N° 756 | du 9 juin 2005 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 9 juin 2005 | Un documentaire d’Isabelle Ingold

Au nom du maire

Joël Plantet

Un documentaire réalisé par Isabelle Ingold. (2005 - 57 minutes).
Musique : Patrick Toffin.
Une coproduction France 3 Nord Pas-de-Calais/Picardie, avec le Centre régional des ressources audiovisuelles (CRRAV).
Distribution : Nicole Zeizig et Gilles Padovani
Mille et Une. Films
11 rue Denis Papin
35000 Rennes
Tél. 02 23 44 03 59
Des débats peuvent être organisés avec la réalisatrice : Isabelle Ingold - 4 Passage des Fours à Chaux - 75019 Paris. Tél. 01 44 84 08 46

Thème : Exclusion

« Je veux interroger les raisons d’un engagement, comprendre les motivations profondes qui poussent un élu à mettre les deux mains dans le cambouis… Loin du pouvoir et de l’aura médiatique, loin du faste et des dorures des hôtels de ville somptueux, loin des cabinets et des conseillers que connaissent les maires de grandes villes, les élus qui œuvrent sur des terrains difficiles, ont, à première vue, peu de compensations au regard du travail qu’ils fournissent et des ennuis qu’ils rencontrent dans leur pratique quotidienne… »
Isabelle Ingold, réalisatrice

Comment gérer une commune en grande difficulté, répondre en permanence à l’urgence, réduire une fracture de plus en plus inquiétante entre citoyen et politique ? À Louvroil, dans un coin sinistré du département du Nord, s’étaient élevés les plus hauts fourneaux d’Europe, ceux d’Usinor, jusqu’en 1969. Crise de la sidérurgie oblige, l’usine a fermé ses portes, entraînant la disparition du principal revenu de la ville, mais aussi celle de nombreuses entreprises sous-traitantes. L’abrupt départ laissera au final une commune défigurée, avec une friche de plus d’un kilomètre de long en plein centre — sur un sol pollué —, et une population particulièrement démunie. La ville compte en effet aujourd’hui, plus de trente ans plus tard, 7300 habitants dont 70 % ne paient pas d’impôts sur le revenu et dont 25 % sont au chômage. Les jeunes qui le peuvent quittent la vallée, l’université la plus proche étant à 35 km.

Ceux qui en ont eu les moyens sont partis à Dunkerque, Lille ou Paris. Les autres sont restés, au sein de familles en grande difficulté, dans lesquelles les solidarités familiales savent toutefois s’actionner. Mais les conditions de vie sont de plus en plus difficiles, l’isolement et la précarité s’accroissent, nombre d’habitants ne s’intéressant même plus ni à leur ville, ni à la politique : l’abstention dépasse les 40 % à certaines élections, et le candidat du Front national a empoché 40 % des voix au second tour des législatives de juin 2002. Rude panorama en termes de surendettement, de conditions de logements impossibles, de chômage et de pauvreté, sur fond existentiel de résignation et de désespoir.

Alors comment, dans ce contexte détérioré, mobiliser les énergies, impliquer la population dans des projets concrets, rompre l’isolement et faire émerger une démocratie participative ? Annick Mattighello, maire communiste, a fort à faire. Dans ses permanences, elle rencontre la misère la plus crue et doit parfois répondre à l’urgence ; son service social est débordé par les demandes pour impayés de loyers ou d’EDF… À la tête de sa commune sinistrée, elle lance quelques investissements importants — « pharaoniques », crie l’opposition — dans le cadre d’un grand projet de Ville (GPV), financé à 90 % par l’État, la région et le conseil général : création d’une école, d’un centre de loisirs et d’une médiathèque sur la friche d’Usinor, détournement d’une route nationale, installation d’une zone franche dans un quartier « chaud ». Mais les 10 % restants incombant à la commune, la maire — ancienne ouvrière syndicaliste — est contrainte de contenir encore les dépenses, alors que la masse salariale représente 67 % du budget de la municipalité. Quelques vraies questions sont posées là.

De même, l’élue choisit un programme immobilier susceptible d’attirer à Louvroil des familles plus aisées, donc en mesure de payer des impôts… Alors, dans une gestion territoriale dont les tenants et les aboutissants dépassent souvent le simple cadre de la commune, devant des financements parfois fort longs à arriver, même la maire — quoique efficacement secondée par Daniel Barbarossa, ex-éducateur de rue roubaisien — peut se sentir seule…

La réalisatrice s’intéresse une nouvelle fois (elle a été coauteur du documentaire Une place sur terre, lire la critique) à la vraie vie des vrais gens. Au final, elle nous propose un documentaire sensible, avec une représentation fine de la politique de la ville au quotidien, dans ses aspects les plus incertains.