N° 654 | du 20 février 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 février 2003

2003, l’année européenne des personnes handicapées

Joël Plantet

Thème : Handicapés

D’Athènes à Paris et de janvier jusqu’en décembre doivent se succéder les initiatives et les manifestations pour une Année européenne des personnes handicapées (AEPH). Nombre d’associations attendent depuis longtemps des changements dans le regard — y compris politique — que la société pose sur les handicapés. Et pourtant on estime qu’un Européen sur dix souffre d’un handicap, soit trente-sept millions de personnes dans l’Union.

Le consensus est évidemment général : selon une enquête réalisée auprès de 16 000 personnes de l’Union européenne, 97 % des Européens pensent qu’il faut faire « quelque chose » pour garantir une meilleure intégration des personnes handicapées dans la société.

En France, la mise en place du nouveau Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH) permettait à Jacques Chirac, le 3 décembre 2002, de déclarer sans grand risque : « Nous devons revoir les fondements mêmes de notre politique, en passant d’un système d’aide uniforme à une logique qui prenne pleinement en compte les besoins particuliers de chaque cas individuel. Ce qui est en jeu, en effet, c’est en réalité le principe même de l’égalité des chances »… On ne saurait évoquer plus précisément l’idée de discrimination.

Ça la fiche franchement mal : le 29 janvier 2003, dans son rapport annuel, la cour des comptes brocardait le peu de mobilisation et l’absence de volontarisme de l’État par rapport à l’insertion professionnelle des handicapés. Après avoir constaté un taux d’emploi très inférieur à celui fixé par la loi de 1987 (6 % de personnes handicapées pour les entreprises de plus de 20 salariés), l’écrit mettait en cause, de plus, la gestion de l’association gestionnaire du Fonds pour l’insertion des personnes handicapées (Agefiph).

Pas de statistiques fiables à l’échelle européenne, ni d’observatoire, ni d’enquêtes épidémiologiques, insatisfaction générale des familles et des personnes handicapées quant à la prise en charge à laquelle ils peuvent accéder : il y a semble-t-il du pain sur la planche [1]. Alors, un vent de changement va-t-il souffler sur les politiques à l’égard des handicapés, comme semble le croire la Commissaire européenne chargée de l’Emploi et des Affaires sociales, Anna Diamantopoulou ?

Pour convaincre, elle s’est appuyée sur le plan d’action de la Commission visant à « progresser sur la voie de droits égaux pour les personnes handicapées » : il s’agit aujourd’hui de mettre en route l’Année européenne des personnes handicapées (AEPH). Dans toute l’Europe, il s’agira d’attirer l’attention sur les — nombreux — secteurs de la société dans lesquels celles-ci ne cessent de rencontrer obstacles et discriminations. La commissaire ne manque pas de souligner également l’importance de la mise en valeur de leur « énorme » potentiel économique…

Mais déjà, il y a dix ans, l’assemblée générale des Nations Unies avait adopté quelques règles pour l’égalisation des chances des personnes handicapées ; déjà, il y a deux ans, le sommet de Lisbonne avait fixé des objectifs de compétitivité économique et d’insertion sociale des personnes handicapées…

Diverses associations demandent régulièrement qu’une législation spécifique soit adoptée, au plan européen, sur le handicap. La commissaire européenne estime, elle, que la directive sur l’égalité de traitement en matière d’emploi est suffisante pour promouvoir les droits des personnes handicapées : elle offre un cadre légal pour la protection des demandeurs d’emploi ou les salariés handicapés « contre les traitements injustes » et devrait donc se voir transposée dans les législations des États membres au cours de l’année 2003.

Par ailleurs, une coordination plus active sera envisagée entre ces pays, les organisations d’aide aux personnes handicapées et les partenaires sociaux. « 2003 sera le début d’une nouvelle ère, d’une nouvelle façon pour la société de considérer les personnes handicapées », déclare-t-elle hardiment.

Comment ça marche une année européenne des personnes handicapées, et qu’y verra-t-on ? « Rien pour nous sans nous » : un forum européen des personnes handicapées va coordonner différentes actions. Un bus coloré partait d’Athènes le 26 janvier 2003 pour une « marche sans entrave » à travers les quinze Etats membres de l’Union, avec à son bord des personnes handicapées. Il comporte une scène mobile, dispose d’un grand écran, d’une documentation sur l’AEPH et se veut pôle d’animation itinérant : il sera aux forums toulousain et strasbourgeois, valorisera les projets labellisés. Il terminera cette Marche des citoyens à Rome le 3 décembre 2003, date anniversaire de la dixième journée européenne des personnes handicapées.

Des organismes nationaux de coordination se sont constitués dans chacun des pays pour coordonner les activités de l’AEPH. Divers événements seront organisés : festivals, débats, partenariats, conférences, actions de protestation, fêtes, voire pressions… Du matériel promotionnel a été distribué par la commission : tee-shirts en braille, badges, autocollants et cartes postales. Un guide sera distribué aux citoyens. La participation des entreprises a été sollicitée.

Ouvert aux jeunes âgés de 10 à 15 ans, un concours de dessin a primé quelques jeunes gagnants, dont cinq sont handicapés, pour leurs dessins illustrant ce qu’ils changeraient en faveur des personnes handicapées en 2003, œuvres à partir desquelles les cartes postales officielles de l’Année européenne ont été créées. La cérémonie de remise des prix aura lieu au musée de la bande dessinée de Bruxelles, le 2 décembre 2003.

Un appel à projets a été lancé : au plan français, 700 propositions ont été reçues, dont 400 seront labellisés Acteurs de l’année européenne 2003, ce qui devrait faciliter leur réalisation, l’obtention du label étant encore possible, et ce pendant toute l’année ; une centaine sera directement financée. À Paris, de nombreuses initiatives ont fleuri : appartement témoin aménagé pour personnes handicapées (destiné à sensibiliser les bailleurs sociaux), parcours d’éveil sensoriel (à destination du grand public), forum pour l’intégration (sous forme de village sur le parvis de l’Hôtel de Ville)…

Une campagne d’information aura lieu dans 600 établissements scolaires, des expos et des colloques auront lieu. Le 1er février 2003, rue des Écoles, était dévoilée une plaque à la mémoire de Louis Braille (promoteur du système permettant aux personnes aveugles du monde entier d’accéder à la lecture et à l’écriture).

C’est un colloque intitulé Ensemble tout naturellement qui a ouvert à Rennes, le 3 février 2003, l’emblématique année. Inaugurée par le ministre de la Santé, de la Famille et des Personnes handicapées, Jean-François Mattei, la rencontre a proposé trois tables rondes… animées par des ministres : Grandir ensemble avec celui de la Jeunesse et de l’Éducation, Luc Ferry ; Travailler ensemble avec celui des Affaires sociales, François Fillon, et Vivre ensemble, avec celui de l’Équipement, des Transports, du Logement, Gilles de Robien.

Des responsables étrangers, quelques professionnels — pédopsychiatre, directrice d’atelier protégé… — et personnes directement concernées — employée de CAT, chef d’entreprise malentendant, secrétaire myopathe… — ont tous rappelé la nécessité d’afficher une volonté d’intégration et de non-discrimination des personnes handicapées dans la société. Mais sera-ce suffisant ?

D’autres colloques auront lieu, qui mettront en avant des initiatives visant à cette intégration. À Paris, à la fin de l’année 2003, un forum de clôture fera le bilan de l’année et tracera les grandes orientations de la nouvelle mouture de la loi de 1975 : déposée en principe en conseil des ministres en juin prochain, celle-ci pourrait être discutée à l’automne ; après les navettes d’usage entre Assemblée nationale et Sénat, il est prévu qu’elle soit votée en juin 2004, pour être inscrite au budget 2005.

Un Collectif des démocrates handicapés espère ainsi que l’année 2003 contribuera à mettre fin à quelques scandales, de l’ordre de reclassement professionnel ne tenant pas compte d’un handicap, de placement d’enfant trisomique à 600 km de sa famille ou des lacunes des pouvoirs publics en matière d’accompagnement pour les personnes polyhandicapées. L’association demande au Premier ministre la mise en place d’un plan quinquennal, la création de cellules de crise pour les familles sans solution et la mise en place effective d’une commission d’enquête parlementaire sur la maltraitance des personnes handicapées.

En outre, elle réclame la budgétisation sur cinq ans d’un « véritable plan Marshall » mobilisant les aides humaines adaptées aux besoins individuels, la mise en place d’outils statistiques, la revalorisation à 2,4 % de la part du produit intérieur brut (PIB) consacrée aux personnes handicapées (passée de 2,4 % à 1,7 % en 20 ans), et l’application du quota de 6 % d’emplois dans la fonction publique.

Beaucoup d’associations — sans parler des personnes handicapées elles-mêmes et de leur famille — attendent, depuis longtemps, des changements d’envergure dans le regard que la société leur porte. Alors, cette année favorisera-t-elle vraiment le progrès vers l’égalité des droits ?


[1Le n° 61/62 du magazine Être Handicap a brossé en fin d’année 2002 un panorama de la situation pays par pays


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