N° 787 | du 2 mars 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 2 mars 2006

Bretagne Ateliers, trente ans d’expérience et d’innovation

Nathalie Bougeard

Thème : Travail protégé

Sous-traitante d’industriels majeurs comme Peugeot-Citroën, cette entreprise adaptée dégage un résultat financier conséquent. Il est vrai que le management est basé sur le principe de la pyramide inversée. Mis au centre des préoccupations, l’opérateur est ici véritablement considéré et pleinement valorisé

Sur un effectif de 730 salariés, Bretagne Ateliers (BA) emploie près de 500 personnes handicapées [1]. Hormis les handicapés mentaux lourds, cette entreprise créée il y a trente ans, accueille des hommes et des femmes diminués tant physiquement que mentalement ou psychologiquement. Une seule chose est établie : la commission des droits et de l’autonomie qui vient de succéder au 1er janvier dernier à la Cotorep, évalue l’efficience de ces travailleurs à plus de 66 % [2]. « Lorsqu’une personne arrive, nous savons qu’elle est reconnue handicapée, mais je n’ai pas accès au dossier médical. Il reste dans le service de « santé au travail » [3].

D’ailleurs, à l’occasion de la visite préalable à l’embauche, c’est le médecin qui nous donne le cahier des charges avec les spécifications concernant l’aménagement du poste », indique Françoise Perrier, directrice du management social depuis cinq ans. Maux de dos extrêmement invalidants, pied-bot, paraplégie mais aussi légers retards mentaux, dépressions nerveuses graves, asociabilité, etc. Toutes les sortes de difficultés sont présentes dans ce groupe industriel. Sans compter les 5 % de l’effectif bénéficiant d’une mesure de protection judiciaire.

Une organisation industrielle

Néanmoins, fournisseur de l’industrie automobile pour plus de 80 % de ses 22 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2004, Bretagne Ateliers doit faire face aux exigences de ses clients. D’ailleurs, au fil des années, l’entreprise a élargi sa palette de métiers. Aujourd’hui, grâce à ses six ateliers différents, elle a des compétences en câblerie, mécanique, assemblage de pièces automobiles, façonnage, montage industriel, métallerie et enfin, transformation du caoutchouc. Et depuis 1986, BA livre en « flux synchrone » (juste à temps) de nombreuses productions à l’usine rennaise de PSA, située à quelques centaines de mètres.

Le service « méthodes » est évidemment au cœur de cette réussite. Avec 23 personnes à la recherche-développement et conception-études, l’organisation du travail est une fonction industrielle stratégique. « Cette équipe intervient pour chaque commande. À elle de déterminer et de mettre en œuvre tous les moyens utiles à la production : ergonomie des postes, adaptation des machines, etc. », décrit Daniel Lafranche, le directeur général (lire l’interview). Le plus souvent, les tâches sont simplifiées à l’extrême. Outil également très répandu : le traqueur. Afin qu’un opérateur n’oublie pas une pièce au cours de l’assemblage, ce lecteur de code-barres est programmé pour que chaque élément défile dans un ordre prédéfini. Résultat : à la moindre erreur, la machine se bloque. « À la place de modes opératoires longuement détaillés, nous sommes passés à des pictogrammes immédiatement lisibles pour l’opérateur », cite également Daniel Lafranche. Car il ne faut pas oublier qu’en France 82 % des personnes handicapées ont un niveau scolaire inférieur au niveau V (BEP-CAP).

Mais toute cette organisation industrielle ne serait rien sans la politique sociale et l’accompagnement mis en place dans l’entreprise. Horaires, rémunération, aménagement des postes, lutte contre l’illettrisme, redécouverte du corps, etc.

Primes identiques pour tout le monde

Ainsi, en 2000, la direction a-t-elle conclu un accord avec les organisations syndicales afin que les travailleurs handicapés bénéficient du Smic au bout de trois ans d’ancienneté. Ceux-ci bénéficient également de la prime d’ancienneté. Le délai d’éligibilité est le même que pour le salaire minimum avec une majoration de 1 % par an sur le salaire brut et ce, jusqu’à concurrence de 15 ans. Pour autant, les négociations ont été difficiles. D’autant que certains salariés avaient choisi l’action prud’homale individuelle pour obtenir leur dû. « Je comprends leur position, mais le risque était de faire couler l’entreprise. Nous préférons la revendication puis la négociation ; ça évite de mettre la clé sous la porte », défend Anne-Marie Birolini, responsable des services généraux et déléguée syndicale CFDT. Et de préciser : « Il existe des régimes différents selon que l’on soit travailleur handicapé ou non. Même si c’est parfois tendu, notre objectif commun à tous est d’avoir au final le moins de différences entre les résultats des deux négociations ». Dans le même esprit, les primes, qu’elles soient de fin d’année ou de vacances, sont les mêmes pour tout le monde. Une évidence pour certains, un détail pour d’autres mais une avancée essentielle pour tous les travailleurs handicapés, en permanence victimes de discrimination.

Indicateur de climat social

Pour ce faire, les moyens en personnel sont importants : ainsi, la direction des ressources humaines compte-t-elle quatorze personnes. Outre la responsable, dans ce staff, interviennent un psychologue chargé du recrutement des nouveaux personnels, trois infirmières réparties sur les six sites industriels, deux assistantes sociales dont une à temps partiel et trois médecins du travail attachés à l’AIMT (Association interentreprises de médecine du travail).

Chacun dans sa spécialité effectue son travail et participe à la réunion hebdomadaire du vendredi. « Une fois par semaine, nous nous réunissons avec les responsables des usines et autour de la table, nous étudions les situations délicates. Dès qu’un mal-être est repéré chez un salarié, nous l’évoquons afin de prendre les meilleures options possibles », explique Françoise Perrier. « Nous sommes dans une entreprise où nous nous interdisons de laisser passer une fragilité et ce, qu’elle soit liée au handicap ou pas », poursuit-elle. Concrètement, cela va de la personne agressive parce que sa levée de tutelle vient d’être refusée à celle qui réclame un vêtement de travail à sa taille, en passant par le redémarrage d’un traitement médical lourd d’effets secondaires.

Ainsi, une fois par mois, Françoise Perrier rencontre-t-elle chaque salarié à son poste de travail. « Cela me prend environ deux jours et demi dans mon emploi du temps. Ensuite, je rédige un compte rendu de tout ce que les gens me disent et je le transmets au comité de direction ainsi qu’à chaque responsable de site », indique-t-elle. Cet indicateur de climat social permet une circulation de l’information très rapide et qu’une situation délicate ne se transforme pas en bombe à retardement. Dans le même esprit, une fois par semaine, chaque équipe de production cesse le travail pendant une demi-heure et discute de tout ce qui ne va pas. « Tout au long de la semaine, au moindre problème, les gens notent des petits trucs et ensuite, tout cela est dit et entendu au cours de ces petites réunions ». Et de compléter : « Les personnes handicapées sont souvent placées dans une logique d’assistanat. Ici, nous faisons tout pour les aider mais il faut qu’elles s’accrochent », affirme Françoise Perrier. D’ailleurs, même si les décisions sont discutées et motivées, les procédures disciplinaires sont également appliquées. « Dans l’ensemble, cela fonctionne car les gens se sentent écoutés et la direction dispose de nombreux clignotants d’alerte. Des sanctions peuvent être prises mais on donne toujours une chance supplémentaire », acquiesce Marie-Anne Birolini.

Et puis, outre le fait d’avoir un emploi, les opérateurs apprécient d’être considérés et de se lancer dans de nouvelles aventures. En effet, depuis trois ans, a été mise en place une formation lecture-écriture-développement personnel. « Nous avons profité du passage à l’euro pour monter cet atelier. Depuis, quarante personnes y participent sur leur temps de travail », précise Françoise Perrier.

Mieux dans son corps, mieux dans sa tête

Dans le même esprit, l’entreprise propose des cours de gymnastique et de relaxation animés par un kinésithérapeute. À raison de trois fois par semaine, ces séances s’adressent pour l’instant aux seuls personnels des établissements rennais. Mais l’objectif est de les étendre à tous les établissements du groupe. « De nombreuses personnes handicapées entretiennent un rapport douloureux avec leur corps. Pour elles, il est important de constater qu’elles peuvent pratiquer la gymnastique et qu’en plus, ça leur fait du bien. Une trentaine de salariés assistent à ces cours et de plus, le bouche à oreille fonctionne », note la responsable. Prochain grand chantier de la direction des ressources humaines : la formation.


[1Bretagne Ateliers - 17 rue du Champ Martin - 35772 Vern-sur-Seiche cedex. Tél. 02 99 62 19 19

[2Pour avoir accès à un ESAT, établissement social d’aide par le travail qui remplace l’appellation CAT, la capacité de travail doit être comprise entre 33 et 70 %. La valeur de référence étant celle d’une personne valide

[3Ex-médecine du travail


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