N° 761 | du 14 juillet 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 juillet 2005

1000 et 1 moulins tournent pour le handicap

Joël Plantet

Thèmes : Handicapés, Exposition

Nous sommes en plein Cambrésis, dans le lieu le plus culminant du département du Nord, c’est dire s’il y a du vent, même en ce mois de juin. À la sortie d’un village, Walincourt-Selvigny, le promeneur, l’automobiliste, le passant s’arrête : devant ses yeux ébahis, mille et un moulins tournent. À l’origine de cette impressionnante œuvre plastique, un groupe de résidents issus d’un foyer d’hébergement pour polyhandicapés adultes.

Artistes, ils le sont depuis quelques années. Au festival dieppois L’Âme de fond (LS n° 674), un moniteur éducateur, Pierre Milon, avait accompagné, il y a maintenant deux ans, un groupe de cerf-volistes handicapés mentaux issus de ce même foyer d’hébergement géré par l’Établissement public départemental de soins, d’adaptation et d’éducation (EPDSAE) [1] ; l’établissement accueille quelques cinquante personnes adultes associant plusieurs handicaps — intellectuel, moteur, sensoriel…

À la suite de la manifestation dieppoise, poétiquement intitulée Myducie (Mes yeux du ciel), les résidents « ont exprimé le désir d’aller plus loin dans la rencontre avec l’autre, les personnes de la vraie vie ». C’est ainsi qu’ils ont eu cette idée magique de créer mille et un moulins en miniature, à partir de matériaux de récupération. Le projet s’est révélé catalyseur d’énergies, mais aussi outil d’intégration : « Être en mesure d’afficher, d’échanger et d’adoucir le regard de l’autre, au moins pour un instant, représentera une grande source de satisfaction car elle créera l’espoir qu’un jour, chacun puisse devenir maître de sa relation au handicap », prévoyaient alors les initiateurs de la démarche.

« Hardicapés », un collectif exigeant

Pour mener à bien l’entreprise, un collectif Hardicapés s’est créé, porteur et superviseur de ce projet décoiffant. Formé de personnes en situation de multi-handicap (mental, sensoriel, moteur) vivant au foyer d’hébergement et de quelques professionnels (et bénévoles), il a ardemment participé à la création et à la mise en place de l’œuvre. « Composé d’énergies multiples et variées, ce collectif s’est constitué autour de l’idée qu’Art et Culture puissent un jour devenir accessibles aux personnes en situation de handicap, non plus en tant que simples spectateurs, mais à titre de véritables acteurs capables d’exprimer une sensibilité propre, permettant de se révéler aux yeux de l’autre », avaient imaginé les membres fondateurs en se donnant les moyens de leur ambition.

La démarche a été valorisée par deux phases distinctes : la première, en interne, a consisté à transmettre cette expérience au sein des différentes structures de l’EPDSAE (21 établissements et services, représentant 3000 places). Une plaquette en braille a été éditée. Les personnels et résidents de chaque structure ont apporté leur « eau au moulin » sous forme de touches spécifiques d’expression libre (fresques libres, poteries, tableaux peints, rubans décoratifs, etc.).

Un livre d’or, logiquement intitulé Les lettres de mon moulin, a recueilli des témoignages, conseils et remarques, faisant lien aussi entre les établissements. L’association n’oubliait pas qu’elle célébrait aussi, par cette occasion, son vingtième anniversaire : un « taquin », sorte de puzzle de la représentation géographique des structures de l’EPDSAE, était d’ailleurs offert à chaque participant à un atelier des Fleurs du vent, lieu de bricolage tenu par les résidents handicapés eux-mêmes. La seconde phase a abouti à l’exposition elle-même — atypique et itinérante — avec les démarches d’autorisations et de parrainages que cela implique.

Les concepteurs de l’exposition sont en effet allés démarcher des maisons de retraite, d’autres établissements scolaires ou relevant de l’aide sociale à l’enfance, mais aussi une demi-douzaine de municipalités. Par souci de cohérence, ce sont les sites des moulins du Nord suffisamment grands pour accueillir du public et des expositions qui ont été choisis. Ils sont également la représentation symbolique et vivante d’un patrimoine historique, régional, culturel. Cette initiative permet de visiter six territoires différents : les Flandres, Lille, la région de Douai, le Valenciennois, le Cambrésis et l’Avesnois. Des idées plus ou moins folles ont été imaginées et concrétisées, exploitant toute la dimension visuelle de l’événement : labyrinthe de moulins, chemins de moulins menant au site d’exposition, figures prenant tournure à partir d’une certaine hauteur, etc.

Le blanc a été choisi : symbole du renoncement aux abus de toutes sortes envers les personnes vulnérables et couleur de « ciment social », le blanc comme « lien entre tous malgré nos différences, comme symbole d’humanisme ».

Mais au fait, pourquoi ce chiffre, 1000 et 1 ? Pourquoi pas mille, ou mille trois, ou neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ? « Le bout du bout plus un : l’infini », explique joliment l’inventeur de l’affaire, Pierre Milon. Pouvoir ajouter un, c’est faire naître un espoir. 1000 et 1 serait donc le symbole de la distinction parmi un tout : vivre sa propre identité parmi un groupe, s’affranchir des préjugés. Mais 1000 et 1, nous dit-on encore, c’est encore le collectif au service de l’unité, d’une cause, d’un projet ou d’un but commun. Beau symbole !

À Walincourt-Selvigny — cinquième des six étapes dans la région de Cambrai —, l’exposition s’est articulée autour d’un véritable moulin du XIIIe siècle, plusieurs fois détruit et réhabilité voici une quinzaine d’années par une association locale et des allocataires du RMI, l’un mettant en valeur les autres, et réciproquement. Sur l’herbe, à l’entrée de l’exposition, cinq fresques réalisées par les étudiants de l’Institut régional de travail social (IRTS) de Lille et leurs formateurs en arts plastiques, accueillent le visiteur.

Lors de notre venue, environ cent cinquante enfants sont passés dans cette matinée peu ensoleillée du 4 juin. Signe de reconnaissance officielle, plusieurs notables — député, président du conseil général, maires des communes avoisinantes… — sont venus voir le vent tourner, et le handicap source de création. L’après-midi, d’autres enfants, venus d’établissements du secteur privé, ont rejoint le site de l’exposition, jusqu’au lâcher de ballons, clôturant la journée. Les buts semblaient avoir été atteints : fruit d’un travail reconnu par le grand public, interactions et rencontres de personnes peu habituées jusqu’alors à se croiser, climat d’échanges et de convivialité, valorisation du travail des résidents, sensibilisation à l’environnement, etc.

La nécessaire prise en compte de l’environnement

Qu’il soit à vent ou à eau, le moulin, sorte de médiateur entre l’homme et son environnement, a été pendant des siècles et dans nombre de sociétés, le seul outil capable de transformer certains éléments en énergie. Sa participation active à l’élaboration de notre alimentation en a fait un élément privilégié : ainsi, la région du Nord compte encore de très nombreuses traces indiquant l’importance sociale du meunier. Et même si les moulins n’ont pas aujourd’hui la place qui leur était jadis réservée, le débat sur des énergies « nouvelles », en tout cas plus respectueuses du monde, devient de plus en plus crucial.

Sur l’affiche des 1000 et 1 moulins, un encart explicite : « énergies renouvelables – Faisons vite – Ça chauffe ». L’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe)
 [2] a participé à hauteur de 10 % d’un budget relativement modeste — 13 000 € — dont les neuf dixièmes restants ont été assumés par le conseil général.

Plus largement, toutes les questions touchant à l’écocitoyenneté à la relation qu’entretient l’homme avec son environnement, au développement durable ont été étroitement associées à la démarche des artistes handicapés : un Espace info énergie a ainsi accompagné chaque déplacement. Les matériaux de récupération qui ont donné vie aux moulins ont permis la réutilisation et le recyclage de détritus inutiles, redonnant vie ipso facto à l’objet en fin de course, en fin d’existence, à l’objet « non utilisable car différent, inapte à notre société ». Là aussi, la métaphore est puissante : « Par la valorisation de ces déchets, nous voulons montrer que le handicap n’est pas un état terminal, sans avenir », expliquent les concepteurs de l’expo.

Depuis le début de cette affaire (le 9 avril avait lieu la première des expositions), les échanges se sont multipliés. Ayant pris connaissance de l’initiative par Internet, un meunier du Sud de la France a ainsi invité les résidents du collectif Hardicapés à venir voir son moulin. Mariage du ludique et de l’instructif, catalyseur d’énergies et outil d’intégration, ces mille et 1 moulins ont astucieusement, en toute liberté, réussi à prouver qu’un frein pouvait devenir moteur.


[1EPDSAE - 60, rue Abélard - BP 454 - 59021 Lille cedex. Tél. 03 20 29 50 50

[2ADEME - 2, Square La Fayette - BP 406 - 49004 Angers cedex 01. Tél. 0810 060 050


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