N° 779 | du 5 janvier 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 janvier 2006

Addictions : quelle prévention à l’adolescence ?

Laetitia Darmon

Thème : Toxicomanie

Le discours de prévention sur les dépendances reste majoritairement focalisé sur les dangers et l’interdit. Ce faisant, il rate sa cible. Car, à un âge d’expérimentation où le rapport aux pairs est essentiel, les adolescents investissent la consommation de produits addictifs d’imaginaire, de désirs et de valeurs. C’est donc à cette subjectivité qu’il convient de s’adresser. Pas ponctuellement, mais dans la continuité d’un vrai projet d’éducation à la santé

« Une fois, j’ai fumé, j’ai même trop fumé, j’ai abusé, j’ai vomi partout, je suis tombé à moitié dans les pommes, j’arrivais plus à me relever, c’était horrible. » La récente campagne de prévention télévisée de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les toxicomanies (MILDT) met en scène des jeunes comédiens qui évoquent les effets délétères du cannabis – difficultés scolaires, perte de mémoire, angoisse, « bad trip », repli sur soi, déconcentration, dépendance… – et les oppose aux effets attendus par les jeunes : se sentir bien, se faire des amis, aider à réfléchir.

La sociologue Sophie Le Garrec a interviewé des adolescents sur leur perception de ces messages. Elle note qu’en plaçant en première ligne les conséquences les plus lourdes de l’utilisation du cannabis, le discours choisi « se coupe de la plus grande partie des jeunes et discrédite l’ensemble des informations émanant des instances de prévention ». Il nie en effet qu’une majorité d’adolescents font un usage occasionnel, expérimental, festif du cannabis et qu’ils y trouvent souvent cette sensation de bien-être, cette socialisation précisément démenties par les slogans. Qu’ils s’occupent du cannabis, de l’alcool, du tabac ou des autres substances psychoactives, beaucoup d’acteurs de terrain estiment aujourd’hui qu’une prévention focalisée sur le ressort de la peur et sur l’interdit n’est pas adaptée, et surtout pas à l’adolescence, un âge où l’expérience prend fonction de recherche de soi et où le besoin d’être accepté par les pairs est fondamental.

Psychiatre et directeur du Trait d’union, un centre spécialisé en toxicomanie, Alain Morel promeut au contraire une prévention capable de prendre en compte à la fois la dangerosité des substances et la dimension d’expérience. Reconnaître l’imaginaire, les valeurs sociales et les croyances investis dans la consommation de substances par les adolescents doit servir non à encourager cette dernière, mais à créer les conditions d’un accompagnement de cette expérience. « Il va falloir aider l’adolescent à prêter attention à ses ressentis, aux effets de ses expériences sur lui et sur ceux qui l’entourent afin de les expliciter, d’en déterminer les satisfactions durables ou les impasses », poursuit-il.

La prévention proposée en France aux adolescents semble encore loin de cet objectif, même si, estime le psychiatre, « les messages d’aujourd’hui sont moins caricaturaux qu’avant ». Dans un récent Guide d’intervention en milieu scolaire, relatif aux conduites addictives, la prévention en addictologie se trouve certes présentée comme une dimension de l’éducation à la santé telle que la définissait la circulaire 98-237 du 24/11/1998 : « À l’opposé d’un conditionnement, l’éducation à la santé vise à aider chaque jeune à s’approprier les moyens d’opérer des choix, d’adopter des comportements responsables pour lui-même comme vis-à-vis d’autrui et de l’environnement. Ni simple discours sur la santé, ni seulement apport d’information, elle a pour objectif le développement de compétences. »

Mais sans moyens suffisants, sans cohérence ni pilotage, les actions demeurent morcelées et soumises aux seules bonnes volontés locales. « Il n’y a pas de budget en tant que tel, et seulement des projets de prévention au cas par cas », déplore le président de l’Association nationale des intervenants en toxicomanie (ANIT), Jean-Pierre Couteron. Résultat : la majorité des interventions restent issues pour l’heure de la police ou de la gendarmerie dont les actions de prévention sont gratuites. Avec au programme, « caractères généraux et classification des drogues, analyse de la dangerosité de certaines, législation sur les stupéfiants  ». Reste à côté de cela une multitude d’associations qui tentent de nouvelles approches et s’interrogent sur leurs pratiques.

Des jeux pour réfléchir sur ses comportements

C’est au tour de Frédéric de piocher une carte. Il lit : « Tu as perdu ta casquette hier ; tu entres en classe, et tu vois ton copain avec une casquette identique à la tienne sur sa tête. Que fais-tu ? » Frédéric commence à réfléchir à la situation et émet une réponse, bientôt discutée par la classe entière. Tous suivent un programme proposé par l’ANPAA 75 – antenne parisienne de l’Association nationale de prévention en alcoologie et en addictologie – aux classes de 5ème, sur les résistances aux pressions. Un programme qui va au-delà de l’addictologie, même si elle est dans tous les esprits. Une première séance a permis aux jeunes de travailler sur leur représentation de l’adolescence – « on leur montre que c’est un âge de transition, très enrichissant, mais fragilisant aussi », explique un animateur de l’ANPAA 75, Frantz Moulius.

Cette seconde séance vise, sur la base de jeux de carte ou de jeux de rôle, « à alimenter leur caisse à outils dans la vie : la discussion nous permet de leur faire prendre conscience que face à un problème, il existe toujours de multiples réponses possibles ». Plus focalisé sur les produits – alcool, tabac et cannabis – et leurs risques associés, un autre programme de l’ANPAA 75, proposé à partir de la 3ème, s’inscrit cependant aussi dans une démarche de développement des compétences et de réduction des risques. « Je demande par exemple à un élève de s’imaginer à la fin d’une soirée où une copine qui a beaucoup bu lui propose de le raccompagner en voiture et je lui demande quelle est sa réaction.

Beaucoup répondent d’abord qu’ils acceptent de prendre la voiture, parce qu’ils n’ont pas le choix et on en arrive à définir d’autres possibilités : dormir sur place, rentrer en taxi, s’organiser en amont pour prévoir sa consommation. On essaie de les responsabiliser sans rejeter leur consommation », analyse Frantz Moulius. CD-Rom, vidéos, associations de mots, photo-expression, théâtre-forum : de nombreux supports permettent d’utiliser la mise en situation. Quels qu’ils soient, ils servent toujours de prétexte pour engager une réflexion sur des comportements. « Lorsqu’on donne de l’information pure, cette réflexion ne peut pas se construire », analyse Patrick Dessez, psychologue et directeur du centre Jean Bergeret, une association située en Rhône-Alpes spécialisée dans la prévention des conduites à risque.

Un dialogue non moralisateur

Une telle réflexion implique toutefois que les adolescents puissent s’interroger sur le sens qu’ils associent à la consommation de substances. Pour ce faire, Laetitia Bouche-Florin a opté pour des groupes de parole autour des drogues. Cette psychologue qui exerce dans le cadre d’une consultation pour jeunes consommateurs de cannabis installée à l’hôpital Avicenne intervient depuis l’an dernier avec une autre collègue dans les collèges et lycées. Toutes deux travaillent en demi-classe de deux fois une heure. Elles aménagent davantage l’échange qu’elles ne le conduisent, redistribuant la parole, la reformulant et corrigeant d’éventuelles idées fausses. « Lorsqu’on les interroge sur les raisons qui les conduisent à fumer éventuellement de façon régulière, les adolescents analysent que c’est pour oublier les problèmes, aider à réfléchir. Ils expliquent eux-mêmes que l’adolescence est une période difficile », raconte Laetitia Bouche-Florin.

« Nous attendons de ce type d’échanges, non pas qu’ils dissuadent les adolescents de toucher aux produits ou d’y goûter, mais qu’ils les aident à penser leur consommation pour en user d’une manière plus éclairée. » Une approche partagée par Laurent Konopinski, psychologue et directeur de l’AFPRA, une association mulhousienne de prévention des drogues et des dépendances : « Il est fondamental d’accueillir ce qui se dit avec ouverture, sans être moralisateur. On leur dit, attention, là il y a des dangers, mais aussi : là, vous avez du plaisir. Pour être crédible, il faut être capable d’entendre le bien que ça leur fait de consommer des drogues. Il faut entendre cela, parler du plaisir mais aussi du déplaisir, de la frontière entre les deux et des manières de rencontrer le plaisir en dehors de la consommation de substances. »

Se découvrir

De cette écoute émergent souvent des thèmes sous-jacents à la consommation. « Je trouve important de questionner les jeunes sur ce qu’est une vraie fête pour eux. Leur premier réflexe est d’évoquer une fête avec beaucoup d’alcool. Je leur dis alors : il suffit donc qu’il y ait de l’alcool pour qu’une fête soit réussie ? et là, ils se rendent compte qu’il y a d’autres paramètres dont on va pouvoir parler : les copains, la confiance en soi… », note Laurent Konopinski. Questionner les jeunes dans leur projet de vie ne lui semble pas davantage hors sujet en prévention de l’addictologie, bien au contraire. Au cours de l’exposition interactive « Cannabis - quo vadis », conçue notamment par l’AFPRA, les adolescents sont ainsi invités à exprimer comment ils voient leur avenir. L’animateur qui les accompagne leur présente un jeu de cartes qui propose différents scénarios de vie (en termes d’amour, d’argent, de travail) pour une fille nommée Claudia et un garçon du nom de Max.

Les élèves choisissent parmi ces cartes pour bâtir le parcours du personnage de leur sexe. « On se rend compte par exemple que, tous profils socio-économiques confondus, les garçons créent un Max sans avenir professionnel et qu’ils perçoivent la drogue comme un vecteur d’argent facile. Il faut alors pouvoir discuter avec les élèves de cette inquiétude, tant dans l’exposition qu’en classe. » Sur un autre panneau, c’est le rapport des jeunes à leurs parents qui est interrogé. Cinq types de parents sont présentés, des plus répressifs aux plus permissifs. Les élèves sont conduits à expliquer quel type de parents ils ont, lesquels ils aimeraient avoir et ceux qu’ils veulent devenir. « Ce qui apparaît alors, c’est que le parent idéal n’est pas le baba cool, mais celui qui est capable de parler », constate Laurent Konopinski. « On peut ensuite profiter de cette réflexion pour aider les ados à identifier quel pourrait être l’adulte crédible dans leur environnement. »

Impliquer l’environnement adulte

Ces adultes crédibles, ceux qui pourront aider l’adolescent à poursuivre ce début de réflexion sur lui-même, sont essentiels pour que les actions de prévention ne soient pas simplement une parenthèse dans le quotidien scolaire (lire les différentes expériences). Or, malgré l’existence dans une majorité d’établissements de Comités d’éducation à la santé et à la citoyenneté (CESC), chargés de garantir la cohérence des actions de prévention, celles-ci restent le plus souvent ponctuelles, sans lien avec la vie de l’établissement et la présence des parents. Pourtant, cette mobilisation est essentielle. « À une époque où beaucoup de parents se sentent très désorientés, il est aberrant de faire de la prévention sans s’adresser à eux aussi », insiste Jean-Pierre Couteron. « À l’ANIT, on ne mène pas d’actions en établissement scolaire sans avoir réuni les parents pour leur dire qu’ils sont plus légitimes qu’ils ne le croient et qu’ils ne doivent pas hésiter à se faire conseiller. » Mais ce travail conjoint, peu pratiqué à l’échelle nationale, ne semble pas toujours facile à réaliser. Patrick Dessez explique que si le centre Bergeret propose des ateliers d’échange pour parents, il est rare – « parce que ça coûte cher et que ça demande une vraie implication » – qu’un travail s’effectue en parallèle avec les adolescents et leurs parents.

La mobilisation des personnels scolaires n’allant pas davantage de soi, l’AFPRA a opté pour une démarche volontariste des établissements. « Souvent, les adultes de l’établissements sont demandeurs d’une approche vaccinale de la prévention : c’est-à-dire, des interventions ponctuelles, par classes d’âge », note Laurent Konopinski. « Nous avons jusqu’à présent pris le parti de céder à cette demande dans l’espoir que cette première étape les mette en confiance et leur donne envie d’aller plus loin. C’est généralement ce qui se passe. » Un véritable travail de fond peut alors commencer. Il passe par des actions de sensibilisation auprès des parents, acteurs indispensables de la prévention. Dans certains établissements, une permanence assurée par l’AFPRA et/ou par l’infirmière scolaire se met en place. Les jeunes viennent parler librement de leur rapport aux produits psychoactifs et de leurs questionnements. Il peut aussi consister à aider les acteurs de l’établissement à clarifier les rôles de chacun – conseillers principaux d’établissements (CPE), enseignants, infirmière scolaire – vis-à-vis des problèmes d’addiction, mais plus largement des troubles du comportement.

« Notre idéal est que les acteurs de l’établissement puissent plus systématiquement repérer le repli sur soi d’un élève ou la chute de ses résultats scolaires et, parallèlement, réagir plus posément, avec moins d’inquiétude. » Cette sensibilisation débouche en général sur la mobilisation d’adultes référents vers lesquels les jeunes en difficulté sont envoyés pour qu’ils puissent mettre des mots sur ce qui leur arrive. « L’écoute n’est pas l’apanage des psys », insiste Laurent Konopinski. L’écoute de l’adulte, son attention peut déjà contribuer à désamorcer des problèmes et faire ainsi œuvre de prévention. À condition toutefois que cet adulte sache, lorsqu’un jeune rencontre des problèmes trop lourds, passer le relais à des acteurs de santé.


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