. J’ai dû attendre deux heures, seul toubab à rester planté là. J’ai été sollicité par des petits jeunes qui voulaient me vendre tout et n’importe quoi. J’ai finalement pu retrouver mon hôte. Sur la route, j’ai été impressionné par toutes ces couleurs, mais aussi par la misère de certains quartiers traversés, sans oublier une circulation à tombeau ouvert, les véhicules se frôlant à quelques centimètres. Un autre monde.

La chaleur de l’accueil m’a beaucoup marqué. J’étais vraiment attendu. J’ai participé aux activités pendant toute la semaine de mon séjour. Je me suis déplacé sur différents chantiers. On y allait dans une vieille carriole à cheval cahotante qui fonçait sur un chemin de terre, sans se préoccuper des ornières. Mais, ce qui m’a le plus frappé, ce sont ces réunions qui avaient lieu tous les soirs sur la place centrale du village, reproduisant le traditionnel arbre à palabres. Chaque membre de la communauté pouvait y prendre la parole, qu’il soit adulte ou adolescent. On y traitait de tous les problèmes de la vie quotidienne, des projets en cours, mais aussi des comportements des jeunes qui avaient posé problème. Y étaient débattues tant les transgressions que les sanctions décidées en réponse. On prenait le temps nécessaire, deux heures s’il le fallait.

Que pensez-vous au final de ce type de séjour : que peut-il apporter à de jeunes Français en difficulté ?

J’ai constaté une grande sérénité chez les jeunes que j’ai rencontrés. Pourtant, neuf mois loin de leur famille c’est long. Quand je suis arrivé, ils voulaient avoir des informations sur ce qui se passait en France. Mais ils allaient globalement bien. J’ai essayé de comprendre ce qui pouvait opérer sur eux. Je pense à au moins quatre facteurs. Le premier, c’est le temps. Un matin, nous avons attendu près de trois quarts d’heure notre carriole pour rejoindre un chantier. Celui qui la conduisait avait simplement rencontré une connaissance et était resté discuter. Cette dimension temporelle est très différente de ce qu’on peut vivre ici. Cela surprend, mais on finit par s’y faire. Nos jeunes qui sont tant habitués à courir, à aller vite, à passer à l’acte, surtout pour oublier et pour se fuir, sont plongés dans un autre rapport au temps, qui les amène à regarder la vie différemment. Second facteur, celui de la parole. Nos jeunes ont plus l’habitude de crier que de parler.

D’après ce que j’ai pu voir en Afrique, ce qui prime, ce n’est pas tant ce que l’on fait que la relation que l’on tisse avec les autres. On prend bien plus de soin, me semble-t-il, à vraiment communiquer. Là aussi, nos jeunes qui peuvent parfois avoir l’impression de ne compter pour personne, peuvent avoir là le sentiment d’être enfin considérés. Autre hypothèse possible, le respect dû aux aînés. Celui qui a vécu et accumulé l’expérience de la vie est écouté pour sa sagesse supposée. Se rétablissent là pour nos jeunes une distance générationnelle et des repères qu’ils ont souvent perdus. Dernière remarque : une prise en charge collective de l’éducation qui est l’affaire de tous, chacun pouvant intervenir sur ce que fait un enfant ou un adolescent. Cette prégnance de la communauté peut être étouffante, comme elle peut être structurante, dimension qui manquent tant parfois dans notre pays.


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