N° 771 | du 27 octobre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 octobre 2005 | Anne Catal

À l’écoute d’un territoire comme d’une famille

Développement social local

Thème : Politique sociale

Dans le département de l’Aube, une expérience menée par la mutualité sociale agricole vise à insérer professionnellement des exclus, à rompre la solitude des personnes âgées et à mettre du social entre dix petits villages ruraux qui ont tendance à s’ignorer. Pas facile...

À 167 km de Paris, le département de l’Aube, la Champagne-Ardenne, la campagne verdoyante… Là, le vignoble aubois d’appellation champagne se mêle à la culture des céréales. Les couleurs rousses et ocre de l’automne rendent les paysages flamboyants, les vignes pourpres.

Là, dans la vallée de l’Ource dix villages participent, depuis décembre 2002, à une expérience de développement social local, impulsée et conduite par le service social de la MSA (mutualité sociale agricole) de l’Aube qui est devenue la MSA Sud Champagne en avril, les MSA de l’Aube et de la Haute-Marne ayant fusionné [1].

Il s’agit des communes de Celles-sur-Ource, Landreville, Viviers-sur-Artaut, Loches-sur-Ource, Essoyes (chef-lieu de canton et pôle d’attraction des communes environnantes), Noë-les-Mallets, Fontette, Saint-Usage, Verpillières-sur-Ource et Cunfin, soit une population de 2904 habitants, pour un canton qui en compte 4124.

Le développement social local a toujours fait partie de la politique d’action sociale des caisses de MSA – avant, on parlait d’« animation du milieu rural » — dont la finalité a toujours été le mutualisme et la solidarité et le refus de l’assistanat pour ses adhérents. Pas étonnant donc que la MSA de l’Aube ait souhaité redynamiser la vie sociale de la vallée de l’Ource pour apporter à la fois insertion professionnelle et « mieux vivre » aux habitants.

Une institution, la mutualité sociale agricole

La mutualité sociale agricole (MSA) est, depuis 1935, l’organisme de protection sociale (santé, famille, retraite, services) des ressortissants agricoles. Ils sont plus de quatre millions d’adhérents aujourd’hui (exploitants, employeurs, salariés et leurs familles) ; ils étaient huit millions en 1962.

La MSA a une organisation pyramidale. Les délégués des cantons, élus par les adhérents, siègent en collèges (collège des exploitants, des salariés agricoles et collège des employeurs). Ils élisent les administrateurs de chaque caisse départementale, qui élisent à leur tour les administrateurs de la Caisse nationale.

La Caisse nationale définit les orientations nationales d’action sociale ; elle a un rôle d’impulsion et de coordination sur les caisses départementales. Celles-ci, en fonction des caractéristiques départementales et des orientations nationales, définissent leur propre politique d’action sociale en élaborant un plan pluriannuel d’actions.

La structure élective constitue une particularité de la MSA et permet un maillage du monde rural. Chaque canton a au moins un élu MSA. Les élus, s’ils le souhaitent, s’organisent en échelon local ou réseau, véritable corps intermédiaire entre les administrateurs et les usagers. L’esprit mutualiste, constitutif de la MSA, s’exprime par la solidarité dans l’action et l’entraide et la promotion des individus et des collectivités.

Une démarche institutionnelle

Cette expérience a été mise en œuvre dans le cadre d’un Contrat de développement social territorialisé (CDST) de trois ans qui prendra fin en décembre 2005. Le CDST est un programme institutionnel contractualisé avec la Caisse nationale, orchestré et financé par elle. « Nous bénéficions d’un soutien important de notre institution pour ce type d’action souligne Françoise Laillet, assistante sociale de formation, responsable du service social rural de l’Aube et, depuis juillet 2002, de la Haute-Marne. Les assistantes sociales ont acquis une méthodologie du développement social local en suivant des formations dispensées par notre organisme de formation professionnelle des personnels de la MSA et, plus particulièrement, par Philippe Bernoux, spécialiste en la matière. Un conseiller technique de la Caisse centrale vient nous aider sur le site, le temps que dure l’action. Nous avons des comptes à rendre régulièrement à la Caisse centrale sur notre intervention. Elle a des attentes de visibilité de son action sociale. Mais ce qui pourrait apparaître comme une contrainte se révèle être une aide profitable parce qu’elle nous oblige à nous projeter dans le temps, à travailler en tenant compte des échéances ».

Les conditions de la réussite

Le service social rural entretient une relation de proximité avec ses ressortissants : il est implanté sur le terrain, où les assistantes sociales assurent des permanences locales régulières. À partir du travail individuel auprès de la population, elles essayent de faire émerger le projet de développement social local pour que les personnes en soient partie prenante. Elles sont en contact étroit et régulier avec les réseaux locaux : partenaires associatifs, responsables locaux et échelons MSA. Elles participent aux assemblées générales des associations, ce qui leur permet de se faire connaître et de rencontrer les partenaires et les besoins du milieu.

Le service social rural

Institué par le décret du 3 novembre 1939, le service social rural s’est véritablement constitué au cours de la décennie 1940-1950. Jusque dans les années 70, les assistantes sociales diplômées d’État pouvaient accéder à la spécialisation assistante sociale rurale, dispensées dans certaines écoles agréées par l’État.

L’action sociale a été un outil d’enracinement de la MSA dans les campagnes. Son objectif a toujours été l’animation et la revitalisation du milieu rural : depuis sa réalisation la plus ancienne, celle de l’école ménagère ambulante du début du XXe siècle dispensant des cours d’enseignement ménager et agricole aux jeunes filles des campagnes, aux centres ruraux réunissant service social, cours d’éducation ménagère, dispensaires, bibliothèques, jusqu’à, plus récemment, la création et l’animation de clubs ruraux pour personnes âgées, services d’aides ménagères à domicile, soins à domicile, aide à l’habitat. L’action collective est une démarche depuis longtemps inscrite dans la méthodologie du service social rural.

Le service social rural s’est défini, jusque vers les années 1980-90, comme un service social polyvalent de catégorie, conventionné par les DDASS et assumant un ensemble d’activités sociales, médico-sociales sur des secteurs géographiques déterminés au profit d’une catégorie de bénéficiaires : les adhérents de la MSA (agriculteurs, salariés, retraités).

Mais ces dernières années, le service social rural devient spécifique et se recentre sur les missions MSA : pratique de développement, mise en œuvre d’actions programmées, en faveur du monde rural, articulées autour de trois axes prioritaires, la revitalisation du milieu rural, l’éducation et la prévention sanitaire, l’accompagnement social des catégories de population les plus fragiles. Seulement deux caisses MSA, aujourd’hui, ont un service social qui fonctionne encore en polyvalence de catégorie.

« Si nous arrivons à être aussi bien implantées sur le territoire note Françoise Laillet, c’est aussi grâce à nos échelons locaux. Dans certains territoires, ils nous épaulent, ils nous portent et nous nous sentons plus fortes. Ils représentent la MSA, ils ont en général une bonne image de l’institution ; ce sont des alliés de poids vis-à-vis des autres partenaires qui nous les envient… Et si quelquefois, ils sont un peu déficients, les travailleurs sociaux sont suffisamment habiles pour les motiver, les former, leur donner la place qui leur permettra de s’approprier un projet et de s’y investir. L’engagement des communes à nos côtés est aussi un gage de succès ; sans elles, nous ne pouvons rien faire ».

Le choix du territoire d’intervention doit également être pertinent. Le territoire doit avoir une cohérence géographique, économique ; il doit impliquer une population ayant le sentiment d’appartenir à un groupe social spécifique et adhérant à des valeurs culturelles et des centres d’intérêt économique communs.

De plus, les réponses possibles aux problématiques repérées doivent respecter les orientations d’action sociale de la MSA. « Le site de la vallée de l’Ource a été retenu, expose Agnès Lepage, assistante sociale référente et coordinatrice du projet, en raison de ses potentialités, de la mobilisation des élus MSA fortement investis sur ce secteur viticole, de la volonté politique des conseillers généraux et municipaux de dynamiser leurs communes et de s’organiser collectivement (ils viennent de mettre en place une communauté de communes) et d’une pratique acquise par ces acteurs du partenariat ».

Neuf communes, sur les dix retenues, ont pour principale activité la viticulture. Exception qui confirme la règle, Cunfin tournée vers l’agriculture et l’exploitation forestière mais qui pourrait devenir aussi une commune viticole, ayant obtenu, il y a quatre ans, l’appellation AOC Champagne. Le territoire est donc homogène, c’est un bassin de vie.

Le service social a repéré plusieurs problématiques sur le site. La vigne a concouru au développement rapide de la région et à l’augmentation du niveau de vie d’une partie de la population. Elle a maintenu sur place la population locale en lui offrant du travail, mais elle a aussi développé un travail précaire du fait du caractère saisonnier de l’activité agricole. L’artisanat est développé mais embauche peu. Il n’existe pas d’usines ou d’entreprises importantes : l’unique scierie a fermé ses portes en 1994.

Le chômage est donc bien une réalité locale, mais paradoxalement, de plus en plus de viticulteurs rencontrent des difficultés de recrutement de personnel. L’isolement du canton (aucun grand axe routier ne dessert la vallée, il n’y a aucun transport en commun, ni ligne SNCF) et l’éloignement des structures décisionnelles (Essoyes, chef-lieu du canton, est à 60 km de Troyes) représentent un frein à toute tentative d’évolution économique. Le manque de moyens de transport rend difficile, pour les personnes âgées (26 % de la population) et les populations précaires, l’accès aux services et commerces. Le territoire est fortement marqué par son caractère rural. Les habitants des villages ont un fort sentiment d’appartenance à leur commune et restent méfiants par rapport à l’intercommunalité.

Il n’y a pas de dynamique locale autour des personnes âgées. Aucune réflexion politique globale interpartenariale n’a été menée sur ce sujet. Pourtant, les personnes âgées vivant seules ont exprimé leur solitude et une absence de vie sociale. La vallée de l’Ource est dotée d’associations culturelles et sportives mais sans concertation intercommunale et les jeunes revendiquent des lieux de rencontres plus adaptés à leurs besoins qu’ils souhaiteraient gérer eux-mêmes.

« Agnès et moi avons passé plus d’un an à faire le diagnostic de ce territoire explique Annie Dubus, assistante sociale référente du site. Nous avons répertorié l’équipement existant, procédé à une analyse des besoins de la population, des potentialités locales, des handicaps liés au milieu. Nous avons rencontré les habitants, les élus locaux, notre réseau et les avons mobilisés sur les problématiques que nous avions repérées. Une fois ce diagnostic validé par notre institution, nous avons travaillé en commissions composées d’élus, d’habitants et de certains acteurs locaux sur des projets d’action de développement social local qui ont ensuite été mis en place. Tous les participants, avec lesquels nous avions partagé les constats effectués et rappelé la démarche et le cadre du CDST, se sont impliqués dans cette démarche participative en fonction de leurs centres d’intérêt ».

Quatre commissions ont ainsi vu le jour : la commission communication culture, la commission viticole, la commission jeunes et la commission personnes âgées. Chacune, sous l’égide d’Agnès Lepage ou d’Annie Dubus, élabore des pistes d’action, les réalise et en évalue la pertinence. Les commissions se réunissent ensuite, en réunion plénière, pour une vision d’ensemble du programme. « Faire du développement social local confie Agnès Lepage, c’est un peu particulier dans le sens où on n’est pas dans un rapport de pouvoir : je suis un membre de la commission parmi les autres, ma voix n’a pas plus de poids que celle des autres. Je suis là en tant que chef d’orchestre, faisant du lien entre les personnes et garante d’une démarche institutionnelle. Peu d’assistants sociaux ont une pratique de développement social local. Ils résistent à ce type d’intervention, pourtant peu éloigné du travail individuel. Ce sont les mêmes techniques, il suffit de les transposer dans un autre cadre. Être à l’écoute d’un territoire, c’est comme être à l’écoute d’une famille ; c’est savoir analyser les problématiques pour développer des stratégies et mobiliser les personnes ».

Acteurs et réalisations

La commission viticole a mis en place un parrainage professionnel de personnes en difficulté par les exploitants viticoles.

Le projet a été initié par les travailleurs sociaux et par des viticulteurs. Agnès Lepage et Annie Dubus rencontraient dans leur clientèle des personnes marginalisées, éloignées de l’emploi. Des viticulteurs souhaitaient se mobiliser sur l’accueil et l’accompagnement de ces personnes, cooptées et présentées par les assistantes sociales. Ils proposaient des contrats de travail saisonniers sur une année culturale (décembre à septembre) sous tutorat.

« Le montage est le suivant expose Michel Collon, viticulteur, président du syndicat d’initiative de Landreville, président d’une société internationale d’exportation de champagne et tuteur  : une personne en difficulté, un employeur et un tuteur, mais pas dans le même lieu. Les assistantes sociales connaissent le terrain et déterminent ce qui est jouable. Le tuteur fait l’interface entre l’employeur et le salarié. Il doit faire comprendre à l’employeur que la personne qui arrive ne connaît pas forcément le travail, qu’il doit être patient le temps qu’elle apprenne. Il doit faire intégrer au salarié des choses toutes simples, par exemple que le respect des horaires de travail est important. Si on arrive 10 mn en retard, on gêne toute l’équipe, même si on dit, c’est pas grave, je ferai 10 mn plus tard le soir. Dix personnes qui attendent au pied de la camionnette, c’est plus d’une heure de perdue, la vigne, c’est toute une organisation.

« Le gars que j’ai tutoré, explique-t-il, avait déjà travaillé mais il s’était marginalisé suite à un parcours un peu chaotique. Quand je l’ai rencontré, il était très en retrait, il ne parlait pas : « Bonjour », c’est tout. Je l’accompagne au pied des vignes pour lui montrer comment le travail se fait. On part au pied du rang et il savait travailler… Il suivait le groupe, il travaillait bien. Je suis resté pendant quelques jours pour constater que tout allait bien. Il a été embauché en CDI. Sans ce parrainage, est-ce que cela aurait fonctionné aussi bien ? Professionnellement oui, mais je ne crois pas qu’il serait allé seul au-devant de l’employeur. Je suis content qu’il ait réussi mais je ne sais pas ce qu’il a pensé de cette expérience, il ne m’en a rien dit : juste, « Ça va ». Je n’ai pas l’impression globalement que les personnes qui sont aidées se rendent compte de l’énergie que cela représente pour ceux qui aident. Si elles sont hors circuit, elles n’en ont pas conscience et si on ne vient pas leur tenir la main, souvent, elles ne réagissent pas pour s’en sortir. Et pourtant, la vigne offre du travail à des non qualifiés : tirer les bois, tailler, s’apprend très vite et il y a toujours possibilité d’avoir un emploi définitif ».

Cinq salariés ont été ainsi parrainés par des viticulteurs. Deux ont été recrutés en CDI et ont réussi leur CAP de taille ; trois ne sont pas allés au bout de cette expérience, mais l’un d’entre eux a pu constater que ce métier ne lui convenait pas et redéfinir un nouveau projet professionnel. Les viticulteurs sont eux partants pour renouveler l’entreprise. Ils ont apprécié d’avoir bénéficié d’une formation MSA qui les a sensibilisés aux situations de précarité et a modifié leur perception de leur environnement.

La commission personnes âgées, composée d’élus, de personnes âgées, d’associations - notamment l’ADMR (association d’aide en milieu rural) - et d’institutionnels, travaille sur la réalisation d’un guide répertoriant les services de maintien à domicile pour personnes âgées dans la vallée. La mise en place d’un réseau de visiteurs à domicile (des retraités bénévoles) est envisagée pour tenter de rompre la solitude des plus isolés. Des activités interculturelles entre les différents clubs du 3e âge des dix communes ont été initiées pour créer des liens entre les clubs qui s’ignoraient et leurs adhérents qui ne se connaissaient pas d’une commune à l’autre. Deux fois l’an, des sorties ou activités intercommunales, financées pour partie par la MSA, les clubs et les participants, ont lieu : un voyage à Vittel, un spectacle d’opérette à Troyes, un loto une fois par an, des conférences menées par l’assistante sociale et un médecin de la MSA sur la mémoire ou l’alimentation.

« Ils sont ravis, ils en redemandent, témoigne Pervenche Nobili, adjointe au maire de Verpillières, intervenante du club de personnes âgées de la commune. Beaucoup n’ont pas de voiture et il n’y a pas de transports en commun. Nous affrétons un bus spécialement pour les sorties. J’ai créé des liens avec la commune la plus proche, c’est important car je voudrais entrer au conseil d’administration de notre club pour prendre le relais des actions du CDST. Mais les gens d’Essoyes ne sont pas venus ici et les nôtres ne veulent pas aller là-bas ».

Michel Mercusot, conseiller général, maire de Noë les Mallets, agriculteur et viticulteur est très satisfait du travail de la commission. « Réunir les anciens permet de dépasser l’esprit de clocher. Nos villages ruraux sont repliés sur eux-mêmes : ce qui se fait dans le village est toujours mieux qu’à côté ; de plus, certains villages ne s’entendent pas. La commission et ses réalisations permettent de progresser. Mais j’ai une autre préoccupation : le maintien à domicile des personnes âgées. L’ADMR fait du bon travail mais nos médecins ne veulent plus rester en milieu rural. Notre culture, c’est encore de nous occuper de nos parents le plus longtemps possible. Mais il n’y a pas de renouvellement de génération, beaucoup de gens vont vieillir et n’auront pas d’enfants pour s’occuper d’eux. J’aimerais créer une maison de retraite à Essoyes, celles qui existent sont trop éloignées. Je travaille sur ce projet avec Françoise Laillet ».

La commission culture et communication met en lien les autres commissions. Elle rédige et édite trois fois par an un petit journal. Distribué gratuitement à la population de la vallée, il permet de découvrir les activités proposées par les associations locales dans le domaine de la culture, des loisirs et des sports et informe des projets du CDST. Il est très utile car beaucoup d’activités sont menées par les villages mais chaque village ignore ce qui se fait à côté. La commission a aussi réalisé une fête itinérante de la musique en juin 2004 et prévoit un rallye patrimoine pour cette année.

La fête itinérante s’adressait aux petits villages n’ayant pas de fête de la musique. Elle a été un succès, au-delà des attentes de la commission. « Les gens se sont pris au jeu témoigne Louis Menetrier, président de l’échelon local de la MSA et agriculteur à Cunfin. La commission a fait appel aux talents locaux : une famille d’ici, qui a monté un groupe de gospel et part souvent en tournée, a participé et nous a offert un « sax show ». Les corps de chasse ont joué aussi ; la région est forestière, nous avons de nombreux chasseurs. La fête a tourné sur cinq villages, les gens ont suivi parfois. Nous vivons dans une région dépeuplée. Nous avons peu l’habitude de travailler en commun, sauf en cas de coup dur, là ponctuellement l’entraide existe. Cette fête a été fédératrice pour la population. Il y a bien eu des tentatives pour faire échouer la manifestation : les villages plus importants qui organisaient déjà leur fête de la musique ont craint la concurrence. Mais ces rivalités semblent dépassées puisqu’en 2005, l’action est reconduite avec la participation des dix villages ».

La commission jeunes réunissait les maisons pour tous des communes de la vallée, les élus, les présidents d’associations. La fédération des maisons des jeunes et de la culture intervenait en appui technique. L’objectif était de faire du lien entre les maisons pour tous, mais des rivalités entre celles-ci, un maire qui n’a pas joué le jeu, l’hostilité de tous les membres à la participation des jeunes à la commission n’ont pas permis de mener l’expérience plus loin. La commission a donc cessé de fonctionner.

Un projet a toutefois pu être réalisé de manière concluante à Landreville. Un local a été mis à la disposition de jeunes de 16 à 25 ans qui se réunissaient sous l’abri bus et perturbaient la vie locale par des nuisances sonores. La maison pour tous prêtait le local mais exigeait un encadrement par un professionnel de l’animation. « Les jeunes ont participé à l’élaboration du règlement du fonctionnement du local explique Annie Dubus, cela les a responsabilisés. Ils ont reçu des fauteuils, une chaîne hi-fi de la part des habitants, qu’ils avaient informés de leurs projets. Ces dons les ont valorisés car ils pensaient être perçus comme des indésirables. Le local a fermé quand les jeunes les plus fédérateurs sont partis faire leurs études à Troyes et quand il n’y a plus eu d’encadrement par un professionnel. Mais je crois que l’expérience a été positive pour ces jeunes. Ils ont appris à avoir un comportement citoyen, à mener des actions ensemble ».

L’animation du milieu rural est un combat permanent et ne s’improvise pas. Elle repose sur des acteurs fédérateurs, impliqués dans la vie locale, conscients des enjeux et des difficultés et soucieux du devenir de la vallée. Animés aussi par des valeurs et des convictions : « Le vignoble a bien évolué et nous a amené de l’argent souligne Vincent Delot, viticulteur à Celles-sur-Ource, administrateur de la MSA, président de la section locale des vignerons de la commune, mais d’autres départements, plus défavorisés que nous, sont soutenus par le système de redistribution nationale de la MSA. L’esprit de solidarité et de mutualisme consiste à aider, si c’est justifié, celui qui est dans l’ennui, lui procurer un emploi ou lui donner de l’argent à charge de revanche. Celui qui a été aidé renvoie l’ascenseur lorsqu’il en a l’occasion. Le CDST a bien fonctionné ici parce qu’il y a des moyens, le champagne est un produit porteur qui rapporte, mais aussi parce que chacun a mis sa pierre à l’édifice ».

Fin décembre 2005, le CDST prendra fin. Les commissions réfléchissent actuellement aux relais à mettre en place pour pérenniser les actions engagées. La création d’une association portant l’ensemble des activités semble pertinente à beaucoup et permettrait de garder une identité commune. Une affaire à suivre… L’objectif principal du social local étant bien que la population prenne en main, à terme, son propre développement.

Le développement social local est au goût du jour. Il est une des réponses à ne pas négliger, face aux mutations actuelles du champ social. Le service social rural de la MSA bénéficie de beaucoup d’atouts pour réaliser un tel travail, indispensable aussi à sa survie. Le régime agricole est déficitaire ; s’il n’est pas menacé de disparition, il est néanmoins tenu de justifier de son efficience. L’avenir de l’action sociale et du service social est incertain, comme partout.

Du service social de groupe (group-work) et du service social communautaire (community-work) au développement social local

Le développement social local trouve ses racines dans les acquis et les expériences collectives cumulés par le travail social.

- 1880 : les résidences sociales (ancêtres de nos actuels centres sociaux) s’implantent en France dans les quartiers ouvriers ; elles constituent les premières actions collectives d’un travail social qui ne s’institutionnalisera que quelques années plus tard, en 1932, avec la création du brevet de capacité professionnelle permettant de porter le titre d’assistant de service social de l’État français.

- Années 1950 : les méthodes de service social de groupe, de développement et organisation communautaires sont importées des USA. Elles nécessitent un travail à plusieurs niveaux, celui de la personne, du groupe, du milieu et de l’institution. Ces méthodes trop peu utilisées par les professionnelles de polyvalence, accaparées par des demandes individuelles variées et nombreuses, le seront davantage par les assistantes sociales d’entreprises ou d’institution.

- Mai 1982 : la circulaire Questiaux d’orientation sur le travail social relance l’intervention collective : le service social doit avoir la capacité de mieux prendre en compte les difficultés collectives des populations et offrir à ses usagers les moyens de se mobiliser et de mettre en œuvre eux-mêmes les solutions qu’ils ont à élaborer.

- Le concept de développement social local existe depuis une vingtaine d’années. Il est assimilable à une action de travail social communautaire que l’on redécouvre ainsi aujourd’hui, dans un contexte où l’on parle beaucoup d’approche locale (territoriale) dans de nombreux domaines : culture, social, urbanisme, environnement, tourisme, économie. Il est un processus qui vise à ce que la population prenne en mains son propre développement. Il s’agit de mener des actions avec les personnes et à terme faire en sorte qu’elles maîtrisent réellement les conditions de leur évolution.

Le développement social local comprend deux courants : le courant économique et social et le courant solidarité. Le premier vise au développement économique et à l’aménagement du territoire. Il a pour objectif la revitalisation du territoire local et la remobilisation de la communauté locale. Le deuxième cherche, essentiellement par le développement des liens sociaux, à apporter des solutions aux problèmes quotidiens (création de maisons de quartier, de services communautaires avec les habitants, actions de formation, d’insertion…).

Le développement social local est-il jouable dans d’autres institutions ? Certainement, encore faudrait-il que les employeurs aient la volonté institutionnelle de mettre en place ce type d’intervention, avec des moyens adéquats (dégager des financement, soutenir les réseaux de partenariat, désengager leurs services de la pression de l’urgence et du rendement) et qu’ils favorisent la prise de risques et de responsabilités, l’innovation de leurs travailleurs sociaux. Ces derniers ont bien les compétences pour le faire.


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