N° 609 | du 14 février 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 février 2002 | Jacques Trémintin

Association pour la Réadaptation Sociale (ARS)

Les bonnes réponses se trouvent à Marseille

Thème : Insertion

L’Association pour la réadaptation sociale (ARS) se contentait à Marseille, dans la fin des années 80, de gérer deux foyers d’hébergement et un service d’AEMO judiciaire. L’arrivée à la présidence du conseil d’administration de Catherine Rastouin, le recrutement d’un directeur général particulièrement entreprenant, Alain Lerussi (lire l’interview) et un personnel qui accepte de sortir de la routine pour s’engager dans des actions inédites, ont été les ingrédients d’une aventure qui vient de passer avec succès son dixième anniversaire.

Nous sommes allés à la rencontre de trois de ces services : le SPN (Service prévention de nuit) avec lequel nous avons passé deux nuits, DEPAR (Découvrons ensemble nos potentialités et agissons pour réussir) et l’atelier Passerelle.

Chacun d’entre eux apporte une réponse originale à un besoin non satisfait : 1. Aller à la rencontre des plus jeunes quand toutes les institutions dorment. 2. S’engager dans un processus d’insertion avec les plus en difficulté des 16-25 ans. 3. Proposer une préqualification à celles et ceux dont plus personne ne veut

Ronde de nuit dans les rues de Marseille

Il fait froid en ce mois de novembre. L’équipe se retrouve en début de soirée. Son lieu de travail se limite au centre ville : les lumières y attirent les jeunes en errance, tout comme l’activité nocturne qui s’y déroule jusqu’au petit matin (les cafés y ferment à 2h relayés par certains kebabs qui rouvrent alors). Un premier tour du site permet de prendre la température de la ville. Tout en regardant à l’extérieur du véhicule, les passagers échangent les informations dont ils disposent sur les jeunes rencontrés les nuits précédentes.

Une permanence-accueil est organisée en semaine, de 16h 30 à 19h 00, dans le centre ville. Elle permet de poursuivre les contacts pris la nuit avec des jeunes et de les aider dans leurs démarches administratives, la prise de rendez-vous médicaux, les orientations vers un hébergement etc. Didier, éducateur mis à disposition par la PJJ, doit aller rencontrer une adolescente en fugue. Il arrive parfois que le service fournisse, pour dépanner un jeune, des tickets-restaurant. Ce service rendu présente un double avantage : en premier lieu, aider tout simplement le jeune à se nourrir, et lui fixer un rendez-vous régulier permettant de faire le point.

Nous la retrouvons devant une baraque à frites. C’est son propriétaire qui a prévenu, il y a une semaine, les éducateurs de la présence de cette jeune en dérive. Le SPN [1] a tissé ainsi, sur la ville, tout un réseau composé d’acteurs de la nuit, qui lui donne de précieuses informations. L’échange avec l’adolescente a permis de faire le point. Par trois fois, elle a été remise dans le train pour retourner à Metz, sa ville d’origine. Par trois fois, elle en est descendue à la première station.
Il ne reste plus qu’à l’accompagner, au jour le jour, en espérant pouvoir trouver une solution.

Autre source de renseignement, la police, qui a fourni la photo d’une autre adolescente en fugue. Elle a été repérée la veille par l’équipe précédente, sur une place, traînant avec un groupe de jeunes. On s’approche du lieu présumé, mais on n’y trouve que des cadavres de bouteilles et de repas. Le groupe a dû se replier vers un squat. Les stratégies d’approche sont prudentes : il ne s’agit pas de se faire rejeter. « Le plus dur, explique Yacoub animateur, c’est d’aller vers des gens qui ne vous demandent rien. On ne sait jamais comment on va se faire recevoir. »

Nous prenons ensuite la direction de la gare Saint Charles. Une agression en cours d’année a contraint la SNCF à renforcer les équipes de sécurité. Celles-ci peuvent se montrer très agressives avec les SDF ou les jeunes errants. Les éducateurs du SPN en ont été témoins. Ils gardent néanmoins de bonnes relations, comptant là aussi, sur d’éventuels tuyaux. Au milieu du hall, première rencontre. C’est Olivier, assistant social à l’allure repérable (pipe au bec et feutre sur la tête), qui est allé à la rencontre de Gwenaël. L’adolescent est en fugue depuis 6 mois. Il en convient : il en a marre. Il survit en empruntant les trains de nuit (pour y faire les poches des voyageurs endormis) et squatte dans les wagons immobilisés sur les voies pour y dormir. Il refuse la proposition qui lui est faite de le raccompagner chez sa mère. Il accepte, par contre, un rendez-vous, le lendemain, à la permanence.

Gwenaël à peine disparu, c’est Toufik qui surgit. Il vient de sortir de prison (il a été incarcéré pour proxénétisme). C’est un habitué du SPN qui l’a connu, il y a quatre ans, au moment où le service a commencé à fonctionner, quand l’adolescent se prostituait. L’échange est peu fructueux, le jeune adulte essayant surtout de soutirer tickets-restaurant et cigarettes.

L’équipe repart de la gare et se dirige vers l’avenue du Prado, quartier réputé pour être fréquenté par les couples échangistes et les gays : c’est là qu’on peut trouver les jeunes garçons et les jeunes filles mineur (e) s qui se prostituent. Mais, les rues sont vides. L’équipe retourne alors vers le centre ville. Le véhicule traverse à vitesse lente le quartier de Noailles où, le jour, se tient en permanence le marché. Quelques gros rats qui circulaient parmi les détritus, s’enfuient. L’allure lente de la voiture et sa couleur (Fiat Punto verte) commencent à être repérées. Le SPN ne cherche pas à se cacher : il passe devant un groupe de jeunes. L’un d’eux se retourne, un grand sourire aux lèvres, et, faisant le salut militaire, lance : « Allez la brigade ».

L’équipe décide de se scinder : les uns vont marcher un peu, les autres continueront à rouler. Nous arpentons les rues : Didier nous désigne une vieille 205, garée le long d’un trottoir. Il explique qu’elle est abandonnée et sert de squat occasionnel. Nous arrivons face à un commerce qui sert de salon de coiffure le jour et de débit de boissons la nuit. Nous y entrons. Ces établissements recueillent parfois des jeunes en fugue. C’est bien parce que ceux qui les gèrent ne veulent pas de problèmes avec des mineurs, que le travail de collaboration avec eux est possible. L’action des éducateurs du SPN implique de rentrer ainsi en contact avec l’univers de la nuit. Le tout est bien d’éviter de prendre trop de risques. Il est arrivé ainsi qu’ils fassent sortir de jeunes femmes du milieu de la prostitution. La confrontation à ce monde parfois un peu glauque constitue un danger potentiel : cela, ils en ont bien conscience.

Georgette, éducatrice au SPN, téléphone : les éducateurs restés dans le véhicule ont rencontré un minot qui avait raté le dernier transport en commun. Ils l’ont ramené dans son quartier. Nous les retrouvons quelques instants après au coin d’une rue, et réembarquons. Nous passons sur le vieux port et apercevons un homme penché sur une silhouette allongée. Nous nous approchons : un adulte d’une cinquantaine d’années semble en grande difficulté. Les pompiers, appelés, interviendront quelques minutes plus tard. Nous nous dirigeons, à nouveau, vers la gare Saint-Charles : un groupe de jeunes errants stationne devant le bâtiment. En provenance le plus souvent du Maroc, mais aussi du nord de la France, ils circulent entre l’Italie et l’Espagne. La police en a arrêté une trentaine récemment. De ce fait, on n’en voit plus autant.

À force de sillonner ainsi les rues, le regard de l’équipe est devenu précis et acéré. Il voit tout de suite ce que le profane ne va pas forcément détecter. Une attitude, une allure générale, une réaction peuvent dénoter une détresse ou une situation non ordinaire. Youssouf a ainsi identifié un jeune, tout à l’heure, à la gare, assis parmi les autres voyageurs : signe distinctif ? Il n’était pas habillé comme les autres, portant seulement un pull-over, alors qu’il fait froid. Est-il en difficulté ? Il disparaîtra avant qu’il ne soit abordé.

Un peu plus tard, en descendant la canebière, un adolescent est repéré. La voiture s’arrête. Olivier s’approche du jeune et se présente. Il lui demande ce qu’il fait, dans la rue, à 2h 45 du matin. Clément a 15 ans : il vient de Toulouse. Il était en visite chez un copain et a raté son train. Il attend le petit matin pour retourner dans la salle d’attente de la gare, dès qu’elle sera ouverte, et prendre le premier train. Pourquoi n’est-il pas à l’école ? Son établissement a été détruit par l’explosion d’AZF et les cours n’ont pas encore repris. Non, sa mère, qui est principale d’un collège, ne s’inquiète pas : il lui a téléphoné et lui a dit qu’il couchait chez son copain. Non, il n’a pas peur : il a d’ailleurs rencontré un monsieur très gentil qui lui a offert une boisson chaude ! Devant nos réactions, il se reprend : bien sûr, qu’il n’a pas voulu rester avec cette personne : il n’est pas idiot. Olivier hésite : s’agit-il d’un môme en fugue ? Il décide de le prendre à bord et de le garder avec l’équipe. Il le raccompagnera à la gare quand celle-ci ouvrira, tout à l’heure. Clément est ravi. L’équipe lui fait faire un peu de tourisme et l’emmène sur les hauteurs de Marseille, de là on voit la ville éclairée de mille feux.

Des rencontres de ce type, on en compte sur l’année 2000 près de 1600 : 63 % sont des garçons, 43 % sont mineurs, 65 % sont français et 40 % en errance. L’équipe est peu témoin d’actes de délinquance. C’est vrai qu’elle agit parfois dans la prévention directe : prévenir cette dame qui, assise sur les escaliers de la gare Saint Charles, laisse traîner nonchalamment son bagage devant elle ou se tenir prêt de jeunes soupçonnés de préparer un mauvais coup (devant un distributeur de billets par exemple). Une cartographie précise a pu être établie des lieux où l’on retrouve le plus l’alcoolisme, la toxicomanie, la prostitution et autres actes de délinquance.

L’équipe du SPN a posé des jalons qui lui permettent d’être identifiée et reconnue par celles et ceux qui hantent la nuit. Ces groupes de jeunes qui jouent jusqu’à une heure avancée de la nuit au football, sur les places de certains quartiers, en faisant rebondir la balle sur les rideaux en fer des commerces, elle a réussi à les convaincre de créer des équipes de foot qui s’entraînent le soir : 18 joueurs au départ 100 aujourd’hui. Les éducateurs sportifs embauchés par l’ARS donnent même des cours de boxe et de karaté, en soirée.

Et puis, il y a les contacts avec les familles. L’équipe ne se contente pas de faire le « taxi », elle propose toujours d’accompagner le jeune à la porte de chez lui et d’avoir un échange avec les parents. Véritable travail de médiation qui permet parfois de commencer à dénouer ces nœuds à la source du conflit. Pour autant, il s’agit là d’un travail d’écoute et d’orientation et de réponse à l’urgence. Il n’y a pas de suivi proprement dit (même s’il arrive fréquemment qu’un même jeune soit régulièrement rencontré et que son évolution soit ainsi connue sur plusieurs mois). Pour cela, il y a des services compétents.

Ce partenariat est bien accepté par les autres structures existantes telles le SAMU social, les CHRS ou SOS drogue qui n’hésitent pas à contacter le SPN quand ils ont à faire à des mineurs. Le contact est aussi régulier avec « Service plus » qui peut proposer jusqu’à dix nuitées à l’hôtel, délai mis à profit pour essayer de trouver une solution. La collaboration existe aussi avec les foyers d’hébergement : il arrive d’y raccompagner un jeune rencontré dans la rue ou encore de recevoir un coup de fil de leur part, signalant un jeune en fugue. L’action est toujours ici sereine. Les gamins apprécient de trouver des interlocuteurs qui ne leur crient pas dessus et proposent une approche chaleureuse. Sereine, mais ferme : il n’est pas question pour l’équipe de laisser un mineur dehors sans solution. S’il ne veut pas qu’on le ramène chez lui, le centre de procédure d’urgence est contacté. En dessous de 14 ans, une place d’urgence en foyer est toujours possible. Au-dessus de cet âge, s’il n’y a plus de lits disponibles, ce sera « l’évêché » (une cellule du commissariat de police), en attendant le lendemain matin.

Le SPN, seule expérience connue d’action éducative en direction des mineurs, peut apparaître comme l’alternative éducative aux couvre-feux instaurés par certaines municipalités. On ne peut s’empêcher de s’interroger comme le fait le SPN lui-même dans son bilan de l’année 2000 : errance ou assignation à résidence des publics en difficulté ? La notion de contrôle social émerge elle aussi très vite. Elle se pose d’autant plus que dans l’équipe du SPN travaillent deux policiers. Oh, ils n’appartiennent pas à la BAC, mais à l’Unité de prévention urbaine.

Autre particularité propre à Marseille, cette unité de huit policiers, sans arme, qui travaille plus dans la prévention que la répression : agissant depuis 1991, considérée par leurs collègues comme des assistantes sociales, leurs partenaires sont les centres sociaux ou SOS femmes. Les deux fonctionnaires de police qui interviennent chacun une nuit, le reconnaissent : il leur faut jongler en permanence entre leur rôle de préservation de la sécurité publique et le travail de prévention. Leur plus grande crainte, c’est de se retrouver confrontés à une situation qui leur ferait faire le grand écart entre ces deux pôles. L’un comme l’autre affichent clairement leur fonction quand ils vont à la rencontre des jeunes. Jeunes qui sont souvent incrédules et n’hésitent pas à leur demander leur carte !

Quelle drôle de situation : des policiers qui jouent aux éducateurs, des éducateurs qui sillonnent la ville, en la scrutant, telle une brigade de nuit. Est-ce là la préfiguration de ce que le XXIe siècle nous prépare ? Voilà de quoi alimenter les polémiques… ou faire des émules. Mais, laissons le dernier mot à Georgette : « On rencontre un jour un gamin qui vendait du shit au coin d’une rue. Je lui dis :’’Je ne peux te laisser faire cela. Il est temps que tu rentres chez toi’’. Il me répond : “Lâchez-moi, il faut que je travaille”. Je lui dis ‘’Je vais être obligé d’appeler la police’’. ‘’Chiche’’ qu’il me dit ! Une voiture de police passait par là : je l’ai appelée. Les flics ont raccompagné le môme chez lui. Trois jours plus tard, je l’ai croisé à nouveau, il est venu vers moi, avec un grand sourire, pour me dire bonjour ».


Aider les jeunes à s’insérer et récupérer les... incasables

Le service prévention de nuit est une des activités déployées par l’association pour la réadaptation sociale. En effet l’ARS, association marseillaise particulièrement innovante et en plein essor, compte d’autres cordes à son arc : son service DEPAR qui engage un processus d’insertion avec les 16-25 ans et son atelier Passerelle qui propose une préqualification à celles et ceux dont plus personne ne veut

Le programme TRACE (Trajet d’accès à l’emploi), initié par la loi de lutte contre les exclusions de 1998, prévoit l’accompagnement sur un long terme (18 mois) des jeunes de 16/25 ans sans qualification. Mais, comment s’insérer quand on va mal ? Comment réussir à être assidu à un travail quand on a des problèmes de santé, qu’on n’a pas de logement ou qu’on n’a rien fait depuis trois ans ? Comment arriver à l’heure le matin, quand on se prostitue une bonne partie de la nuit ? Les 10 000 places nouvelles qui ont été dégagées, en 2002 par le programme TRACE, pour les publics les plus en difficulté pris en charge par la protection judiciaire de la jeunesse ou les CHRS rendent encore plus urgente la mise en œuvre de modalités adaptées. C’est ce qu’a réalisé l’ARS à travers DEPAR (Découvrons ensemble nos potentialités et agissons pour réussir) et l’atelier Passerelle.

- DEPAR

Ce service, créé en 1998, [2] intègre la globalité de la problématique des jeunes qui lui sont confiés. S’il ne résout pas, à lui tout seul, les problèmes de papiers, de santé, de justice ou de logement, il dispose d’un réseau partenarial suffisamment dense pour organiser les relais. C’est à partir de ce que ces jeunes sont à l’arrivée et ce qu’ils doivent être à la sortie pour pouvoir obtenir un contrat de travail que l’élaboration du parcours du jeune est organisée.

De nombreuses techniques sont utilisées tout au long de son cheminement : évaluation en milieu de travail, parrainage, préparation aux entretiens d’embauche, aide à la rédaction des CV et des lettres de motivation etc. Mais plus que d’autres encore, ces publics ont besoin de retrouver en eux les potentiels nécessaires. Cela ne peut passer que par l’accomplissement de soi, la réappropriation d’une image positive d’eux-mêmes, l’ouverture aux autres et le retour à un esprit de collaboration et de solidarité. C’est pour atteindre ces objectifs qu’ont été montés de nombreux « défis ». Il s’est agi, à chaque fois, de proposer de véritables exploits à accomplir, permettant au groupe de jeunes non seulement d’apprendre à se connaître, mais aussi à se découvrir et surtout à se dépasser.

Défi sportif tout d’abord : course en montagne, traversée à l’aviron entre Marseille et Calvi (310 kilomètres), trajet en pleine autonomie durant 10 jours, entre Briançon et Marseille, en alternant VTT et cheval (raid de 400 kms, avec 1000 mètres de dénivelés par jour).

Défi humanitaire ensuite : récupérer et réparer des vélos en vue de monter un atelier de réparation au Bénin ou encore monter un atelier informatique au Mali en récupérant du matériel et en le réparant. Résultat ? « Ensemble, on est parti et ensemble on a vaincu. Je ne pensais pas réussir et pourtant je suis là. Ces dix jours sont inoubliables » affirme Éric, 19 ans.

On peut se demander si c’est bien là faire de l’insertion. Les résultats parlent d’eux même : sur les trente jeunes qui ont vécu ces premiers défis, tous, à une exception près étaient, début 2001 en situation qualifiante ou professionnelle.

- L’Atelier Passerelle

Il existe tout un public qui est encore bien trop en difficulté pour être prêt à rentrer dans les actions proposées par DEPAR. Cette situation concerne notamment les jeunes accueillis dans les foyers d’hébergement de l’ARS, et qui pouvaient rester oisifs toute la journée, faute de supports d’activité. La solution trouvée était souvent offerte par des éducateurs à partir de leur hobby (atelier informatique, ou couture etc.). Face à un public blasé et orienté vers des plaisirs immédiats, on ne pouvait se contenter de rester dans l’occupationnel.

C’est fin 1993, qu’ouvre l’atelier Passerelle [3].
À l’origine, le projet comportait trois objectifs centraux : restaurer la confiance et le désir du jeune et lui permettre d’acquérir une compétence. Et cela ne pouvait se concrétiser qu’en amenant le jeune à élargir son horizon, en l’aidant à décoder autrement ce qui se vit pour lui (en dépassant la seule vision autocentrée et en lui permettant d’entrer dans une véritable relation de communication), en le guidant dans l’apprentissage d’actes techniques.

Le choix des activités a été fait en conséquence : ateliers de culture générale (mise à niveau, dessin et arts plastiques), ateliers techniques (cuisine, informatique, permis de conduire), immersion en milieu de travail (stage en entreprise, gestion de la cafétéria d’une école d’éducateurs à Marseille).
La méthode pédagogique adoptée se situe à l’opposé de l’approche classique : ici, on ne part pas de ce que les jeunes ignorent, mais de ce qu’ils savent. Ce qui est donc valorisé ce sont leurs acquis. « Nous donnons une prime à la visibilité, une plus-value à ce qui est déjà su » explique Franck Tanifeani, chef de service.

Autre démarche choisie : le cheminement ne se fait pas à partir de la commande d’un produit fini, mais palier par palier. On évite de le noyer dans une multitude de tâches et on préfère les contenus aux contenants : l’activité est avant tout un support à la relation.

Le travail engagé porte bien plus sur l’évolution du comportement que sur l’apprentissage des savoirs. Si le jeune a été admis à l’atelier Passerelle, c’est à partir du diagnostic effectué avec la mission locale, sur son incompatibilité avec le dispositif de droit commun. « Ces jeunes fonctionnent à partir de plaisirs et de désirs forts que la société considère comme déviants (toxicomanie, délinquance,…). Notre mission est bien de concurrencer ces comportements » continue Franck Tanifeani.

Nous avons rendu visite à l’atelier Passerelle. Sandra, 15 ans, très fière, nous a expliqué ce qu’elle y faisait : « Ici, on fait des poèmes et de la calligraphie ». Ils sont cinq autour de la table, à aller chercher dans un petit recueil de propos tenus par des gens célèbres, le texte idoine qui viendra illustrer la carte de vœux qu’ils sont en train de réaliser. « Ce que je fais est nul ! » s’exclame Nacim. « Mais, non : colorie-le, ce sera encore plus joli » l’encourage l’intervenant qui explique un peu plus tard, pourquoi il est important que le jeune reprenne confiance en lui. Pour cela, il doit prendre plaisir à ce qu’il fait.

L’atelier Passerelle dispose de 30 places. Mais les entrées et les sorties y sont permanentes. Cela arrive que les jeunes claquent la porte. Ils savent qu’ils peuvent revenir quand ils veulent. Quand ils veulent, car il y a inconditionnalité de l’accueil, mais pas comme ils veulent. Chaque incident fait l’objet d’une mise au point et permet un travail sur les comportements. Les adultes sont particulièrement vigilants à la réduction de la violence et aux conditions qui peuvent la provoquer (brimades, ton, comportement provocateur, y compris chez les encadrants). Une réunion de régulation a lieu chaque jeudi après-midi, qui permet de faire le point sur chaque jeune, mais aussi d’évoquer l’actualité de chacun face à chaque jeune.

Pour les publics en grande difficulté qui ont fait le tour des structures existantes, l’atelier Passerelle constitue un point de repère essentiel à partir duquel, ils peuvent essayer de se structurer et de se stabiliser. Et, un certain nombre de jeunes s’y accrochent, y revenant après un séjour en prison ou en continuant parallèlement à se prostituer, se droguer ou commettre des actes de délinquance. D’autres y vivent un parcours plus serein. Pour tous, il s’agit de cheminer pour trouver son identité personnelle (à partir de ses compétences, de ses talents et de ses désirs) et un moyen de reconnaissance sociale afin de décrocher enfin une place dans la société.


[1Service prévention nuit -10, rue du Dragon - 13006 Marseille. Tél. 04 91 37 40 46

[2DEPAR - 3, rue Delile 13001 Marseille. Tél. 04 95 04 57 60

[3Atelier Passerelle - 50, rue du Dragon 13006 Marseille. Tél. 04 91 37 93 70


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