N° 977 | du 17 juin 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 juin 2010

À la recherche de la confiance perdue

Jacques Trémintin

Thème : Relation

La particularité des journées de Paroles d’enfant, c’est de se poser des questions décalées que pourtant chacun a en tête, sans toujours savoir y répondre. En décembre 2009, le thème choisi traitait de la confiance.

Tout devrait être simple : d’un côté il y a des personnes en recherche d’aide et de l’autre des professionnels formés pour la leur apporter. Et pourtant, cela ne fonctionne pas toujours comme on le souhaiterait. Se tissent parfois un désespoir et une méfiance qui circulent dans les deux directions. Même lorsque les usagers semblent se montrer coopératifs, ils peuvent percevoir nos interventions comme une forme de violence, de piège, de problème qui va se rajouter à ceux déjà existant. Il est vrai que leur histoire est souvent jalonnée de sentiments de trahison, de colère, d’injustice ou d’abandon de la part de ceux qui ont pu prétendre leur apporter de l’aide.

D’un autre côté, quel professionnel n’a jamais été gagné par un profond sentiment de découragement, se demandant s’il était vraiment raisonnable de fonder quelque espoir sur les capacités d’évolution d’une personne, d’une famille, d’un couple parental, d’un adolescent délinquant… Est-il possible de regagner cette confiance perdue ? C’était là le sujet des deux journées de Paroles d’enfant [1].

Légitime défiance

C’est Yves Stevens, psychologue à Paroles d’enfant, qui a ouvert le bal. La confiance est un support qui est à la fois espéré et craint, a-t-il rappelé. Du côté du professionnel, la bonne volonté et la franchise recherchées chez les usagers ont pour pendant la peur de se faire instrumentaliser par eux. Du côté des familles, le respect attendu de la part de l’intervenant n’a d’égal que la crainte d’être jugées et trahies par lui, avec le risque de voir les failles qui lui sont volontiers présentées être utilisées contre elles. De part et d’autre, chacun ressent le besoin de se sentir en sécurité. Mais, comme dans toute relation, l’authenticité totale est un leurre, s’assimilant plutôt à la quête du Graal. Et l’insécurité comme le doute constituent plus des conditions que des freins à toute intervention.

S’il y a une légitimité à ressentir de la défiance au début de tout contact, le piège est alors de vouloir rassurer à tout prix, en se refusant de valider la prudence et la méfiance ressenties. Ne faut-il pas au contraire concevoir la confiance comme une qualité émergente de la relation d’aide qui se construit, se mérite et s’entretient ? Son élaboration nécessite un délai incompressible, variable selon les circonstances et les personnes. C’est juste le temps nécessaire devant permettre à chacun d’éprouver l’autre et de pouvoir progressivement se faire crédit, sans garantie aucune d’y arriver jamais. Car la confiance, quand elle est aveugle, fait le lit des gourous, des sectes et des abus de pouvoir.

Fondements de la confiance

L’équilibre à rechercher est donc celui qui se situe juste entre le sentiment de toute puissance (« vous êtes tout pour moi » dit l’usager, « je peux tout pour vous » répond le professionnel ») et le sentiment d’impuissance (« vous ne pouvez rien pour moi » dit l’usager, « je ne peux rien pour vous » réplique le professionnel). « Laissons-nous deux ou trois entretiens, pour trouver comment nous pourrions travailler ensemble » semble être l’approche permettant le mieux d’élaborer cette confiance réciproque. Encore faut-il être en état d’entrer dans cette posture. Et c’est le philosophe Éric Fiat qui précisera la condition sine qua non pour y arriver : respecter l’autre, c’est regarder tant dans son passé que dans son avenir, en ne le réduisant pas à ce qu’il est maintenant.

L’espèce humaine étant pauvre en instinct, il lui faut en permanence faire une gymnastique de la raison pour s’adapter au monde. C’est ce qui explique sa plasticité et qui permet de ne jamais désespérer d’elle. Il ne peut dès lors y avoir confiance que là où il y a incertitude, doute, déficit en matière de connaissance, que là où l’on reconnaît que chacun n’est jamais vraiment où il devrait ou voudrait être, que là où l’on considère qu’il y a une place en chacun pour la liberté. Et faire le pari de la liberté, c’est parier sur autrui, en le créditant plutôt qu’en le débitant. En tout homme, il y a une pluralité de destins. Il y a donc place pour le changement et l’évolution.

Facteurs favorisants

La confiance est bien avant tout un positionnement global à l’égard d’autrui, confirme André Grégoire, psychologue à Québec et praticien de la thérapie narrative. Et s’il est des techniques de relation d’aide qui vont avoir tendance à la freiner, il en est d’autres qui jouent un rôle bien plus favorisant. Nos modèles théoriques traditionnels nous incitent à être convaincus de savoir ce qui est bien pour l’autre. On est là dans une forme de pouvoir et de lutte d’influence : « La main qui donne est toujours plus au-dessus de la main qui reçoit », dit un proverbe africain. C’est justement ce savoir expert qui nuit à l’émergence des compétences de l’usager. Tout autre est la démarche qui place la famille en situation de consultée plutôt que de consultante.

Plusieurs ressorts peuvent, dès lors, être utilisés : passer de l’affirmation au questionnement, déprofessionnaliser le langage en utilisant le plus possible les termes de l’usager, le déculpabiliser en ne le confondant pas avec ses problèmes, identifier les moments où cela va bien et mettre en avant ce que cela dit de ses compétences potentielles, l’inciter à prendre position et à s’engager, l’associer à l’évaluation du travail réalisé en commun… Ces différentes pratiques favorisent d’autant plus la confiance qu’elles positionnent l’usager en tant qu’acteur, les réponses à ses problèmes étant essentiellement entre ses mains et l’aide proposée relevant d’une construction commune. « Il s’agit de prendre un rôle plutôt de sherpa que de guide » : aller là où la famille souhaite aller, non où nous voudrions l’amener.

Ce qui peut miner

Il est pourtant des circonstances où la confiance peut être ébranlée, comme à l’occasion de révélations faites par des enfants sur des agressions sexuelles qu’ils ont subies. Mireille Lasbats, psychologue et experte judiciaire, a passé en revue les différentes raisons permettant d’expliquer pourquoi un tiers, témoin de telles confidences, peut parfois ne rien voir, ni ne rien comprendre. Et d’évoquer les déficits d’expression chez le jeune enfant ou encore l’attribution de ses signes de souffrance à d’autres causes, mais aussi le manque d’information et de formation des professionnels (l’enfant se libère souvent de son vécu auprès de personnes pas toujours prêtes à le recevoir).

Mais, il est un facteur essentiel entre tous, c’est la trop grande distance prise pour se protéger d’une réalité bien trop traumatisante. Distance qui peut mener soit à un déni, soit à un diagnostic trop hâtif. Ce mode de défense peut concerner tout autant la victime que l’intervenant : abolir la réalité même d’une perception permet alors de mieux se blinder contre l’afflux d’affects douloureux et insupportables. Dépasser cette sidération psychique passe par une tentative d’objectivation : les échelles d’évaluation et tests projectifs peuvent y aider. Mais cela nécessite aussi de prendre le temps nécessaire, de faire tout particulièrement attention aux premiers contacts et d’accepter de regarder la réalité de l’enfant que l’on a devant soi, avant même de se référer à la doctrine et aux systèmes théoriques d’interprétation.

Comment y remédier

Les enfants victimes parlent souvent en fonction de ce qu’ils pensent que leur interlocuteur peut entendre, complétera Hélène Romano, psychothérapeute spécialisée dans la prise en charge des événements traumatiques. Mais, ils ne sont pas condamnés à errer, pour autant qu’ils rencontrent des adultes transitionnels susceptibles de tisser avec eux un maillage humanisant, de constituer un relais fiable face à l’horreur qu’ils ont vécue et de se positionner en tant que traducteur de sens. Mais les adultes sont parfois bien trop pris dans leurs propres émotions pour être véritablement disponibles.

Toute la difficulté consiste alors à savoir s’ajuster : se laisser affecter par le trauma de l’enfant tout en ne s’effondrant pas, l’accompagner malgré ses limites, sans tomber dans la totipotence. Mais, si essayer de restaurer la relation de confiance perdue du fait de l’agression subie nécessite bien sûr de ne pas banaliser le traumatisme vécu, il ne faut pas, pour autant, enfermer l’enfant dans un statut de victime. Lui offrir un espace intersubjectif lui permettant de se reconstruire nécessite de devenir acteur et non spectateur passif de la monstruosité qu’il a subie. Cela implique d’être dépositaire de sa parole et non de prétendre savoir mieux que lui, de respecter ses théories et ses représentations et non de les invalider en lui imposant la manière dont il doit penser, de lui offrir un espace pour restituer sa personnalité d’enfant et non de lui coller une étiquette.

Du côté des professionnels

Si la confiance nécessite d’être entretenue entre les professionnels et leurs usagers, c’est tout aussi vrai entre les intervenants eux-mêmes. La bonne santé d’une équipe n’est pas dans l’absence de crise, mais dans sa capacité à la gérer et à lui trouver des solutions, a pu expliquer Muriel Maynckeus-Fourez, pédopsychiatre et directrice médicale d’un hôpital. Ce qui devrait étonner, continue-t-elle, ce n’est pas quand cela va mal, mais quand cela va bien. Car de multiples raisons peuvent expliquer la rupture de confiance entre collègues de travail. Ne serait-ce que la recherche d’une illusoire perfection possible ou l’envie de changer l’autre à son image, sans oublier la tendance à rechercher un coupable, en cas de dysfonctionnements.

L’erreur principale dans la gestion d’une équipe consiste bien à chercher une cohérence qui nierait les différences et à ne pas reconnaître le droit de chacun d’avoir son propre mode d’emploi, ses idéologies, ses émotions et de vouloir les préserver face au groupe. Cinq conseils judicieux doivent, dès lors, permettre d’entretenir ou rétablir la confiance au sein de l’équipe : engager un processus de différenciation permettant à chacun de préserver sa place à l’intérieur même du travail d’équipe, aménager une fonction tierce, privilégier le « et » inclusif (additionnant les pistes et hypothèses) plutôt que le « ou » exclusif (cherchant la bonne solution), préserver la place de celui qui est en difficulté et enfin faire circuler toutes les informations pertinentes pour éviter les bruits de couloir.

La confiance réciproque dans la relation d’aide n’est jamais innée et ce à quelque niveau que ce soit. Elle est le produit d’un entretien permanent. On doit donc la cultiver pour la préserver et l’amplifier. Quelques réflexes qui ne sont pas forcément ni naturels, ni spontanés la favorisent : agir en transparence, reconnaître ses limites, ses failles et ses erreurs, mais aussi, à chaque fois que nous diabolisons l’autre, aller chercher ce qu’il bouscule en nous, afin de le requalifier, lui autant que nous-mêmes.


[1A la recherche de la confiance perdue. Au-delà de la disqualification et de l’impuissance dans la relation d’aide. Paroles d’enfant, 7 et 8 décembre 2009, Palais de l’Unesco


Dans le même numéro

Dossiers

La confiance dans la relation d’aide

La démarche d’aide et d’accompagnement peut difficilement aboutir si la personne qui en bénéficie ne ressent pas ne serait-ce qu’un début de confiance à l’égard des professionnels. Mais, à l’inverse, l’intervenant peut-il vraiment agir avec pertinence et efficacité s’il ne nourrit pas une certaine confiance à l’égard des usagers ? Il y a là une forme de réciprocité qui se déploie à juste distance entre deux extrêmes : d’un côté une parité s’appuyant sur une pleine relation d’égalité et, de l’autre, une soumission et une dépendance de l’aidé envers l’aidant.

Lire la suite…