N° 945 | du 15 octobre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 octobre 2009

Auxiliaire de vie sociale : femme de ménage ou travailleur social ?

Bruno Crozat

Thème : Auxiliaire de vie sociale

L’auxiliaire de vie sociale est promis à un bel avenir. D’ici 2015, 400 000 emplois devraient voir le jour pour soutenir le développement de l’accompagnement à domicile des personnes âgées dépendantes et handicapées. Un enjeu pour l’emploi, la qualité de vie et l’éthique. À condition toutefois de professionnaliser les intervenants qui exercent un métier complexe, épuisant, sous valorisé, mal rémunéré et souffrent d’un manque de reconnaissance.

A mi-chemin entre la femme de ménage et le travailleur social, l’auxiliaire de vie sociale vient conforter une politique de l’accompagnement et du maintien à domicile des personnes âgées dépendantes, des femmes isolées et des personnes en situation de handicap. Mais il soulève aussi des questions éthiques. La vie à domicile confronte les personnes dépendantes, en particulier celles en situation de handicap, à de multiples aidants qui se succèdent et vont plonger de façon prégnante, quotidienne et durable dans leur intimité.

En pratique, la mission de l’aidant se réalise dans un environnement complexe. Elle est faite d’une succession de petits actes professionnels, des tâches précises et matérielles auxquelles il doit s’adapter. Le ministère du Travail définit la mission de l’auxiliaire de vie sociale ainsi : « Il intervient auprès de toute personne qui ne peut assumer seule les tâches de la vie quotidienne (personnes âgées, familles, personnes handicapées, malades…). Il les épaule et les assiste pour permettre leur maintien à domicile. »

Mission paradoxale

La fonction d’AVS requiert une grande capacité d’organisation, une extrême flexibilité des horaires, surtout en cas de handicap lourd. Mais c’est aussi une mission paradoxale. L’aide ne se limite pas aux tâches matérielles, elle s’accompagne d’une présence, qui exige une capacité de soutien, des temps d’écoute, finalement un investissement physique et affectif. « Mon métier d’AVS consiste à faire le ménage, ainsi que la toilette et les soins de la personne, ce que ne font pas les aides ménagères. Mais nous aidons aussi les personnes dans leurs démarches sociales par exemple », décrit Pierrette Auxerre, auxiliaire de vie sociale depuis vingt ans à Lyon. « Le problème de notre profession c’est son identité. Depuis une douzaine d’années elle a évolué. Pour certains, nous faisons partie des travailleurs sociaux, mais pour nos employeurs nous restons des aides ménagères », poursuit-elle. Entre se cantonner au balai ou se prendre pour une psychologue, les deux postures extrêmes du métier illustrent sa difficulté et son manque de reconnaissance (lire l’histoire de l’aidant informel).

L’AVS doit autant faire preuve de ses qualités techniques qu’humaines, mais le métier demeure encore peu valorisé. La rémunération est faible : 10 euros brut de l’heure pour une débutante. « Avec vingt ans de carrière, je suis à 12,30 euros brut de l’heure, précise Pierrette Auxerre, c’est pour cela que l’on trouve personne pour faire ce métier. Nous ne sommes pas reconnues, nous sommes mal payées, il y a une surcharge de travail avec les trajets. »

Depuis 2002, il existe un diplôme d’Etat d’auxiliaire de vie sociale qui revalorise la formation. Mais faute de diplômés sur le marché de l’emploi, les associations recrutent des personnes sans qualification particulière : « Le secteur a changé d’échelle, en très peu de temps. Il a fallu brutalement entrer dans un processus de croissance rapide, avec une faiblesse de l’encadrement et de la structuration, explique Marie-Eve Joël, directrice du laboratoire d’économie et de gestion des organisations de santé Paris-Dauphine. On a cru pouvoir transformer une chômeuse longue durée de cinquante-cinq ans en auxiliaire de vie, simplement en allant chercher au fond de son être une vocation d’aidant en attente. On a cru pouvoir du jour au lendemain en faire une aidante familiale pour les personnes âgées et celles en situation de handicap. C’est une représentation à côté du réel. Je note aussi que c’est un secteur où il y a du travail au noir dont personne ne parle, ou si peu. »

Nombreuses démissions

Virginie, à Reims, devrait valider son DEAVS (Diplôme d’Etat d’AVS) fin d’octobre, après huit ans d’aide à domicile. « Il y a beaucoup de démissions, il faut se plier aux horaires au dépend de notre vie familiale », témoigne-t-elle. L’auxiliaire de vie sociale souffre d’un déficit chronique de professionnalisation. « Je travaille dans un CCAS depuis plus de vingt ans, raconte Martine, j’ai un DEAVS qui n’est pas reconnu pour les agents territoriaux. En plus, on nous demande de faire des toilettes complètes, alors que nous avons un service d’infirmières et d’aides-soignantes. » Un plein temps d’auxiliaire correspond à quatre visites de deux heures par journée de travail, sans compter les temps de déplacement d’un domicile à l’autre.

Pierrette Auxerre travaille à mi-temps depuis longtemps car dit-elle, « je ne pourrais pas tenir un plein temps à mon âge ». Pour elle la question des plannings est très importante pour son équilibre entre vie familiale et vie professionnelle. Avec son employeur, elle programme toutes ses visites pour deux semaines consécutives. Elle dispose de trois heures rémunérées pour établir le calendrier avec les autres auxiliaires de son équipe. « C’est important d’avoir la possibilité de se retrouver en équipe pour faire le planning, mais aussi pour expliquer les cas dont nous nous occupons, pour dire ce qui va et ce qui ne va pas. Je suis aussi déléguée syndicale, et je me bats pour que les assistantes de vie sociale évoluent », insiste-t-elle. Mais toutes les associations ne mettent pas en place cette organisation. Le plus souvent, les horaires sont communiqués par téléphone et les plannings peuvent changer d’un jour à l’autre ou même du matin au soir.

À l’autre bout de la problématique de l’aidant professionnel, il y a l’aidé : la personne âgée dépendante, malade, dépressive ou handicapée. Dans le cas d’une personne totalement dépendante, l’enjeu de la relation est considérable et exacerbé. Il pèse sur le quotidien et dans l’intimité de façon permanente. « Mon mari a connu trois cent cinquante auxiliaires de vie sociale tout au long de sa vie » raconte Marie-Hélène Lacroix, épouse d’Yves Lacroix, tétraplégique et infirme moteur cérébral qui n’a cessé de se battre pour mener une vie autonome. Dans son dernier ouvrage paru quelques mois après son décès, il écrivait : « Pour pouvoir vivre à domicile et construire son projet de vie, la personne handicapée a besoin de ne pas être soumise à la précarité du turnover incessant des aidants professionnels » [1].

De son côté, Mireille Stickel vit en fauteuil depuis sa naissance, elle souffre d’infirmité motrice cérébrale (IMC). Diplômée en sciences physiques, elle habite chez elle de façon autonome à Montpellier depuis plus de trente ans. Tous les actes de la vie courante sont principalement assumés par des auxiliaires de vie. Au long de ses journées, se succèdent les aidants, morcelant sa journée en temps successifs de prise en charge sans véritable continuité d’accompagnement. Elle résume ainsi sa vie en autonomie dans une lettre ouverte adressée à la Ddass de l’Hérault en mai 2004 : « Imaginez très concrètement devoir intégrer quelque quarante personnes dans votre quotidien, l’état du frigo qui voit défiler quarante personnes, l’ordre du placard ou se servent quarante personnes, (…) Je suis nourrie par quarante personnes, habillée et déshabillée par quarante personnes, mise aux toilettes par quarante personnes puis essuyée par quarante personnes. » (lire également le témoignage de Bernard Gaudon).

Tiers arbitre

L’expérience, ainsi rapportée dans des détails les plus prosaïques de la vie quotidienne, sonne ici comme une protestation, un combat qui vise une transformation du modèle de la prise en charge et de l’accompagnement. « Dans cette confrontation de l’employeur et de l’employé, le risque de tension et de maltraitance se situe de part et d’autre », analyse José Puig, directeur de I=MC2, une association à Marne-la-Vallée qui propose de développer une formation qualifiante aux pratiques de l’accompagnement des personnes handicapées. « Il y a des personnes âgées dépendantes et des personnes handicapées qui peuvent réduire à l’esclavage les aidants qui les accompagnent. Il y a aussi pour les accompagnants, la possibilité d’exercer de façon très subtile un grand nombre de chantages ou de menaces. »

Dans cette relation d’aidant professionnel, qu’elle se situe dans le secteur public ou privé, par les associations prestataires, ou même en emploi direct, il semble indispensable pour José Puig d’instaurer un tiers arbitre qui vienne de temps en temps superviser la situation. « Nous avions rêvé que le personnel des MDPH (maison départementale des personnes handicapées) puisse jouer ce rôle de tuteur, mais il me semble encore illusoire que ce soit le cas partout », déplore-t-il. Complexe, épuisant sur le plan physique et psychique, sous valorisé, mal rémunéré, le métier d’auxiliaire de vie sociale cumule les paradoxes et les obstacles. « Ce métier exige un savoir être et un savoir faire qui eux-mêmes naviguent entre le déni et la reconnaissance », résume Olivier Grim, anthropologue spécialiste du secteur médico-social.

L’association Handicap et Autonomie milite pour améliorer la reconnaissance et pour une formation sanctionnée par un diplôme universitaire. « Il est nécessaire de revaloriser le montant de la prestation de compensation du handicap (PCH) pour payer plus convenablement les auxiliaires de vie sociale », revendique Jean-Pierre Ringler, le président d’Handicap et Autonomie (lire l’interview). « Il y a un turnover trop important, les personnes en situation de grande dépendance ont énormément de difficultés à trouver dans la durée des auxiliaires réellement motivés. »

En février 2008, Valérie Létard, secrétaire d’Etat à la Solidarité, a dévoilé un plan pour les métiers au service des personnes handicapées et des personnes âgées dépendantes. Au total, 400000 emplois devraient être créés avant 2015 pour répondre aux besoins. Ce chiffre tient compte du doublement des personnes âgées de plus de quatre-vingts ans dans les dix ans à venir et des besoins grandissant des cinq millions de personnes handicapées.

Pour l’association des directeurs au service des personnes âgées (ADPA), les pouvoirs publics ne pourront avancer sur ces sujets sans « améliorer les conditions salariales des professionnels ». Des projets pilotes sont également expérimentés dans trois régions : Nord-Pas de Calais, Alsace et Centre. « Nous avons reçu en Alsace une enveloppe de 37000 euros pour mener une formation expérimentale qui a débuté en septembre à Strasbourg, précise Jean-Pierre Ringler. Je souhaite que ces projets aient des lendemains ».


[1Accompagner les personnes handicapées à domicile, une vie négociée, Yves Lacroix, éd. Chronique Sociale, Lyon, 2008


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