N° 1050 | du 16 février 2012

Faits de société

Le 16 février 2012

Bonneuil, un héritage pour demain

Joël Plantet

Fondée par Maud Mannoni, l’école expérimentale de Bonneuil n’échappe pas aux difficultés que connaît le secteur : pressions administratives en prévision d’un regroupement, voire d’une fusion, exigences de mise aux normes…

La psychanalyste Maud Mannoni (1923-1998) eut un étonnant destin. Après une enfance en Belgique percluse de solitude, elle devint membre, à vingt-cinq ans, de l’International psychoanalytical association (IPA), qu’elle ne quittera jamais. À Paris, elle se forma avec Dolto, épousa un psychanalyste lacanien engagé, signa en 1960 le manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Elle travailla à Londres avec Winnicott, et fit la connaissance de Ronald Laing, pionnier de l’antipsychiatrie, à laquelle elle ne se rallia pas, mais qui la fit considérer que la folie pouvait être un état passager plutôt qu’une maladie mentale. Son ouvrage L’enfant arriéré et sa mère, en 1964, inaugura la collection Champ freudien au Seuil. À cinquante ans, elle fut l’auteure de Éducation impossible.

Cette femme remarquable créa, à la fin des années soixante, l’école expérimentale de Bonneuil-sur-Marne (94), s’inspirant d’une pratique psychanalytique mâtinée de Célestin Freinet, voire de Makarenko, pour la prise en charge d’enfants et d’adolescents souffrant de troubles psychiques (voir Lien Social n° 834 du 29 mars 2007, et Maud Mannoni, un lacanisme à visage humain, d’Élisabeth Roudinescco, in Le Monde du 18 mars 1998). Le documentaire Vivre à Bonneuil y fut tourné par le réalisateur Guy Seligman et sortit en salles en 1975. Mannoni fut également à l’origine, avec d’autres, du Centre de formation et de recherches pédagogiques et psychanalytiques (Cerpp).

“Non à la fusion” l’a emporté à l’assemblée générale extraordinaire

De fait, pour cause de crise, une « fusion absorption » de l’école expérimentale avec l’association Aurore entraîne un certain nombre d’inquiétudes : regroupement budgétaire de l’hôpital de jour et du placement familial, incertitudes sur l’avenir des lieux d’accueil de nuit, « retour en force du discours médical (diagnostic, pronostic, traitement) » engendrant « un risque fort d’assignation de l’enfant à ses troubles »… Une partie de l’équipe réclame un moratoire « d’un an minimum » pour travailler au maintien des orientations fondatrices de l’institution.

Invoquant le refus de Mannoni, au moment de l’agrément en 1975, de céder aux arrangements gestionnaires, les professionnels exigent une « convention écrite précisant les engagements sur les dispositifs à mettre en œuvre ». Un Collectif des anciens soutient la démarche : un appel pour l’avenir de l’école expérimentale de Bonneuil affirme craindre un passage en force et invite à installer « la démarche de réflexion et d’accompagnement nécessaire pour que les orientations fondatrices dont l’équipe a montré la fécondité toujours vivante puissent être maintenues » [1]. Une consultation en interne avait abouti, le 5 janvier dernier, à un « non » majoritaire à la procédure en cours.

Dans une lettre ouverte aux administrateurs, la majorité de l’équipe estime que la fusion avec Aurore impliquerait la dissolution du Cerpp. Rappelant que la notion d’« institution éclatée » qui avait jusqu’ici prévalu reposait sur un « trajet singulier rendu possible grâce à la circulation entre plusieurs lieux », elle rappelle l’objectif premier de « questionner la place possible dans le tissu social pour des jeunes en difficulté » plutôt que d’insérer coûte que coûte. Rappelant les nombreux échanges avec des institutions étrangères – qui ont réaffirmé leur soutien –, l’équipe définit son travail comme « une invention singulière de nouvelles réponses aux symptômes »…

Dans ce contexte, le « non à la fusion » l’a emporté majoritairement à l’assemblée générale extraordinaire du 3 février dernier. Prochain épisode : le conseil d’administration, le 21 mars.