N° 853 | du 20 septembre 2007 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 20 septembre 2007

Cacher la misère des Roms

Joël Plantet

Coupe du monde de rugby oblige, on évacue les bidonvilles de Roms, dont la plupart sont pourtant citoyens européens depuis janvier 2007. Si des programmes d’insertion novateurs existent, la situation reste catastrophique

Éblouissant. Jusqu’au 31 décembre, le dernier spectacle du théâtre Zingaro évoque les tsiganes d’Europe centrale, leurs rêves, leur liberté, leur folie. Intitulé Battuta, il développe comme à son habitude une belle énergie, une ossature musicale galopante, des rêveries acrobates, un tourbillon d’imaginaire, une oie migratrice guidant le spectacle… Or, Battuta est un terme issu de la langue rom renvoyant à cette musique frénétique où chaque instrument donne l’impression de vouloir toujours aller plus vite. Vitesse et prise de risque — improvisation à la limite du souffle, par exemple — sont liés à la musique tsigane : appuyé sur une fanfare de cuivres moldave et un orchestre d’instruments à cordes de Transylvanie, Battuta est un chant à la gloire du risque et de l’incertitude. Malheureusement, pendant que Bartabas célèbre l’éclat d’un peuple, l’actualité nous rappelle combien celui-ci est maltraité.

Quelques jours avant le lancement de la coupe du monde de rugby, des associations s’inquiétaient de l’augmentation des évacuations de Roms en Seine-Saint-Denis, dans le Val d’Oise et dans le Rhône. Elles constataient, en amont des expulsions, des visites d’intimidation répétées, des menaces de destruction de biens et d’intervention des forces de l’ordre… « Cette situation », constatait Médecins du monde, « aggrave aussi les difficultés d’accès aux soins de ces populations en errance, alors même que leurs indicateurs de santé sont déjà alarmants : la mortalité néonatale précoce est 9 fois supérieure à celle de la population française, la mortalité infantile 5 fois plus importante et l’espérance de vie est de 15 à 20 ans inférieure à celle du reste de la population ».

En effet, les évacuations systématiques cassent le travail des équipes mobiles (protection maternelle et infantile, lutte antituberculeuse, consultations médicales, accès aux droits) des partenaires médico-sociaux. Les ruptures de soins ou de traitements prolongés aggravent évidemment des états de santé souvent problématiques.

Les évacuations systématiques cassent le travail des équipes mobiles

Le 28 août à Vénissieux (Rhône), la police évacue « dans le calme » 250 Roms de Roumanie — dont une moitié d’enfants — du terrain qu’ils occupaient depuis plusieurs semaines. Quelques propositions — aide au retour proposée par la préfecture, logement temporaire en hôtel, suivi social et médical pour certains — sont formulées ; un parcours d’insertion professionnel est même proposé à une quarantaine d’entre eux. L’expulsion s’est déroulée, semble-t-il, dans de moins mauvaises conditions que d’ordinaire, une logique d’action sociale commençant enfin à se mettre en place. Le 1er août, plusieurs centaines de Roms avaient déjà été évacués d’un autre bidonville de Villeurbanne, dans le même département, et à la mi-août, d’autres Roms yougoslaves avaient été expulsés de leur terrain à Vaulx-en-Velin.

Le député PCF appelant à un « plan d’aide national » et la fondation Abbé-Pierre, elle, à une « rencontre sur les nouvelles migrations européennes »… Pour rappel, si les Roms sont deux millions en Roumanie, ils ne sont que quelques milliers en France, vivant principalement en Ile-de-France et dans la région lyonnaise. Citoyens de l’Union européenne depuis janvier, ils restent, malgré une résolution du Parlement européen, largement victimes de discriminations. Pourtant, initiés par des associations, des collectivités locales, voire par l’État, des projets d’aide aux populations Roms font constamment la preuve de leur utilité : des mairies, par exemple, ont engagé des programmes d’insertion particulièrement novateurs qui pourraient servir d’exemple.

Le 29 août, le bidonville de Campra, installé depuis plus d’un an à Saint-Denis — 600 personnes — était à son tour évacué, sur le même schéma : diagnostic social, aide au retour, processus d’insertion socioprofessionnelle… Ces mesures n’ont pas empêché Médecins du monde et la Ligue des droits de l’homme (LDH) de questionner : « À la veille de la coupe du monde de rugby, veut-on cacher la misère des Roms ? », en dénonçant de nouveau de dangereuses ruptures, par exemple sur la lutte antituberculeuse ou l’accès aux droits… En rappelant l’importance des bilans sanitaires systématiques, du respect de la continuité des soins, du maintien de la scolarisation, l’association réclame des solutions de relogement avant toute évacuation.

Militant pour l’accès aux droits fondamentaux des Roms migrants en France, le collectif Romeurope qualifiait, lui, dans son dernier rapport 2006, les épisodes d’aide au retour d’« illusoires, réalisées dans des conditions très discutables, précipitées et souvent dans l’incompréhension des intéressés »… Les 6 000 Roms roumains et bulgares expulsés en 2006 étaient d’ailleurs, selon la LDH, rapidement revenus sur le sol français…

Quoi qu’il en soit, la politique du chiffre bat son plein : la convocation par le ministre de l’immigration le 12 septembre dernier d’une vingtaine de préfets accusés de ne pas avoir réalisé les quotas d’expulsions d’étrangers en situation irrégulière l’a magistralement confirmé. Le réseau Éducation sans frontières a immédiatement dénoncé ce « stakhanovisme avec des êtres humains ».