N° 718 | du 22 juillet 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 juillet 2004

À cheval, toujours plus loin avec les polyhandicapés

Jacques Trémintin

Thème : Polyhandicapé

Outil de plus en plus incontournable utilisé par le monde de la rééducation pour aider face au handicap, la plus noble conquête de l’homme peut aussi être un simple moyen pour goûter la vie, même quand on est atteint d’un polyhandicap. L’expérience de l’IME de Plabennec

On connaît bien les vertus de l’équithérapie. Cela fait de nombreuses années que les secteurs du soin et de la rééducation se sont emparés du formidable outil que constitue le cheval pour venir en aide à l’être humain. L’animal qui déclenche les passions sur les champs de course est aussi pour celles et ceux qui le montent un facteur d’équilibrage tant moteur (par tout le travail physique qu’implique la monte), que psychologique (de par le relationnel avec un être vivant sensible et réactif). Ce qui est profitable à l’individu moyen, l’est encore plus à celui qui rencontre des difficultés. Il n’est pas de secteur qui n’ait utilisé ce support : enfants et adultes souffrant de handicap physique, de handicap mental, d’une problématique d’ordre sociale. Seul peut-être, le polyhandicap a longtemps résisté à cette pratique.

À cela, bien des raisons légitimes : l’extrême fragilité des personnes qui en souffrent et leur vulnérabilité physique, ainsi que la difficulté à soulever et à maintenir sur sa monture la personne dès que sa masse musculaire devient importante… toutes choses qui peuvent, à juste titre, faire hésiter. Pourtant l’IME de Plabennec (au nord de Brest) qui accueille une centaine d’enfants, dont vingt sont atteints de polyhandicap, a relevé le défi. L’expérience vécue que nous allons décrire, a fait l’objet d’un album de photographies (lire la critique).

Monter à cru donne une toute autre sensation que de chevaucher sur une selle. Sentir la chaleur du corps de l’animal, sa respiration, son équilibre, s’allonger sur le ventre ou sur le dos, entourer sa masse de ses bras, progressivement se percevoir comme ne faisant qu’un avec celui qui vous accueille et qui semble entrer en résonance avec vous… Il n’est rien d’étonnant à imaginer que des enfants en très grande difficulté tant physique que mentale et qui n’ont pas accès au langage, puissent trouver là un moyen de s’éveiller et de vibrer. On ne parlera à aucun moment d’équitation, explique Véronique Robin, éducatrice spécialisée coordinatrice de l’activité cheval à l’IME de Plabennec : « Il s’agit d’une mise en présence de l’enfant et du cheval ». La nuance est d’importance, ce n’est pas une activité sportive que l’on vise, ni de performances physiques aussi modestes soient-elles. Ce dont il est question, c’est bien d’une rencontre : deux êtres qui se croisent, à un moment donné, et qui vont établir une communication qui ne passera pas par la parole.

Tout débute par une approche mutuelle qui se veut progressive et respectueuse et qui passe par la proximité des corps, l’enfant étant confronté à la masse de l’animal, à son odeur, à ses hennissements… l’animal étant attentif aux réactions de l’enfant, à ses cris de surprise, de peur ou de plaisirs, à ses gémissements ou à ses éclats de rire… Puis viennent toutes les formes de contact possibles : le côte à côte ou le face à face. S’esquissent souvent un toucher, une caresse, un câlin. La monte n’est pas obligatoire, mais quand elle se fait, l’enfant peut utiliser la selle. Mais il peut aussi être installé à cru, ce qui lui permet alors de s’asseoir ou de s’allonger directement sur le dos de l’animal. Quand le cheval se met à marcher, il peut s’accrocher à un surfaix (harnachement présentant un anneau auquel on peut se tenir). L’adulte tient la longe à côté ou se tient sur le cheval, derrière l’enfant. Les conditions sont alors réunies pour qu’émergent des émotions et la naissance d’une tendresse réciproque. De cette relation, l’adulte n’est que le témoin bienveillant, l’accompagnateur. Il n’en est ni le déclencheur, ni l’animateur. Il ne fait que réunir les conditions de l’apparition de cet instant magique. Mais ce n’est pas lui qui en décide. Car, ce moment appartient à l’enfant et à l’animal.

Tout est possible, depuis l’indifférence réciproque jusqu’à un investissement mutuel. L’animal s’adapte à l’enfant qu’il porte, respectant son rythme et ressentant son problème d’équilibre. Mais, il est tout aussi étonnant de constater la capacité inespérée de l’enfant à se sentir différent, à se redresser, à avoir envie d’être plus grand. Là ou un corset ou une attelle est nécessaire pour soutenir un corps hypotonique, il arrive qu’une tonicité nouvelle apparaisse quand l’enfant monte son cheval.

Le début de l’aventure

Tout est né d’une double passion. Celle pour les enfants et plus particulièrement ceux atteints de polyhandicap qu’« on présente souvent comme particulièrement difficiles, mais dont on ne mesure toutes les possibilités que lorsqu’on se donne la peine de les écouter » explique Josiane Pellen, éducatrice spécialisée en retraite, mais qui intervient comme bénévole sur l’activité cheval de l’IME. Passion pour les chevaux ensuite, animal qui ne communique pas par la parole, mais qui peut, néanmoins, « dire » plein de choses : il est non jugeant, il ne triche pas et son mode de communication est direct.

Depuis son ouverture, l’IME de Plabennec a — comme beaucoup d’autres établissements — utilisé les centres équestres voisins pour faire pratiquer du cheval à ses pensionnaires. Cela répondait à deux objectifs : utiliser le contact avec l’animal pour faire progresser les enfants et leur proposer une sortie vers l’extérieur, moyen de les faire progresser dans leur autonomie. Les jeunes atteints de polyhandicap qui ont été accueillis petit à petit se sont progressivement intégrés eux aussi, à cette activité. Les effets bénéfiques sont tout de suite identifiés : « Nous pouvions constater que les enfants ressentaient bien mieux les effets de leur proprioception après une séance sur le cheval qu’en salle, à califourchon sur un rouleau » explique Jean-Yves Linguinou, kinésithérapeute à l’IME, qui rajoute avec humour : « Ce qui est bien, c’est que ce sont les chevaux qui font tout le travail, ce n’est plus moi ».

L’idée s’est fait jour alors de tenter l’expérience systématiquement sur les plus en difficulté et sur les plus jeunes (afin d’agir le plus en amont des problèmes orthopédiques). À la fin des années 1990, la réflexion chemine : déplacer des enfants lourdement handicapés à l’extérieur demande une importante logistique en matière de transport. Pourquoi ne pas avoir des chevaux sur place ? L’idée était séduisante. Mais la prise en charge est compliquée : s’occuper d’animaux est un engagement fort et intense. C’est l’occasion de la mise à la retraite de vieux chevaux d’un centre équestre voisin qui va provoquer la décision : en septembre 2000, l’IME fait l’acquisition d’un double poney âgé de 21 ans et de deux Shetlands de 22 ans. L’action va être soutenue par un personnel soucieux de lancer des actions innovantes comme par exemple le projet de jardin des cinq sens en cours de réalisation. Mais elle va rencontrer aussi le soutien des familles.

La place des familles

La réaction spontanée de tout adulte face à un enfant atteint de polyhandicap est plutôt du côté du maternage et de la protection. Les parents sont les premiers à adopter ce type de comportement. « Quand je leur présente l’établissement, ils trouvent très bien l’existence d’une activité poney. Mais ils ne pensent pas que cela puisse concerner leur enfant » explique Michel Jestin, directeur de l’IME. Pourtant, mis à part une grave ostéoporose ou une grande scoliose, il n’existe que peu de contre-indications absolues à la pratique du cheval. D’autant que cette approche est toujours très douce, très lente et très progressive, respectant systématiquement le rythme de chacun et ses besoins. Tout se décide au cas par cas. Les parents sont associés à cette pratique. Madame Lebat le reconnaît : elle a d’abord été étonnée et incrédule qu’on lui propose que sa fille Audrey monte à cheval.

Mais l’étonnement a très vite laissé la place à l’enthousiasme, surtout quand elle a constaté la réaction positive de la sœur d’Audrey à l’annonce que celle-ci allait pratiquer la même activité qu’elle. Madame Lebat a demandé à venir voir sa fille. Elle a assisté à deux ou trois séances. À la quatrième, elle était sur le cheval avec sa fille ! « Ça a été pour moi une révélation très forte : j’ai ressenti ce que ressentait ma fille, au même moment qu’elle. C’était très émouvant. J’avais un peu peur qu’Audrey tombe. Et puis, je me suis rendu compte du travail qu’elle accomplissait sur son corps pour maintenir sa position. J’ai compris tout le bénéfice qu’elle pouvait en tirer. Quand on le voit, cela semble tout petit. Quand on le ressent, c’est complètement différent. » Moment unique d’un risque partagé où finalement on peut s’interroger : qui a le plus rassuré l’autre ? L’IME a organisé en 2002 une journée avec les familles, dans un centre équestre. Cette opération, qui a permis aux parents ou à la fratrie d’être spectateur ou de partager l’approche du cheval avec l’enfant pourtant réputé trop handicapé pour monter, a connu un franc succès. « La relation au cheval est un miroir du fonctionnement de l’être humain » pense très fortement Véronique Robin qui rêve du jour où, à l’image des « bébés-triton » qui aident à la structuration des relations parents/enfants grâce à l’élément liquide, se mettra en place une association des « bébés-poneys » qui pourrait accompagner la consolidation de ce même lien.

Pour l’heure, l’action de l’IME se centre sur l’enfant et ne peut que se féliciter des résultats obtenus. Certains enfants confrontés au cheval montrent une progression certaine : demander à ce qu’on ne tienne plus la longe ou à aller plus vite. Il est étonnant de constater que c’est le cheval qui le comprend le mieux… et qui se met à trotter à la plus grande joie de son petit cavalier. D’autres ne sembleront pas, année après année, décoller de la surprise et de la curiosité qui sont le propre des premiers contacts. Certes, la prise de conscience en terme d’équilibre, l’ouverture de la main qui se risque à la caresse, la relation à l’autre etc. sont des bénéfices non négligeables. Mais, si toutes ces actions qui maintiennent l’éveil et l’équilibre de la personne sont importantes, comptent tout autant le moment de bonheur partagé, le plaisir des sens ressenti dans l’instant présent, la joie et le bien-être arrachés à un terrible destin.


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