N° 1164 | du 28 mai 2015

Faits de société

Le 28 mai 2015 | Joël Plantet

À Cannes, hommage aux héros du social

Une fois n’est pas coutume : le travail des éducateurs et des magistrats de la Protection de l’enfance a été salué par un hommage percutant, sous forme de film, faisant qui plus est l’ouverture du plus grand festival de cinéma du monde. Signe des temps.

Surprise, émoi, fierté dans le monde de la protection de l’enfance : le 68e festival de Cannes s’est ouvert le 13 mai par la projection d’un film ultra-sensible, La Tête haute, réalisé par une professionnelle reconnue (Emmanuelle Bercot) sur le rôle des éducateurs et des juges des enfants. Un film sur la délinquance des jeunes et les réponses à y apporter, un film qui croit en ce que font les professionnels, à contre-courant résolu de tous les discours populistes.

Il s’agit bien d’une salutaire piqûre de rappel : oui, la justice des mineurs en France s’est construite sur l’idée que rien n’est jamais joué d’avance pour un enfant ; que des professionnels compétents, engagés dans leur tâche, composent avec la violence de jeunes particulièrement déstructurés. Ces éducateurs œuvrent dans des foyers éducatifs ou des centres éducatifs renforcés (CER) ou fermés (CEF), dont nous apercevons, au fil des orientations du jeune Malony, personnage central du film, une réalité montrée sans complaisance. Le jeune homme ira jusqu’à être condamné à un séjour en établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM).

En amont, ces éducateurs, à force d’opiniâtreté, recréent du lien, peu à peu, faisant parfois germer le changement. En en prenant aussi plein la gueule : «  C’est grâce à moi que tu es plein de thunes !  », hurle l’ado en se précipitant avec une violence terrible sur un éducateur qui, épuisé, passera la main.

À force d’opiniâtreté, ces éducateurs parviennent parfois à faire germer le changement

Ce jeune Malony est suivi entre six et dix-huit ans (voire au-delà) par «  sa  » juge. C’est «  un enfant sauvage qui a poussé comme une herbe folle  », ainsi que le qualifie devant le tribunal son avocat ; un enfant fracassé, naufragé dès l’aube de son existence, si mal barré dans la vie. Un trauma primitif – être abandonné par sa mère dans le cabinet du juge ! – va transformer le petit garçon, au fil des ans, en boule de haine, de rage maximale. Qui pourra briser la tentative permanente d’autodestruction de ce chien perdu sans collier ? Sacré challenge, que connaissent tous les éducateurs. Un solide partenariat est souligné, avec la juge des enfants, qui convainc peu à peu – il lui faudra des années et de multiples décisions – le rebelle souffrant d’accepter la main qui lui est tendue.

Le film est nerveux et ne tombe pas dans le piège de l’angélisme ; la réalisatrice, on s’en rend compte, a fait un important travail d’enquête ; la bande-son oscille entre douce musique classique (rares moments de grâce) et musique électro, voire métal, déchirante (la tension, quasi permanente). On pourra se sentir énervé de cette représentation de l’éducateur, encore une fois trop en miroir personnel avec le jeune accompagné, on s’interrogera peut-être aussi sur le manque de recul, certaines identifications, la proximité parfois de ces équipes éducatives, sur le caractère chargé de la mère, ou même sur l’hypothèse finale. Mais malgré tous ses défauts, un travail crédible nous est donné à voir, à nous et au grand public (345 salles en France à sa sortie).

Cette fiction ne distord pas la réalité. La mise en valeur est maximale pour ce long-métrage «  social  » et engagé, dont les qualités cinématographiques sont indéniables : entre la tension d’un Mommy (Xavier Dolan), la nonchalance efficace de Polisse (Maïwenn) ou même encore la philosophie profondément humaniste des Quatre cents coups de Truffaut. «  Lorsqu’un de nos enfants vacille, nous devons être là pour le rattraper, l’aider à se relever  », a estimé la ministre de la Justice, Christine Taubira, après la projection cannoise. C’est en effet la moindre des choses. Ce rappel est d’utilité publique.

En salles depuis le 13 mai 2015.