N° 692 | du 15 janvier 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 janvier 2004

Année européenne des personnes handicapées : Réflexions

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Handicapés

Cinq responsables associatifs répondent

« Il est trop tôt pour mesurer l’effet », Rémi Jouan, président de l’Agefiph

Nous attendions avant tout que la question de l’emploi des personnes handicapées soit présente car elle nous paraît déterminante en matière d’intégration des personnes handicapées dans la société française.

Au niveau européen, nous en tirons un bilan particulièrement positif puisque de nombreuses initiatives ont porté sur l’emploi : la déclaration des partenaires sociaux européens du 17 janvier 2003, celle de la Confédération européenne des syndicats-Forum européen des personnes handicapées (CES-FEPH) de Thessalonique du 3 mars 2003 et le colloque du Comité économique et social européen (CESE) du 28 novembre 2003. Par ailleurs, la Commission européenne, dans une communication du 30 octobre, engage d’ores et déjà des prolongements à l’Année européenne en s’appuyant sur un constat que nous ne pouvons que partager : « L’emploi est le facteur le plus déterminant pour l’insertion sociale ». Elle propose un plan d’action de l’Union européenne en 2004 et 2005 autour de quatre mesures prioritaires liées à l’emploi.

Au niveau national, de nombreuses choses ont été réalisées concernant la question du handicap, mais à notre connaissance, relativement peu concernant l’insertion professionnelle. Jean-Pierre Raffarin, le Premier ministre a demandé au Conseil économique et social (CES) un rapport sur la question de l’insertion professionnelle des travailleurs handicapés, rendu en mai 2003. Nous avons organisé les 1er et 2 octobre 2003 un colloque européen sur la question de l’emploi qui a réuni prés de 800 participants. Le comité français d’organisation de l’Année européenne a consacré un colloque d’une demi-journée à ce sujet à Lille le 7 novembre 2003. Nous ne saurons ce qui a été retenu de tout cela qu’une fois que Marie-Thérèse Boisseau, secrétaire d’État aux personnes handicapées rendra public le projet de loi qu’elle prépare.

En revanche, il est encore trop tôt pour mesurer un éventuel effet - malgré la crise économique - en faveur de l’embauche effective des travailleurs handicapés en 2003.

« Notre priorité : l’accès à tout pour tous », Didier Joncheray, responsable pour l’association des paralysés de France

On pouvait penser que l’année 2003 serait riche en évolution et l’année 2004 nettement plus favorable pour les personnes en situation de handicap que les précédentes. Mais les militants de l’association savent bien, par expérience, que les situations évoluent, non pas à coup d’annonces, mais au prix d’efforts permanents. Dès sa création, il y a 70 ans, l’Association des paralysés de France s’est inscrite au sein du Conseil français des personnes handicapées pour les questions européennes (CFHE), pour défendre à ce niveau les aspirations des personnes et des familles et peser sur les décisions prises à Bruxelles, pour qu’elles soient réellement non discriminatoires. C’est essentiellement sur le développement du concept « d’accès à tout pour tous » que les attentes de l’APF portaient, concept qui ouvre les portes à de nombreuses réalisations pour les personnes en situation de handicap moteur et leur famille, tant en ce qui concerne le regard porté sur elles que le développement de leur vie sociale.

Nous pouvons dire combien nous avons été surpris que le gouvernement français ne fasse aucun effort réel pour que cette année soit suffisamment médiatisée pour faire évoluer plus rapidement les mentalités. En effet, les fonds européens ont été les seuls à être redistribués pour moitié dans des multiples projets présentés par des associations. Le parti pris par le comité d’organisation de l’Année européenne en France, de demander aux personnes handicapées de conduire les projets labellisés et financés a le défaut, même si nous étions d’accord, de mettre de côté des acteurs éloignés du handicap. Nous restons dans notre sphère et sensibilisons insuffisamment ceux qui ne savent pas, ceux qui ne connaissent pas.

L’autre moitié des fonds européens a été utilisée par le secrétariat d’État aux personnes handicapées pour communiquer. Le fait que le premier forum, celui d’ouverture à Rennes n’ait pas donné la parole aux associations de façon significative, a été dénoncé. Les militants locaux de l’APF étaient à deux doigts de manifester. Avec les moyens disponibles, l’APF a surtout envie de féliciter Jean-Luc Simon, qui présidait le comité français de coordination, et qui a ?uvré sans relâche pour que la parole des parents et des familles soit entendue et écoutée. _ Espérons que ces portes ouvertes, dans les entreprises comme dans les partis politiques auront commencé à changer le regard porté sur les personnes en situation de handicap, ce qui au final, serait plutôt positif.

« Le handicap est descendu dans la rue », Fabienne Duboscq, directrice du développement associatif et de la communication de Ladapt

L’Adapt milite pour que les personnes handicapées puissent vivre avec et comme les autres. De cette Année européenne, nous attendions tout simplement que le plus grand nombre de nos concitoyens prenne conscience de la nécessité de faire une place aux personnes handicapées dans notre société, dans la rue, les écoles, le milieu professionnel, les cinémas, les théâtres, les salons et les moyens de transport. Nous pensions que cette année permettrait de faire comprendre que l’intégration des personnes handicapées est l’affaire de tous et qu’il faut commencer à envisager des alternatives à cette vie à part.

Au bout d’une année, nous constatons des évolutions positives, un bruit de fond qui commence à entrer dans la tête de nos concitoyens. Le mot intégration et le sentiment qu’en France nous devons faire au moins aussi bien que nos homologues européens commencent effectivement à pénétrer les esprits. Pendant des années, dans notre pays, le problème des personnes handicapées a été traité à part avec une scolarité ou un travail dans des centres spécialisés. C’est encore vrai aujourd’hui, même si les mentalités évoluent.

À l’occasion du salon de l’éducation, nous aurions préféré un débat sur l’intégration des enfants dans les écoles communales plutôt qu’un colloque spécifique sur l’éducation des enfants handicapés. Les entreprises présentes n’avaient pas été sensibilisées à l’emploi des personnes handicapées et n’ont pas su accueillir les candidatures des quelque 500 visiteurs handicapés.

En revanche, il faut signaler la dynamique générée par le passage du « bus européen » en France : des municipalités, des associations et des écoles ont entrepris pour la première fois d’organiser des journées de sensibilisation. Au total 10 000 personnes ont été touchées par cette initiative qui a duré un mois. Le handicap est descendu dans la rue. Enfin, nous notons que cette année a permis l’organisation d’événements avec des invités européens qui ont permis de constater à quel point la France est en retard. Nos voisins prônent depuis de nombreuses années l’anti-discrimination et l’intégration. Nous formons le v ?u que le plus grand nombre de nos concitoyens ait pris conscience de ce retard.

« Nous espérions la reconnaissance du handicap psychique », Jean Canneva, président de l’ Union nationale des amis et des familles de malades mentaux

L’UNAFAM milite depuis des années et, en particulier, depuis la publication du Livre Blanc réalisé en 2002 avec la Fnap-Psy (associations de patients et anciens patients) et les représentants des soignants, pour faire reconnaître la population des personnes handicapées psychiques. Le handicap psychique est la conséquence des incapacités dues aux maladies mentales. La population en cause est considérable puisqu’il s’agit de plusieurs centaines de milliers de personnes qui vivent désormais dans la cité. Elle n’est reconnue actuellement qu’au niveau des allocations adultes handicapés. Aucune reconnaissance sociale (hébergement, accueil, accompagnement, éventuellement protection juridique et insertion) n’est venue compenser la suppression massive des lits dans tous les hôpitaux spécialisés. L’Année du handicap a été perçue comme un moyen de faire cesser cette situation.

Le discours du Président de la République du 2 décembre 2002, à l’occasion de l’installation du CNCPH, a été de bon augure car il a tout d’abord nommé le handicap psychique et ensuite qualifié la situation des personnes en cause comme « sans solution » dans la cité. On ne pouvait être plus explicite ! Ensuite sont intervenues des manifestations de communication destinées à sensibiliser le public. Le handicap psychique a été seulement évoqué et encore, pas toujours. Ceci montre bien que la reconnaissance de ce handicap n’est pas acquise.

En revanche, les travaux inter-associatifs et avec l’administration sur la nouvelle loi sur le handicap ont été l’occasion d’explications. Elles étaient nécessaires car peu de personnes connaissent les incapacités psychiques et des incompréhensions ont sans doute pu être évitées, dans une certaine mesure. Il reste à découvrir quel sera le contenu du nouveau texte qui devrait remplacer celui de 1975. L’UNAFAM a demandé un plan spécifique pour combler le retard considérable accumulé depuis 1975. Ce plan comprend six éléments : l’accès aux soins, l’obtention de ressources minima, l’accès à un logement, à un accueil et à un accompagnement adapté et, lorsque c’est nécessaire, des protections juridiques et des insertions appropriées.

Cet ensemble, destiné à reconstruire un lien social minimum qui a été détruit par les conséquences des maladies, ne supprime pas l’accompagnement réalisé par les soignants. Il le complète avec le soutien des élus et des services sociaux locaux.

« Seules les grandes associations ont bénéficié de moyens », Patricia Prévost, responsable de l’association Alpha Loisirs

En mai 2003, la ville de L’Haÿ-les-Roses a organisé le forum « Réussite et handicap » dans le cadre de cette Année européenne et y a convié les différentes associations qui travaillent dans le domaine du handicap. Alpha Loisirs, qui propose des activités de loisirs à des personnes handicapées et valides, avait pour projet l’organisation d’une course d’orientation dans la ville avec des équipes constituées d’une personne handicapée et d’une personne valide pour sensibiliser les citoyens au problème du handicap.

Nous avons fait – en temps et en heure - une demande de subvention au niveau européen et n’avons rien obtenu, pas plus que la municipalité n’a bénéficié d’une aide financière pour l’organisation du forum. La ville de L’Haÿ-les-Roses est pourtant très active par rapport à l’insertion des personnes handicapées. Lors du forum, notre association a simplement obtenu le droit d’utiliser le logo de l’Année européenne des personnes handicapées, ce qui ne nous a pas apporté grand-chose. Nous avons tenu un simple stand présentant nos activités.

Nous attendions plus de reconnaissance et de soutien financier de la part de l’Europe et des grandes associations liées au handicap vis-à-vis des associations locales et départementales. Il nous semble que seuls les projets nationaux des grandes associations ont bénéficié de moyens pour valoriser leurs actions. Cependant, cette Année européenne a sans doute permis de sensibiliser un peu les citoyens au problème du handicap. Cette sensibilisation n’aura de réelles répercussions que si les actions continuent dans les années qui viennent. Mais les moyens seront-ils suffisants ?


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