N° 917 | du 19 février 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 février 2009

À Rennes, un groupe de parole pour les enfants de parents alcooliques

Mylène Béline

Thème : Alcoolisme

Constatant l’absence quasi totale de proposition d’aide spécifique aux enfants vivant l’alcoolo-dépendance d’un ou de deux parents, l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictilogie et le centre de cure ambulatoire en addictologie de Rennes décident, en 2000, de donner la parole à ces enfants [1]

« Je m’appelle Sophie, j’ai treize ans, c’est mon père qui est alcoolique. » La phrase type circule en début de séance au moment du tour de table. Enoncé devenu presque banal pour l’habitué du groupe, mais carrément magique pour le primo arrivant : « Il arrive avec la honte par rapport au parent qui s’alcoolise et il fait l’expérience que ça peut se dire sans qu’on le juge et qu’on rigole. C’est le « ouf » de soulagement car il va pouvoir s’autoriser, lui aussi, à le dire. En même temps il réalise qu’il n’est ni tout seul ni anormal et qu’il va pouvoir partager des choses avec des enfants qui connaissent le même problème que lui », explique Frédérique Desbordes, animatrice et formatrice à l’association nationale de prévention en alcoologie et addictilogie (ANPAA) [2].

Réuni deux mardis soir par mois, le groupe accueille un nombre variable d’enfants, chacun venant quand il en ressent le besoin, libre de parler ou de se taire. Sur une année, une quinzaine d’enfants en moyenne y participe à tour de rôle. En neuf ans il en a reçu plus d’une cinquantaine. La tranche d’âge, dix à dix-huit ans, peut interroger, mais, selon Frédérique Desbordes, elle est intéressante : « Les plus âgés sont vécus comme des aînés qui rassurent. Ils apportent la légitimité d’un vécu au sein duquel ils ont élaboré analyse et réflexion. Ils ont cherché des solutions pour eux-mêmes et leur famille. Ce qu’évoquent les plus jeunes leur fait mesurer le chemin qu’ils ont eux-mêmes parcouru. » Du fait de la fréquentation aléatoire des enfants, deux animateurs sont permanents pour assurer repère et continuité du travail pour chacun.

Dans leur famille, les enfants peuvent parler, de façon anonyme, de ce qui se dit dans le groupe, afin de faciliter la réflexion intrafamiliale. Avant d’être admis au groupe, l’enfant, accompagné s’il le souhaite, s’entretient avec une animatrice qui évalue ce qu’il a compris de la démarche, où en est la parole sur l’alcool dans sa famille. Avant cela, sauf pour les enfants placés, il aura fallu obtenir l’autorisation d’au moins un des parents (lire l’interview de Jean-François Croissant, psychologue clinicien). Etant donné le verrouillage du système, on mesure ce qu’il faut d’accompagnement et de maturation pour que l’enfant arrive un jour au groupe. Plus subtilement il doit sentir sa démarche véritablement acceptée pour s’autoriser à faire le pas.

Rôle de démineur

La méthodologie d’intervention repose sur l’analyse systémique de la problématique alcoolique. Avec un double objectif : « Permettre l’expression de l’enfant et le recentrage sur ses propres besoins », précise Frédérique Desbordes. Et elle ajoute : « Notre démarche se veut positive, motivationnelle et centrée sur les solutions, de façon à mobiliser au mieux les potentiels de l’enfant. »

Pour ce faire les animatrices aident l’enfant à élaborer sa réflexion, à aller le plus loin possible dans l’expression de ce qu’il vit et ressent. Elles veillent à ce que les échanges se fassent dans le respect mutuel. S’exprimer permet de dire la douleur et la souffrance contenues. On évite ainsi à la cocotte-minute d’exploser : passages à l’acte, mutilations, accès de violence, provocations. On travaille sur les moyens de gérer les sentiments envahissants et négatifs quand les griefs s’expriment : que faire quand je suis très en colère, trop triste ? S’exprimer c’est aussi dire « les bonnes nouvelles », la palme d’or revenant à la baisse de consommation du parent.

C’est dire alors le mieux que cela apporte : faire des choses ensemble, améliorer le relationnel. C’est trouver le moyen de communiquer avec le parent sur ces gains. « Il s’agit de donner la possibilité de rompre le déni pour que le système bouge, l’enfant pouvant être l’élément de ce déclic. Il s’agit aussi de dissocier le parent du parent alcoolique, le parent qu’il aime de celui dont il désapprouve le comportement », note Frédérique Desbordes. Mais repérer ces moments de non alcoolisation peut être difficile car, soit l’enfant ne les voit plus, soit ils sont rares, voire inexistants. L’hospitalisation du parent peut alors constituer ce moment privilégié à saisir. Reste la réticence de l’enfant à aborder la consommation car il craint toujours que cela en déclenche l’augmentation.

L’expression est également au service du deuxième grand objectif du travail : « Recentrer l’enfant sur ses propres besoins pour le reconnecter à lui-même et lui donner la possibilité de sortir de son rôle, ce qui évite la confusion entre ce rôle, c’est-à-dire « ce que je suis pour le système », et l’identité, c’est-à-dire « ce que je suis réellement », démarche primordiale pour le développement de l’enfant », explique Frédérique Desbordes. Et elle ajoute « Il ne s’autorise pas à vivre des moments pour lui. Il croit que s’il s’occupe de lui, il ne va pas être présent pour sauver son parent. Beaucoup viennent au groupe, au départ, non pas pour eux, mais pour voir comment ils vont pouvoir guérir leur parent. »

Quel que soit le point abordé, le travail vise à ce que l’enfant élabore lui-même ses solutions. Et si l’animateur est parfois force de proposition, rien ne porte autant que l’exemple vécu des pairs : « Tu sais, moi je suis allé faire du sport samedi et ça n’a rien changé. » Ou « moi j’ai essayé ça, ça a marché, peut-être que ça marcherait aussi pour toi », illustre Frédérique Desbordes.

Au rang des solutions trouvées : aller discuter avec la voisine, courir dans le jardin, regarder la télé… « On explore et on exploite le plus petit concret positif réalisable, on tire sur ce fil aussi mince soit-il. Pour qu’au bout du compte l’enfant apprenne à définir des besoins, à y répondre et à en éprouver un mieux-être », résume Frédérique Desbordes. Hormis l’expression et les échanges sur les situations personnelles, le travail peut se faire autour d’un support ou de la réalisation d’un projet.

Sont également proposés : la tenue d’un journal intime, l’établissement de la carte familiale pour repérer le réseau, les personnes qui savent le problème et avec qui l’enfant pourrait, en toute confiance, parler. Il y a des échanges sur la problématique alcoolique pour mieux la comprendre : pourquoi on boit ? La consommation comme réponse à un mal-être. Pourquoi est-il si difficile de s’en sortir ? Un travail de fourmi qui se tisse au fur et à mesure des séances, seules petites lumières, parfois, dans le vécu douloureux de ces enfants. Une action qui porte ses fruits et qui, non seulement se maintient dans la durée, neuf ans ! mais a fait un émule dans le département.

D’où l’élaboration, par le groupe de pilotage, d’une charte éthique départementale des groupes de parole. Autre action : faire connaître l’initiative en développant les formations aux personnes ayant une mission éducative et améliorer l’information grand public, de façon à recruter plus largement que par le biais des travailleurs sociaux.


[1Centre de cure ambulatoire en addictologie (CCAA) Centre de cure ambulatoire en alcoologie - 39 rue Saint-Melaine - 35000 Rennes. Tél. 02 99 38 01 53

[2ANPAA - 3 allée René-Hirel - 35000 Rennes. Tél. 02 99 31 58 55. mail : comite35@anpa.asso.fr


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