N° 965 | du 18 mars 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 mars 2010

À Caen, le Samie propose un accueil jusqu’à vingt et un ans

Nathalie Bougeard

Thème : Mineur étranger

Ouvert depuis septembre 2006, le service d’accueil des mineurs isolés étrangers (Samie) est aujourd’hui constitué d’une équipe de neuf professionnels, dont six intervenants sociaux qui, au quotidien, assurent les suivis. Avec un âge moyen à leur arrivée de dix-sept ans, les jeunes, qui dès le début de leur prise en charge vivent en autonomie, restent en moyenne trente-cinq mois.

Au quatrième étage d’un immeuble, Xhevahir et Abbu partagent un petit appartement, certes modeste mais où chacun des deux jeunes hommes a sa chambre. Xhevahir, bientôt dix-huit ans est arrivé d’Albanie au printemps dernier tandis qu’Abbu, originaire du Sierra Leone, a posé le pied sur le sol français en août 2008. Scolarisés dans un PIJA (Pôle d’insertion pour jeunes allophones), tous deux espèrent intégrer un lycée professionnel. Ils disposent d’un compte bancaire où chaque mois sont versés 317 €. « Avec ce pécule, ils doivent se nourrir, se vêtir, acheter les produits d’hygiène et leur carte de bus. L’association prend en charge leurs licences sportives et leur participation à la cantine scolaire du midi est limitée à 30 € par mois », indique Christophe, intervenant social à France terre d’asile.

De fait, depuis trois ans, le conseil général du Calvados, présidée par l’UMP Anne d’Ornano, finance dans le cadre de l’ASE, cette politique d’accueil innovante. Après avoir remporté en 2004 l’appel d’offres pour reprendre la gestion d’une plate-forme d’accueil des mineurs isolés étrangers, France terre d’asile propose ensuite à son financeur d’aller plus loin. « À l’époque de la plate-forme, tous les jeunes étaient mis à l’hôtel et il n’y avait qu’une seule intervenante sociale. Evidemment, face à la charge de travail, elle privilégiait le suivi administratif. Nous avons donc proposé un projet avec un suivi des mineurs optimisé », raconte Jean-Yves Delaunay, directeur du Samie, de la plate-forme d’accueil mais aussi d’un Cada (Centre d’accueil pour les demandeurs d’asile).

Reste que dans ce centre agréé pour quatre-vingts adolescents et où sur le seul dernier semestre 2009, quarante nouveaux venus sont arrivés, la tâche n’est pas aisée. « Dès que nous pouvons, nous les inscrivons aux tests d’orientation organisés par le CIO. Ils restent en moyenne trois ans ici, il n’y a donc pas un seul jour à perdre », estime Jean-Yves Delaunay. Evidemment c’est plus simple pour les francophones. Mais les anglophones ou les lusophones peuvent également y participer. Car ici, de très nombreuses nationalités se côtoient.

Si en 2008, vingt-trois jeunes de dix nationalités ont été admis, l’an passé, cinquante-six réfugiés sont arrivés de 20 pays dont dix d’Afghanistan. « Au pire, il se passe deux à trois mois entre le moment où ils arrivent, les tests d’orientation et leur admission dans un établissement scolaire », poursuit le directeur. Mais quand Agnès, bientôt dix-sept ans et arrivée l’été dernier d’un pays francophone, est déjà scolarisée en terminale générale, Abbu ou Xhevahir suivent les enseignements du Pija pour acquérir le français.

Les filles qui représentent seulement 15 % de l’effectif s’accrochent plus à leurs études, mais aussi d’une façon plus générale au projet que l’équipe essaie de déterminer. Toutefois, un jeune qui n’accepte pas le suivi éducatif et la scolarisation ne peut pas être pris en charge par la structure. Les jeunes s’insèrent différemment selon leur pays d’origine. Les Afghans, par exemple, qui ne connaissent que très rarement le français s’intègrent mieux que d’autres.

En revanche, les jeunes Africains sont plus souvent en difficulté. « Il y a le cas très particulier des enfants-soldats traumatisés par leur passé  », constate Jean-Yves Delaunay. « Globalement, ceux qui arrivent en France sont ceux qui ont le plus de ressources. Le parcours est si difficile qu’il faut à la fois avoir la niaque, le courage, l’audace, les ressources financières, une bonne santé, etc. On peut être admiratif ; ils ont vraiment fait le plus dur », ajoute Jean-Yves Delaunay.

Acteurs de leur vie

Aussi, lorsqu’ils arrivent, l’équilibre entre leur laisser le temps de souffler, de poser les valises et les aider pour qu’ils s’investissent dans un projet est-il délicat. « Il arrive qu’un jeune mette en avant son histoire pour ne pas aller à un entretien ou à un stage de découverte », souligne Soizic Mrani, intervenante sociale. Dans ces cas-là, la professionnelle n’esquive pas la difficulté et répond toujours la même chose : « Ici, vous avez tous une histoire particulièrement difficile. » Car au centre des préoccupations de France terre d’asile, la question majeure est bien que les jeunes continuent d’être les acteurs de leur vie et non pas qu’ils la subissent.

Se saisir de son destin passe bien sûr par un dossier de demandeur d’asile auprès de l’Ofpra, l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides. « La demande d’asile est quelque chose de douloureux car elle nécessite de se souvenir, de verbaliser. Pour ces raisons, nous ne lançons pas immédiatement cette démarche. Mais nous ne traînons pas car il faut veiller à ce qu’ils n’oublient pas et prendre en compte le temps – souvent très long – pour réunir les pièces justificatives », insiste Jean-Yves Delaunay.
En outre, si les premières bribes du récit sont posées dans le mois qui suit l’arrivée du jeune, la demande d’asile ne se fait qu’à sa majorité.

Demande d’asile

Dans cette structure où en moyenne chaque intervenant social suit entre dix et douze jeunes, Marion Bazin, titulaire d’un master 2 « droits de l’homme », se charge de la rédaction des dossiers. « Lors de la première visite en préfecture pour la prise d’empreintes et la conformité avec l’accord Dublin 2 [1], l’adolescent est accompagné de son intervenant référent. Ensuite, je prends le relais », explique la jeune femme.

Au premier rendez-vous, la jeune femme les écoute, les relance parfois. Pourquoi ont-ils quitté leur pays ? Qu’y ont-ils vécu ? Qu’est-ce qui les a poussés à partir ? De fait, ne pas perdre de vue qu’il faut apporter la preuve à l’Opfra que « les craintes sont personnelles et actuelles ». Marion Bazin prend des notes mais se garde bien de pointer les imprécisions ou les incohérences. « Pour cette première fois, il est important qu’ils soient mis en confiance, qu’ils puissent raconter leur histoire », reprend-elle.

Reste que l’intransigeance des officiers de l’Ofpra contraint parfois la juriste à bousculer ensuite les jeunes gens pour qu’ils se souviennent d’une date, d’un nom, d’un lieu. « Ils traitent les jeunes comme des adultes. Ils ont des questions très précises sur les partis politiques d’opposition, les menaces dont ont pu être victimes leurs familles, etc. Ils ont en face d’eux des jeunes majeurs mais ils oublient complètement l’adjectif « jeune ». Ils les considèrent trop souvent comme des adultes à part entière », déplore-t-elle.

Dans ces conditions, Marion Bazin préfère préparer les jeunes. « Je mets le doigt sur les passages les plus « faibles » de leur histoire, les moments où ils ont le moins d’éléments en les prévenant que l’officier va pointer ces faiblesses et qu’il faudra savoir y répondre », détaille-t-elle. Le rendez-vous à l’Ofpra est donc ressenti par chacun comme une échéance cruciale. Chaque intervenant social accompagne les jeunes qu’il suit mais une fois arrivés, le professionnel n’est pas toujours autorisé à assister à l’entretien. « Dans la mesure où il s’agit de jeunes majeurs, ils ne sont pas censés bénéficier, hormis le traducteur, de la présence d’un tiers. C’est à la discrétion de l’officier et cela se produit une fois sur deux. Même si nous n’intervenons pas, c’est important d’être là, et de plus, cela nous sert pour préparer les entretiens suivants », note Marion Bazin. « L’entretien peut durer deux trois heures et là, c’est bon signe. Dans ce cas, le jeune s’est senti écouté. Lorsque cela prend quinze minutes, c’est terrible et souvent, c’est une mauvaise indication sur l’issue du dossier », confie-t-elle.

Période de stress élevé, la demande d’asile prend plusieurs semaines, voire plusieurs mois. « Du début de la procédure jusqu’à sa fin, les jeunes sont inquiets, ils nous en parlent constamment », rapporte-t-elle. Ces derniers mois, les réfugiés ont essuyé un très grand nombre de refus. « Nous avons actuellement une douzaine de recours à la CNDA (Cour nationale du droit d’asile où les demandes sont étudiées par des magistrats), l’instance qui permet de faire appel », informe la juriste. En cas d’échec, il restera au jeune la possibilité de solliciter un titre de séjour. À défaut, il vivra en France sans papiers ou partira vers un autre pays.

Projet d’intégration

D’où l’impérieuse nécessité de construire un projet d’intégration avec le jeune et de le mettre en condition d’autonomie. Dans cet objectif, la direction a privilégié le logement autonome et ce, dès le démarrage de la prise en charge. « L’hôtel est le sas d’entrée. Nous les observons, notamment leur sociabilité, leur capacité à respecter une règle, leur autonomie, etc. Dès que c’est possible, ils entrent en appartement ou en résidence hôtelière », décrit Jean-Yves Delaunay.

Reste que l’an passé l’afflux important de jeunes a largement contribué à allonger l’accès à un appartement. Ainsi, Helder, arrivé d’Angola en août dernier est-il toujours à l’hôtel. A presque dix-huit ans, le garçon ne se plaint pas mais l’on sent que c’est dur : « Vous pouvez venir me voir dix fois, vingt fois par jour si vous le souhaitez », lance-t-il à Stéphane Cassiat et Soazic Mrani, deux intervenants sociaux qui, comme leurs collègues, doivent aller visiter les jeunes à leur domicile.

Dans ses dix appartements loués dans le parc privé (les bailleurs sociaux locaux refusent que des jeunes occupent leurs logements), le Samie héberge vingt-huit personnes. Les autres sont dans des résidences hôtelières ou à l’hôtel. « Au total, les jeunes sont répartis dans seize lieux de vie différents. L’avantage est que dès le début, ils sont immergés dans la société, dans une forme de régime de droit commun. L’inconvénient est que lorsque nous organisons des réunions, ils ne sont pas forcément motivés puisqu’il faut venir jusqu’aux bureaux du Samie. Toutefois, nous pensons qu’il serait mieux d’accueillir les nouveaux arrivants dans une structure collective de type foyer. Les jeunes n’en expriment pas forcément le besoin, mais nous sentons bien que l’hôtel n’est pas la solution idéale. Ils se sentent isolés, nous devons aller les voir très souvent », regrette Jean-Yves Delaunay.

Pour autant, quand un nouveau arrive, l’intervenant social référent « utilise » souvent les pairs de la jeune personne. « Au début, à l’hôtel, les plus anciens aident les nouveaux pour venir jusqu’au Samie, passer aux caisses automatiques dans les supermarchés ou encore aller renouveler le titre de transport », note Marion Bazin.

Depuis septembre dernier, l’amplitude horaire de l’équipe s’est élargie : de 8h 30 à 21h contre 9h-18h auparavant. Les six travailleurs sociaux sont répartis en trois binômes mixtes (une volonté de la direction générale) et deux semaines sur trois travaillent de 13h à 21h. « Là où est le binôme est intéressant c’est qu’à partir de dix-huit heures, nous partons visiter les jeunes, voir comment cela se passe, si l’appartement est en bon état, s’ils mangent, c’est plus facile d’arriver à deux. Seul, l’intervenant social peut être perçu come un intrus. » Conséquence directe de ces nouveaux horaires, la chute très sensible du nombre d’appels nocturnes auprès du professionnel d’astreinte. « Ils ont été divisés par deux ou par trois. C’était souvent des trucs liés à des petites angoisses », se souvient Jean-Yves Delaunay.

Autre objectif de ces visites, parfois impromptues : vérifier comment les jeunes font face aux nécessités de la vie quotidienne. « Lorsqu’ils arrivent, nous leur donnons des tickets service (fonctionnent comme des tickets resto et permettent d’acheter dans des magasins ndlr) et la possibilité d’acheter par exemple des vêtements sur devis. C’est-à-dire que si nous estimons qu’ils ont besoin de 45 euros d’habits, ils repèrent dans un magasin et se font établir un devis », détaille Christophe. Avant de disposer d’un compte bancaire et d’une carte de paiement et de retrait, les adolescents passent par l’étape du demi-budget : « Nous leur confions des tickets-service pour les produits alimentaires et du liquide pour tout le reste », continue l’éducateur. Et dès que cela se passe bien, le jeune reçoit chaque mois son pécule, distribué par l’association mais financé par le conseil général.

Reste que la mise en place des visites en fin de journée – en moyenne deux par semaine – ne réjouissent pas du tout les plus anciens. « Ils vivent parfois cela comme une intrusion, estime Christophe. D’où l’importance d’être à deux. Toutefois, la plupart nous réserve un très bon accueil. D’ailleurs, les retours des jeunes sur notre travail sont très positifs ; ce qui est également bon pour notre ego. »

Le temps des vacances

Même chose pour les activités du week-end mises en place par l’équipe. « Il est extrêmement difficile de les mobiliser », regrette Jean-Yves Delaunay. Marion Bazin et Christophe qui forment un autre binôme estiment que « c’est normal que les plus anciens dans la structure ne viennent pas. Cela signifie qu’ils se sont créé d’autres relations sociales. » Si les week-ends se passent plutôt bien, l’équipe ainsi que les jeunes appréhendent les vacances scolaires. « C’est toujours une période que je redoute, confie Jean-Yves Delaunay. Leurs copains d’école sont en vacances avec leurs parents… Nous recevons des chèques-vacances du Secours populaire mais lorsque nous voulons monter un projet, nous avons énormément de mal à mobiliser les jeunes en amont », regrette-t-il. Et d’évoquer la possibilité de monter un camp d’été.

Les vacances mais aussi la sortie du dispositif d’un jeune constituent une échéance importante : à ce moment-là, d’autres structures comme la Mission Locale ou le service d’aide aux jeunes en difficulté vont prendre le relais. « Au dernier renouvellement du contrat jeune majeur, nous attirons toute leur attention sur cette date. A nous de les accompagner pour qu’ils sachent rédiger un curriculum vitae, qu’ils aient un appartement, qu’ils sachent l’assurer, etc. » conclut Jean-Yves Delaunay.


[1Règlement 243/2003 du 18 mars 2003 qui dans un objectif de meilleure répartition des demandeurs d’asile sur le territoire de l’Union Européenne prévoit que le « premier » pays où la personne a posé le pied sera le pays de référence


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