N° 840 | du 10 mai 2007 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 10 mai 2007 | Jacques Trémintin

Banlieues. De l’émeute à l’espoir

Yves Bodard


éd. Regain, 2007 (241 p. ; 16 €) | Commander ce livre

Thème : Prévention spécialisée

Même si l’auteur se complaît parfois dans l’autocélébration, n’hésitant pas à plusieurs reprises à souligner l’excellence avec laquelle il a exercé sa fonction d’éducateur de rue, après tout, il n’y a pas de mal à se faire du bien. Et au-delà de cette pointe de narcissisme, l’on pourra lire son récit comme un hommage à une profession qui travaille efficacement, mais à bas bruit. Tant qu’ils sont là, on ne les remarque pas forcément. C’est quand ils partent, victimes de financeurs obtus et à la courte vue, que l’on constate combien ils jouaient un rôle essentiel à l’équilibre du quartier. Le travail de ces intervenants ne relève ni de la pacification sociale, ni d’un contrôle instrumentalisé par le pouvoir politique. Il consiste à mettre à profit la compréhension de la réalité du terrain et la reconnaissance par les jeunes et la population pour faire baisser les tensions non seulement en rappelant la loi mais aussi en favorisant la verbalisation. Il faut du temps pour qu’un éducateur de rue acquière la légitimité suffisante : il est nécessaire pour cela qu’il gagne la confiance et construise une relation avec des jeunes qui le plus souvent se méfient des adultes.

Pour y arriver, il doit être animé d’une volonté d’aller de l’avant, d’observer et de découvrir, s’invitant dans les cages d’escalier, sillonnant les allées du quartier, s’imprégnant de l’atmosphère, partageant le quotidien. Il pallie les manques et les absences, agissant comme une sorte de funambule qui cherche son équilibre dans l’entre-deux, entre le jeune et les institutions : « Quand l’espace public est pris en otage et devient le lieu du hors-la-loi, une zone de non-droit, l’éducateur de rue reste le seul adulte qui fait face, un petit pointillé qui essaie de tenir et de contenir avec du lien, avec des mots et sans matraques » (p.78). Ce professionnel n’a comme seul moyen que le verbe, la sincérité et l’investissement authentique et sincère, vertus que les jeunes vont aller vérifier en priorité.

Yves Bodard nous dresse un certain nombre de portraits d’adolescents et nous décrit des situations qui nous font entrer dans l’ordinaire de ce travail de pointillé, de trait d’union qui tente de maintenir un lien, aussi ténu soit-il. L’illustration la plus remarquable est sans doute l’action engagée au cœur d’un centre commercial squatté par un groupe de jeunes désœuvrés. Les commerçants tous prêts à en appeler à la répression se laisseront convaincre par le projet de l’équipe de prévention autour d’un atelier sport de combat. Cette proposition permettra de calmer la situation en permettant à ces jeunes à fleur de peau de jouer et d’extérioriser la violence dans un cadre structuré et autorisé, apprenant ainsi à gérer leurs frustrations et à canaliser leurs impulsions. Des ouvrages comme celui-ci devraient se multiplier pour convaincre tant l’opinion publique que les politiques de l’utilité et de la pertinence du travail des éducateurs de rue. Malheureusement, le nombre de ces professionnels est resté le même depuis 1989.


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