N° 918 | du 26 février 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 février 2009

« C’est notre légitimité qui fonde l’autorité et la sanction »

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Si la crise de l’autorité qui frappe le monde adulte l’interroge, Michel Defrance, directeur de l’Itep l’Essor-Bièvres dans l’Essone et président de l’association des Itep et de leurs réseaux jusqu’en 2008, y voit surtout une opportunité pour refonder les relations avec les jeunes en général et ceux parmi les plus en difficultés en particulier

On assiste aujourd’hui à une montée de l’idéologie répressive : n’est-ce pas là le produit de l’affaiblissement de l’autorité de l’adulte ?

S’il est bien une question qui se pose aujourd’hui, c’est celle de notre autorité et de notre capacité à convaincre de la nécessité de respecter des règles. Pour les jeunes, tout cela ne va pas de soi. Qu’ils ne veuillent pas nous obéir d’emblée, parce que notre autorité ne procède pas d’un vécu commun au travers duquel ils ont pu apprendre à nous faire confiance, n’est pas choquant. Est-ce dérangeant de constater que les jeunes refusent l’autoritarisme et la soumission ? Cela devrait être accepté comme un progrès de civilisation, au contraire ! Car, il faudrait plutôt nous poser la question inverse : pourquoi donc nous obéiraient-ils ? « qui t’es pour me parler ainsi ? », « d’où que tu es ? », disent-ils souvent. De quelle légitimité l’autorité des adultes pourrait-elle se prévaloir ? Tous ont raison, tous se contredisent.

Au demeurant, quand cette autorité se manifeste, elle n’a pas souvent les moyens ou la volonté de s’exercer et elle est transgressée sans véritable conséquence susceptible de provoquer chez le jeune une prise de conscience véritable. Le schéma éducatif classique du pouvoir de l’adulte sur l’enfant ne fonctionne plus. Dès l’école, l’enfant apprend que la loi n’est pas la règle qui protège et qui est la même pour tous, mais qu’elle n’est la plupart du temps que l’interprétation arbitraire de celui qui est chargé de la faire appliquer… Il ne s’agit plus de la loi qu’il convient de respecter, mais seulement de craindre celui qui devrait en être le garant… Ainsi, tout devient manipulable, négociable, adaptable et le comportement a du mal à rencontrer des limites à ses prétentions. C’est dans ce contexte qu’il nous revient à nous adultes d’avoir à travailler sur la transmission éducative et citoyenne.

Justement, comment, dans ces conditions, réussir à accompagner ces jeunes vers la citoyenneté ?

Tout notre travail pourrait, en quelque sorte, se résumer à cet objectif : comment amener les jeunes à conduire leur vie en sachant analyser et mesurer la conséquence de leurs actes et surtout à pouvoir gérer leur rapport à eux-mêmes et aux autres ? L’apprentissage du respect de la loi et des règles du vivre ensemble se réalise par la confrontation expérimentale, par une démarche d’essai et d’erreur, y compris par la transgression. C’est cette expérimentation des limites de ce qui « marche » ou ne « marche pas », de ce qui permet de se faire accepter ou rejeter, qui doit permettre à un jeune d’analyser et mesurer la conséquence de ses actes.

Plutôt que de la déplorer, l’adulte doit donc considérer la bêtise comme une tentative maladroite d’appréhender le monde, un environnement sur lequel l’enfant veut imprimer sa marque, dans lequel il veut exister ou dont on veut tester la réactivité. Réfléchir ainsi décale la perception que l’on peut avoir de la sanction éducative. Ne pas rendre possible cette confrontation serait priver les jeunes d’une possibilité de travail sur eux-mêmes et d’une manipulation, puis d’une intégration personnelle des règles et des valeurs.

Mais, les transgressions ou les provocations, tout autant que les réussites et les satisfactions, ne prennent leur sens que dans la mesure où elles ne sont pas laissées pour compte, mais où elles donnent lieu à reprises, à explications et à réparations réelles ou symboliques dans les cas d’atteintes. Si l’on veut que ces processus prennent du sens pour le jeune et l’aident à se construire un système de références et de valeurs, il faut l’accompagner dans cette démarche.

Cette reprise que vous évoquez peut-elle se produire sans avoir recours aux sanctions ?

Ce qui est en cause, c’est l’irrespect de certaines pratiques et non pas la confrontation à l’autre qui est nécessairement frustrante. Je ne pense pas que l’on puisse « tout supporter » d’un jeune, au nom d’une « pédagogie non punitive »… Que cette reprise s’appelle punition ou autre chose n’est pas le problème. Ce qui n’a pas été fait doit l’être ultérieurement ; ce qui a été endommagé doit être réparé ; ce qui a été volé doit être rendu. L’insulte doit donner lieu à excuses, symboliquement ou concrètement.

Quelle que soit la façon dont on nomme cet acte, l’adulte doit valider tant les réussites que les échecs d’un enfant ou d’un jeune, par un jeu qui intègre tout autant les félicitations, les encouragements, les récompenses que la réprobation, les réprimandes et les punitions. Mais, pour ne pas devenir humiliante ou vengeresse, cette punition doit être accompagnée. Il ne peut s’agir d’une contre-violence qui se contenterait d’affirmer notre pouvoir, notre force ou notre autorité bafouée ; mais plutôt l’opposition d’une résistance et d’une contenance par la parole, voire par le geste. Punir un enfant pour quelque chose qu’il ne connaissait pas ou était dans l’incapacité de comprendre, s’appelle de l’injustice et attaque gravement les représentations qu’il pourra se faire de la loi. Mais, ne pas le faire, quand sa perception de la transgression est claire et évidente, c’est renoncer à le confronter aux limites qu’il lui faut apprendre à ne pas dépasser et ne pas le soutenir quand il les dépasse.

Les enfants et les jeunes sont en attente d’une réponse de la part des adultes, qui ont la responsabilité de leur montrer qu’ils se sentent concernés par eux, qu’ils ne leur sont pas indifférents et que leur avenir et leur bien-être les mobilisent. Comment penser les échanges et la verbalisation des émotions, si nous ne leur signifions pas que leurs réussites nous mettent en joie et leurs échecs nous attristent, que nous sommes en colère de les voir saboter leurs potentialités et que nous ne voulons pas les laisser faire…. C’est une claire attitude face aux sanctions qui permettra d’inverser la tendance qu’ont de plus en plus de jeunes à considérer que l’adulte qui « laisse faire » est un « con » et celui qui ne « laisse pas faire », un « salaud »…

Quelle différence faites-vous entre l’attitude répressive traditionnelle et le mode sanctionnel que vous préconisez ?

La différence que je fais avec l’autoritarisme traditionnel, c’est la question du sens que l’on donne aux injonctions et aux règlements. C’est une distinction primordiale qui permet d’interpréter et de s’approprier la loi. Respecter le feu rouge parce qu’il y a un gendarme à côté, ce n’est pas respecter la loi, c’est la craindre. S’arrêter au carrefour de sa propre volonté, au cas où quelqu’un surviendrait, c’est s’inscrire dans l’ordre symbolique du respect de l’autre.

Nous ne pouvons plus nous contenter de signifier ou d’imposer, il nous faut convaincre et proposer des espaces où se redéfiniront ces rapports d’autorité. Elaborer un système de références et de limites sans tenir compte de ce que sont ces jeunes au moment où nous nous adressons à eux (problématiques psycho-affectives et parcours de vie…) et concevoir le fonctionnement des équipes de professionnels sans prendre en considération ce qu’elles sont (niveau de formation, parcours personnels, interactions inter subjectives…), c’est nous condamner à l’impuissance et à des graves dysfonctionnements. Expliciter les règles, les rendre compréhensibles, appropriables par les jeunes relève de ce qui a été expérimenté et reconnu comme efficace depuis longtemps par les pratiques de la pédagogie et la psychiatrie institutionnelle. L’éducateur doit créer dans l’institution ou en dehors d’elle les conditions de l’expérimentation des limites et des valeurs.

Quelle forme concrète cela peut-il prendre au sein de nos institutions ?

Créer les conditions de l’émergence d’une parole, être amené à s’exprimer au sein du collectif, prendre du recul, remettre le symptôme à sa juste place d’indicateur d’une souffrance et non pas le prendre comme une tentative délibérée de nuire… Tout cela devrait nous inspirer et nous conduire à tenter d’infléchir ce qui se passe, ce qui se vit au sein de l’institution. C’est parce que ces expérimentations et ce « style de vie » proposent un espace d’élaboration psychique, que peuvent se produire des remaniements psychiques et culturels chez les jeunes.

C’est au travers de ce qui est autorisé, toléré, pas accepté et interdit formellement, avec toutes les nuances que cela implique, que peuvent être posées les bases d’une affirmation forte de principes fondamentaux. Et c’est par l’échange, la communication et l’accompagnement quotidien, que les évaluations des conséquences des actes posés, la réparation et la réconciliation se réalisent. Dans cette affaire, la posture, les attitudes, comptent autant que les discours. Seules la présence chaleureuse et exigeante à la fois, l’écoute attentive, la disponibilité et la compétence pour organiser des vécus émotionnellement forts au travers desquels on se découvre, on découvre l’autre et on apprend à le respecter, peuvent tenter d’inverser la tendance qui fait faire dire aujourd’hui que notre autorité est en crise.


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