N° 908 | du 4 décembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 décembre 2008

« Ce n’est pas la peine de rêver, t’as pas le niveau »

Propos recueillis par Catherine Dupont & Lotfi Halaïli

Entretien avec Latifa Fratri, éducatrice à Circuit jeunes à Toulouse

Quelle est la vocation et la mission de cette structure ?

Il s’agit d’un service de prévention spécialisée. La prévention spécialisée est une intervention sociale à finalité éducative, en direction de jeunes en voie de marginalisation, qui est menée dans leur milieu de vie naturel. C’est une action territorialisée. Circuit jeunes intervient sur les quartiers Faourette, Papus, Tabar et Bordelongue de la ville de Toulouse. Notre travail consiste à établir avec les jeunes une relation de confiance et à les accompagner dans leurs démarches d’insertion. Les jeunes que nous suivons ont pour la plupart entre dix et vingt-deux ans. La problématique de l’orientation est récurrente pour la tranche d’âge de quinze à dix-huit ans.

Vous êtes éducatrice à Circuit jeunes depuis cinq années, globalement quel constat faites-vous au sujet de l’orientation ?

D’une façon générale l’orientation scolaire reste une étape de la scolarité qui n’est pas simple pour les jeunes : des choix et des décisions doivent être pris, et peu d’entre eux savent ce qu’ils ont envie de faire plus tard. C’est un moment clé dans le système scolaire où enseignants, parents et conseillers d’orientation psychologique (COP) se mobilisent pour aider le jeune à faire ses choix. La voie générale est celle qui draine le plus d’élèves, elle permet à la fois de reculer l’échéance de l’orientation et de mieux la mûrir.

Dans les quartiers sur lesquels nous intervenons le constat global porte sur le fait que peu de jeunes de troisième s’orientent vers la filière générale, les notes déterminent leur orientation selon la logique de l’Education nationale. Même ceux qui pourraient au vu de leurs résultats intégrer cette voie se l’interdisent souvent, parce que « c’est pas pour eux ». Certains, qui franchissent le pas, se réorientent souvent en fin de seconde vers la voie professionnelle se sentant « isolés » et en décalage, « c’est pas le même monde ».

Les jeunes que nous recevons sont ceux qui ont connu des échecs scolaires répétés. Au fil de leur scolarité, ils ont entendu bien souvent cette phrase : « Ce n’est pas la peine de rêver, t’as pas le niveau. » Ils vivent dans un quartier dans lequel le chômage et la précarité sociale font partie du paysage quotidien et où ceux qui suivent un cursus post-bac font figure d’exception. Beaucoup intègrent l’idée d’une prédestination professionnelle, s’interdisant tout rêve, toute ambition ; dissimulant leur résignation derrière des « choix d’orientation », qui sont le plus souvent exprimés par défaut. Ces choix sont effectués le plus souvent soit par mimétisme sous l’effet de la mode (vente, commerce, coiffure, mécanique…), soit par méconnaissance.

Ils se retrouvent aiguillés vers des établissements où il reste des places disponibles. Cela se traduit, très vite, par une désaffection, de l’absentéisme et un décrochage scolaire. Nous avons également constaté un phénomène qui prend de l’ampleur et qui est la tendance des filles à interrompre leurs études dès les premières difficultés, ou à peu s’investir dans leur destinée professionnelle. Elles se remettent alors dans des rôles traditionnels de mère et d’épouse, abandonnant toute idée d’émancipation.

Quelle est la principale difficulté dans votre travail ?

La principale difficulté est que les jeunes manquent de confiance en eux, et aussi l’absence de projection (lire les résultats d’une étude). En s’interdisant de rêver, ils s’assurent de ne pas souffrir dans leur orgueil en cas d’échec.

Que peut-on faire et comment envisagez-vous votre travail dans ce contexte ?

Nous travaillons cette question de l’orientation à divers niveaux. D’abord avec les jeunes, en les sensibilisant et en les amenant à se projeter : en multipliant les expériences (rencontres, projets collectifs….) qui sont autant d’occasions pour apprendre à mieux se connaître (aptitudes, compétences…), à s’ouvrir sur le monde et à avoir confiance en soi. Le second niveau est un travail partenarial avec les collèges, centres d’information de l’orientation (CIO), accompagnement à la scolarité et autres partenaires : organisation de forums, accompagnement sur des journées portes ouvertes. Enfin un troisième niveau concerne le lien et l’implication des parents dans les choix d’orientation : le projet parental. L’idée sous-jacente est qu’il existe plusieurs chemins pour parvenir à son but même si certains sont plus chaotiques que d’autres. Il s’agit de redonner confiance même si parfois la difficulté de leurs situations et du contexte économique nous rattrape.


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