N° 449 | du 9 juillet 1998 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 juillet 1998

ANEJI, les éducateurs souhaitent-ils son retour ?

Joël Plantet

Thèmes : Éducateur, Histoire

On peut dire que l’Association nationale d’éducateurs de jeunes inadaptés a très largement participé à organiser et structurer cette profession faite de techniciens capables à la fois de prendre du recul et de partager la vie des jeunes, d’être en même temps un peu marginaux et beaucoup intégrés. Tout un programme que la défunte organisation a défendu pendant près de 50 ans. Mais ces professionnels de l’enfance inadaptée partis on ne sait trop d’où ne se sentaient apparemment de nulle part. Cette absence d’un besoin d’appartenance est venue à bout des meilleures volontés de fédération. Enfin presque toutes : des irréductibles veulent encore y croire. Avant de se livrer à des spéculations sur les chances d’une résurrection, dans un de nos prochains numéros retour sur la naissance et la mort de celle qui fut malgré tout une grande dame

Créé le 28 mai 1994 par les Diplodocus (premiers éducateurs ayant exercé avant, pendant ou à la fin de la seconde guerre mondiale), le Conservatoire national des archives et de l’histoire de l’éducation spécialisée (CNAHES) [1] a fondé, quatre ans plus tard — jour pour jour — le Centre des archives de la protection de l’enfance et de l’adolescence (CAPEA) : des boites d’archives représentant 2000 articles (ou unités intellectuelles), d’autres encore à défricher et ordonner ; onze fonds classés, inventoriés et communicables ; trente collections de revues, 700 brochures, une centaine d’ouvrages… L’endroit permet d’ores et déjà des recherches et travaux sur l’éducation spécialisée, la délinquance juvénile, les politiques éducatives et sociales au XIXe et XXe siècles, la protection de l’enfance et de l’adolescence.

« L’Association nationale des éducateurs de jeunes inadaptés a été créée par vous et pour vous le 15 juillet 1947 et déclarée au Journal Officiel du 13 janvier 1948, déclare un tract de 1948 (cinquante ans, déjà) présentant la nouvelle ANEJI aux éducateurs, éducatrices, directeurs et directrices. « Elle a pour buts, notamment, poursuit le tract, d’unir et d’aider, à la fois sur le plan amical et professionnel, en dehors de toutes préoccupations politiques ou confessionnelles, tous les éducateurs de jeunes socialement inadaptés (présentant des déficiences psychiques, des troubles du caractère ou du comportement) ; de contribuer à l’organisation de la profession et à la mise au point de débouchés, en liaison avec les pouvoirs publics et les organismes intéressés ; de développer et de faire connaître les méthodes d’éducation respectueuses de la personnalité des jeunes »...

Récapitulons : les premiers centres accueillant des mineurs délinquants — Ker-Goat en Bretagne, dès 1940, ou Bois-le-Roi en Seine-et-Marne — se débrouillent, sous la direction de chefs scouts, dans des conditions plus que précaires ; mais l’enfant victime de la guerre et l’enfance inadaptée sous toutes ses formes vont rapidement impulser l’idée qu’éducateur pouvait devenir un métier à part entière.

À l’initiative du magistrat Jean Chazal, des Associations régionales pour la sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence (lire l’interview de Jacques Guyomarc’h) voient le jour ; les premières écoles d’éducateurs — Montesson en 1943 — naissent à Paris, Montpellier, Toulouse, Lyon ; les Éclaireurs de France, qui tiennent colloque annuel à Marly-le-Roi depuis 1945 (ce sera ensuite Jambville, avec les Scouts de France), y accueillent les éducateurs et directeurs en recherche.

Le 18 février 1947, une première réunion du Comité d’entente des services sociaux près les tribunaux pour enfants de France et de l’Union française provoque une rencontre d’éducateurs ; cette journée précédera de très peu la naissance de l’ANEJI. La circulaire d’invitation à l’assemblée constitutive du 15 juillet 1947 stipule : « la majorité des éducateurs et des observateurs de jeunes « inadaptés » (notez les guillemets, NDLR) se trouvent dans une situation analogue à celle des premières assistantes sociales. La période héroïque passée, ils ont besoin de se connaître pour confronter leur expérience et organiser leur profession ».

L’ANEJI se développe rapidement. Elle signe, le 16 mars 1958, des accords de travail ARSEA/ANEJI améliorant le statut des éducateurs du secteur privé. Elle atteint 1 500 adhérents en 1959, pour doubler ce chiffre dix ans plus tard. L’ANEJI officialisera en outre, en 1955, les appellations d’éducateurs techniques et d’éducateurs scolaires. En juin 1959, apparaît la section spécialisée des éducateurs de prévention. L’association milite, et ce depuis 1948, pour l’instauration d’un diplôme d’État d’éducateur spécialisé, qui verra le jour en 1967.

Les deux bulletins d’éducateurs de jeunes inadaptés — intitulés respectivement Échanges et Escales — fusionnent le 15 juillet 1951 pour faire naître Liaisons, dont la vingtaine de pages du numéro 1, daté de décembre 1951, tire à 500 exemplaires. On peut par exemple y lire : « ...La vie de l’éducateur est une lutte continuelle contre la déception, l’échec, le découragement, la monotonie, l’incompréhension »... Dans le n° 2 (mars 52), des conseils pratiques sont dispensés ; dans le numéro 5 (janvier 53), un psychologue « donne la raison de son existence ». La revue atteindra, en 1969, soit quelque 70 numéros plus tard, un tirage de 4 000 exemplaires.
La publication ira jusqu’à 116 numéros.

Dans l’édito du n° 100 (2e trimestre 1977), Marc Ehrard, alors Président de l’ANEJI, écrit : « Nous n’hésiterons pas à renvoyer à l’organisation sociale tout entière et aux instances politiques ou administratives, régionales ou nationales, les contradictions les plus fondamentales dans lesquelles nous sommes obligés de vivre avec les inadaptés, quand elles ne seront ni de notre fait ni de notre compétence : certaines questions que pose l’existence d’inadaptés sont d’ailleurs d’ordre culturel et moral, et interpellent le devenir de l’homme, et de l’homme social, avec tout ce que cette notion recouvre d’infini et d’enrichissement… ».

Dans un article intitulé Cent numéros, Henri Joubrel évoque des « clignotants discrets, puis impérieux qui ont, de toutes parts, fait réfléchir » et des « erreurs d’une minorité de ses membres » qui ont mis « la profession en danger ». Dans le dernier numéro de Liaisons ancienne formule (nos 116-117, 2e et 3e trimestre 1981), Louis Casali et Jacques Ladsous présentent une nouvelle maquette de l’organe de l’ANEJI, devenue ANEJI-MAES (Mouvement d’action éducative spécialisée) et dont le contenu présente les journées nationales de l’action éducative en milieu ouvert, qui se sont tenues du 6 au 8 décembre 1978.

Les activités de l’association sont plurielles : du 6 au 10 juillet 1970, au Palais des Congrès de Versailles, l’ANEJI, dans le plus grand rassemblement organisé (jusqu’alors) pour la profession, avait débattu du thème « Le rôle social de l’éducateur de jeunes inadaptés ». Des journées régionales ANEJI de formation et de perfectionnement se généralisent, concernant les éducateurs de groupe, mais aussi les éducateurs techniques, scolaires ou de jeunes handicapés physiques. Un service d’offres et de demandes d’emploi est mis en place.

Dès 1948, l’ANEJI avait entrepris des échanges internationaux : Hollande, Italie, Belgique, Allemagne, avant les États-Unis, le Canada, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient ; naît, en 1951, l’Association internationale des éducateurs de jeunes inadaptés (AIEJI), qui va regrouper, en 1969, dix-huit associations nationales, soit plus de six mille membres.

« L’ANEJI a fait du métier d’éducateur spécialisé une réalité professionnelle », concluait, en 1969, un document anejiste intitulé Regards sur l’histoire de l’ANEJI. Elle a effectivement organisé, structuré une profession. Pour Robert Fabre, par exemple, secrétaire général de l’association en 1968, il s’agissait de définir la profession d’éducateur sous trois angles : par l’importance de la sélection ; par la particularité d’être « à la fois un technicien formé, capable d’analyser les situations, de prendre du recul et un acteur au contact, quelquefois permanent, partageant la vie des jeunes » ; enfin par le fait d’être des « spécialistes d’une ambiguïté fondamentale, à la fois complice des jeunes dans des situations délictuelles limites et représentants de la société », idée qu’il met en rapport avec les testings d’ecstazy dans les raves, qu’organisent « en toute illégalité » certains intervenants sociaux aujourd’hui.

Louis Casali, lui, a été rédacteur en chef de la revue Liaisons à partir de décembre 1951, et ce pendant trente ans : il a aujourd’hui 76 ans. Il a entendu Bruno Mégret, à l’émission Public, fin mai dernier, dire que la prévention ne servait à rien, et nous dit sa grande colère : qui, maintenant que l’ANEJI a disparu, peut réagir efficacement à de tels propos ?
Les syndicats sont-ils pour quelque chose dans la disparition de l’ANEJI ? Beaucoup pensent que oui. « La dualité des prérogatives, loin de créer un fossé entre l’action syndicale et celle de l’ANEJI, implique au contraire une collaboration confiante de l’une avec l’autre », précisait, le 30 mars 1960, le rapport moral de la 14e assemblée générale. Le Conseil d’administration avait d’ailleurs adopté, quatre mois auparavant, une motion soulignant la liberté syndicale de ses membres.

L’ANEJI n’intervient pas dans la signature de la convention collective du 15 mars 1966. À partir des années 70, elle s’étiole, perd de sa force. Elle disparaîtra quelques années plus tard. Sa dernière présidente se nomme Jacqueline Mathieu, qui exercera ses fonctions de 1986 à 1993, année de sa dissolution.

Dans un article intitulé Voyage au centre de l’ANEJI, un adhérent, Bernard Rivy indiquait dans Lien Social n° 106 (10 janvier 1991) ce qu’il considérait comme les trois erreurs historiques de l’ANEJI : celle-ci n’aurait pas pris, après mai 68, toute la dimension du politique et de l’économique ; elle ne s’est pas située assez résolument à gauche et s’est progressivement coupée de sa base ; l’ANEJI, enfin, n’aurait jamais dû se transformer en mouvement, « ne faisant plus de la fonction éducative qu’une analyse globale et réductrice ».

Émergent, depuis quelque temps, différents mouvements, collectifs, forums, organisations de travailleurs sociaux qui parlent parfois de se fédérer. Nous consacrerons un second dossier à cette question : une nouvelle ANEJI est-elle aujourd’hui possible ?


[1CNAHES - 63 rue Croulebarde - 75013 Paris


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Jacques Guyomarc’h est né le 9 mai 1917. Éducateur, il a dirigé, de 1944 à 1963, un centre d’observation en Bretagne, et a été, en 1947, le premier secrétaire général de l’Association nationale des éducateurs de jeunes inadaptés (ANEJI), fondée le 15 juillet 1947

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