N° 642 | du 14 novembre 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 novembre 2002

A chacun sa place et chacun à sa place

Pascal Le Rest

D’aucuns dans le monde associatif s’inquiètent des perturbations actuelles qui traversent la prévention spécialisée dans plusieurs départements de France. Ces perturbations portent des noms modernes : appel à projets, appel d’offres, dénonciation des conventions, déconventionnement, cahier des charges, contrats d’objectifs, j’en passe et des meilleurs.

Toutes ces réalités, que je qualifie de perturbatrices, malgré le rythme de leur accélération, leur croissance, pour ne pas dire l’inflation de leur émergence, ne semblent pas troubler plus que cela le champ associatif. Entendons-nous se lever des voix ? Percevons-nous des réactions collectives ? Lisons-nous avec quelque clarté des positionnements affirmés ? Que nenni !

Malgré la qualité des travaux des Assises 2002 de la prévention spécialisée qui se sont tenues sous la conduite du CNLAPS à Marseille en octobre 2002, et qui ont démontré une belle énergie, nous entrons dans une ère de grande lassitude. Dans les turpitudes actuelles, ce qui apparaît clairement, c’est le champ libre laissé aux élus et aux politiques pour penser l’intervention. Comment s’étonner, en effet, que des conseils généraux et des communes cherchent à imposer leurs représentations, leurs désirs, leurs objectifs quand des associations sont incapables de défendre des valeurs, des principes, une philosophie de l’action ? Bien sûr, ici et là, des associations se défendent et luttent pour se faire comprendre, pour se faire entendre. D’autres cherchent, en réseau, à construire de nouvelles stratégies pour opposer leur expertise. Isolément, leur démarche consiste à résister aux pressions, à défendre des positions, à justifier leurs pratiques de terrain, et en définitive, à survivre quand c’est encore possible. Mais, collectivement ?

Dans un contexte socio-politique troublé, pour euphémiser le tumulte récent de suffrages troublants, la valorisation de la répression se réalise de manière évidente et médiatique dans une opposition et une connotation négative de la prévention, en général, et spécialisée, en particulier, cette dernière n’étant qu’un moyen parmi d’autres dans le triptyque prévention/dissuasion/répression. Pourtant, ce champ d’intervention se complaît à demeurer au sud de nulle part. On ne l’entend pas réagir aux attaques, autrement que mollement. Dans le mutisme général, qui semble lui convenir, il se fait le complice silencieux de ceux qui déconventionnent à tel endroit, qui imposent des contrats d’objectifs à tel autre, qui lancent enfin à la cantonade des appels d’offres ou des appels à projets.

Ouvrons les yeux ! Que cela nous plaise ou non, nous vivons dans un monde libéral, qui impose une logique marchande au travail social en général et à la prévention spécialisée en particulier. Mais il demeure que les conseils généraux et les communes sont dans leur rôle quand ils déploient des outils et des techniques libérales pour construire leur politique de la jeunesse. Les citoyens votent et élisent leurs représentants qui n’ont pas uniquement vocation à financer mais également à penser une vision politique, traduite par des actions financées, dont ils se doivent d’exiger des résultats, argent public oblige. Il est de la responsabilité de l’opérateur, en revanche, c’est-à-dire de l’association qui met en œuvre les actions sur les territoires, qui opère donc, d’affirmer le sens et les valeurs de son intervention. Il appartient au directeur de diriger les opérations, en respectant l’engagement associatif tel que les administrateurs le formalisent. Mais cela demande de l’énergie, des convictions, de l’affirmation, du militantisme, toutes choses qu’il est bien difficile de percevoir aujourd’hui.

Les associations qui n’occupent pas leur place, en ne défendant pas une philosophie de l’action éducative, ne devraient pas s’étonner que la vacance soit comblée par ceux qui n’en ont pourtant pas la technicité, c’est-à-dire les élus. A contrario, celles qui luttent pour construire leur place dans ce contexte troublé ne sont pas garanties d’une préservation d’effets retours négatifs, de feedback pour le formuler à l’américaine. Du moins, auront-elles accompli leur mission, en respectant un esprit, une déontologie, avec le souci des personnes en direction de qui elles avaient un devoir permanent d’efficacité, de pertinence, d’empathie. De ces associations, il restera peut-être une mémoire de laquelle, j’ose l’espérer, pourront germer les moyens et les termes futurs d’un changement social, favorable aux habitants démunis des quartiers de la paupérisation, victimes du monde technologique et de sa moderne indifférence.

Pascal Le Rest, ethnologue, chargé de cours à l’université d’Orléans-Tours.